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    Dossier: Sommeil

    Le sommeil, ultime forteresse de la liberté

    Stéphane Stapinsky

    C’est un lieu commun que de dire que nous dormons à peu près un tiers de notre vie. Ainsi, celui ou celle qui atteint l’âge de 90 ans en aurait passé près de 30 à l’horizontale… Mais en ce début de 21e siècle, ce sommeil, que nous savourons souvent si voluptueusement, subit certains assauts qui le minent. Si un adulte américain dormait 10 heures au début du 20e siècle et 8 heures dans les années 1950, le même adulte ne dort plus aujourd’hui, en effet, que 6 heures et demie. Si la durée du sommeil raccourcit, la qualité de celui-ci ne demeure pas non plus inchangée. Les tablettes, téléphones « intelligents » et autres ordinateurs perturbent le sommeil. C’est ce que de nombreuses études nous disent, dont une, menée auprès de 10 000 jeunes Norvégiens âgés de 16 à 19 ans, qui révèle que « les adolescents qui sont restés devant un écran plus de 4 heures par jour, en dehors du temps scolaire ont augmenté de 49% leur risque de mettre plus d'une heure à s'endormir ».

    Ce problème du sommeil aujourd’hui préoccupe également Jonathan Crary, professeur à Columbia, théoricien de l’art moderne et spécialiste réputé de l’histoire de l’image, qui lui a consacré en 2013 un essai, 24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep (Verso), traduit en français l’année suivante sous le titre 24/7. Le Capitalisme à l'assaut du sommeil.

    Tout va vite aujourd’hui, tout s’accélère même. Il y a une quinzaine d’années en effet, je soulevais, sans la développer toutefois, la question suivante dans un dossier du magazine L’Agora consacré au temps : « Si cela lui était profitable, le nouveau cyber-capitalisme mondial, dont le flux d’échanges ne s’interrompt jamais, nous prendrait volontiers en charge, au travail comme dans les loisirs, du berceau jusqu’à la mort, 24 heures sur 24. » Je pensais encore alors à l’extériorité des choses, aux mécanismes de nature économique auxquels nous serions assujettis. Par exemple à des magasins et des bureaux ouverts en permanence, pour « notre plus grand bien ». Mais Crary montre, dans son livre, que les choses vont aujourd’hui bien plus loin et concernent l’homme lui-même. En ce début de 21e siècle, nous assisterions en effet à un alignement temporel complet de l’individu sur le fonctionnement de l’économie; selon notre auteur, « l’élaboration et le modelage de l’identité personnelle et sociale de chacun ont été réorganisés conformément au fonctionnement ininterrompu des marchés et des réseaux d’information ».

    En prenant la question du sommeil comme révélateur, cet essai court et assez sombre, on doit le dire, qui s’appuie sur un cadre d’analyse s’inspirant du marxisme, de la théorie du pouvoir et des institutions de Foucault et du situationnisme (Debord), entend décrire ce régime temporel « 24 heures sur 24, sept jours sur sept », qui caractérise actuellement le capitalisme financiarisé et mondialisé et l’univers technologique.

    Le « 24/7 »

    Qu’entend l’auteur par le concept de « 24/7 »? Intuitivement, si vous lisez ce texte (vous avez donc un ordinateur ou un téléphone dit « intelligent » et êtes connectés à internet), vous le savez déjà. C’est d’abord l’impression d’un monde existant sur le mode du pilote automatique, un monde sans aucun mode arrêt, un monde duquel toute limite est bannie, où se déploie une infinité de flux incontrôlés et incontrôlables. Un monde où l’on est connecté en permanence, un monde où l’on est tenu en laisse électronique.

    C’est l’instauration d’un « temps sans attente, d’une instantanéité « à la demande », avec la promesse de pouvoir obtenir ce que l’on désire tout en demeurant isolé de la présence des autres. » On « nous promet un temps sans temps, un temps qui aurait été arraché à toutes démarcations matérielles repérables, un temps qui ne connaîtrait plus ni séquences ni récurrences. C’est la célébration, réductrice et péremptoire, d’une présence hallucinée, celle d’un fonctionnement incessant et sans friction, doté d’une permanence inaltérable. »

    On disait de l’empire britannique, au 19e siècle, qu’il était celui sur lequel le soleil ne se couchait jamais. On pourrait dire de cet empire d’un autre genre, le techno-capitalisme mondialisé, qu’il est celui au sein duquel les lumières et les écrans ne s’éteignent jamais plus. Ou, pour citer Crary, « un univers dont toutes les ampoules auraient été allumées sans plus aucun interrupteur pour les éteindre »…

    Ce mode temporel fait en sorte que tout baigne de plus en plus dans l’indistinction : le temps de travail et le temps de loisir, le public et le privé, la vie quotidienne et les milieux institutionnels organisés. Ce qui a entre autres pour conséquence que « les compétences et les gestes qui étaient autrefois réservés au lieu de travail font à présent universellement partie de la structure 24/7 de nos vies électroniques. »

    Ce régime 24/7, qui fonctionne au bénéfice d’une élite globalisée, ne s’est mis en place que progressivement au cours des deux derniers siècles. On sera peut-être surpris d’apprendre que sa genèse remonte au début de la révolution industrielle. Crary commente avec pertinence dans son livre la peinture de l’artiste anglais Joseph Wright (1734-1797) représentant la fabrique de coton Arkwright (fin du 18e siècle). Sur cette oeuvre on voit, en pleine campagne, un étrange édifice de cinq étages dont toutes les fenêtres sont éclairées. Les travailleurs qui y étaient employés se répartissaient en deux équipes oeuvrant 12 heures chacune. La fabrique ne cessait donc jamais ses activités. Un horaire de 24 heures sur 24. Les prémisses du régime 24/7 que nous connaissons.

    Ces réflexions de nature historique sont éclairantes et montrent bien la volonté du capitalisme, depuis ses origines, d’imposer aux sociétés un nouvel ordre, y compris sur le plan temporel. Pour ce faire, il s’agit pour lui de détruire des habitudes, des usages, des arts de vivre souvent immémoriaux, qui gardaient, le plus souvent, un lien avec la vie et les grands cycles naturels. Le capitalisme, en dépit de ce que soutiennent ses thuriféraires qui le placent presque dans l’ordre naturel des choses, est tout sauf naturel. Crary, à la suite de Marx et d’autres analystes, montre avec justesse la réalité révolutionnaire, et non pas conservatrice, de cette idéologie.

    Au cours de son histoire, le capitalisme procède le plus souvent, avec ce qu’il entend soumettre, par petits pas, par érosion. « S’il n’élimine pas les expériences externes ou indépendantes de lui, il les appauvrit et les affaiblit de façon certaine. » Il tire toutefois profit de périodes de crise, comme la Seconde Guerre mondiale, qui fut, « dans toute sa destructivité et avec son impact global, (…) un événement d’homogénéisation sans précédent, où des territoires, des identités et des tissus sociaux périmés furent rayés de la carte. Ce fut – autant qu’il est possible – une tabula rasa appelée à servir de plateforme pour la phase la plus tardive de la mondialisation capitaliste. »

    Avec le régime 24/7, les autres modes de découpage du temps ne disparaissent pas « mais la portée et la profondeur de ce qui les distingue s’amenuise, et la norme est dorénavant celle d’une libre substituabilité des temps. Des unités de durée plus conventionnelles et plus anciennes subsistent (comme la journée « de 9 h à 17 h » ou la semaine « du lundi au vendredi »), mais elles voient se surimposer à elles toutes les pratiques de gestion individuelle du temps rendues possibles par le fonctionnement 24/7 des réseaux et des marchés. »

    L’apparition du 24/7, on l’a déjà noté, est d’abord liée à la création d’internet et à la diffusion des technologies de l’information à la toute fin du 20e siècle. Mais la réduction croissante de la vie humaine à sa valeur monétaire, la financiarisation du monde, sont aussi à prendre en compte. Ici Crary insiste de manière originale sur le rôle joué par cette variante extrême de l’idéologie capitaliste qu’est le néolibéralisme, initiateur, à la fin des années 1970, d’une véritale « contre-insurrection ». « Sa cible : toute une constellation fragile de formes de vie sociale qu’il fallait détruire ou dénaturer afin de faire accepter un basculement global vers des formes plus poussées de capitalisme financier et une monétisation croissante de la vie quotidienne. » Il fallait surtout en finir avec cette idée, diffusée par le mouvement culturel des années 1960, « que le bonheur pouvait être sans rapport avec la propriété, avec le fait d’acquérir des marchandises ou de faire carrière, et pouvait au contraire directement émerger de la vie partagée et de l’action collective. »

    Crary souligne également avec pertinence le rôle joué par l’avénement de la télévision dans ce nouvel arrangement du temps. Elle est « … un élément crucial, susceptible d’adaptations multiples, dans une transition relativement longue (on pourrait utiliser à ce propos une image, celle de la « relève de la garde ») qui a duré plusieurs années, entre le monde des anciennes institutions disciplinaires et celui du contrôle 24/7. » Son apport original a consisté à « … imposer des comportements homogènes et habituels à des sphères de vie qui avaient auparavant été soumises à des formes moins directes de contrôle. C’était en même temps la mise en place de conditions qui allaient plus tard se révéler essentielles pour l’’économie de l’attention’ du régime 24/7 au XXIe siècle. »

    Le but ultime du système en est un de « contrôle incessant du temps et de l’expérience ». En ce domaine, les technologies de marketing sont analogues aux outils d’espionnage des gouvernements afin de surveiller nos moindres faits et gestes dans l’univers numérique. Il s’agit bien sûr de marchandiser et de monétiser le temps passé par chacun sur le web et dans les autres lieux de l’univers technologique. Ce contrôle vise également à imposer la docilité, à museler toute attitude non conforme. A « tromper les masses », à « les neutraliser ou les désactiver en les dépossédant de leur temps », pour employer les termes de Crary.

    Celui-ci met bien en évidence la servitude volontaire qui existe de nos jours. « On collabore désormais passivement et souvent volontairement à sa propre surveillance et à son propre datamining ». La peur de devenir un perdant est ce qui nous motive en définitive : « La soumission à ces dispositifs est à peu près irrésistible, étant donné l’appréhension de l’échec social et économique, la peur de se faire distancer, d’être considéré comme démodé. »

    Les conséquences de ce fonctionnement en continu sont dévastatrices tant pour les individus que pour les communautés humaines. « En raison de l’infinité des contenus accessibles 24/7, il y aura toujours quelque chose de plus informatif, de plus étonnant, de plus drôle, de plus divertissant, de plus impressionnant en ligne que tout ce qui peut bien se trouver actuellement et immédiatement autour de nous. Il est à présent établi qu’une disponibilité illimitée d’informations ou d’images peut prendre le dessus ou courtcircuiter toute communication ou toute exploration d’idées à échelle humaine. »

    Il est indéniable que notre monde, passé à la moulinette du capitalisme, s’homogénéise de bien des façons. Paradoxalement, il laisse aussi apparaître une diversification quasi infinie des choix, qui crée « une fragmentation de zones d’expérience partagées en micromondes d’affects et de symboles préfabriqués ». Cette fragmentation génère inévitablement un sentiment de solitude chez bien des gens. « En vertu des possibilités illimitées du filtrage et de la personnalisation des données, des individus pourtant physiquement très proches peuvent être plongés dans des univers incommensurables et non communicants. » Pour Cleary, en définitive, dans cet univers hypertechnique, « les individus sont cloués sur place, séparés les uns des autres et vidés de toute efficacité politique. » Le constat de l’auteur est sombre et sans appel : « Dans le capitalisme 24/7, toute forme de socialité qui sort du strict cadre de l’intérêt personnel est inexorablement appelée à dépérir, et les rapports interhumains qui forment la base de l’espace public deviennent parfaitement insignifiants pour notre insularité digitale fantasmatique. »

    Le nouvel ordre temporel dévalorise ainsi toutes les activités qui se refusent à jouer le jeu de cette accélération exponentielle : « Se consacrer à des activités où le temps investi n’est pas susceptible d’être maximisé par le truchement d’une interface interconnectée est désormais quelque chose qu’il vaut mieux éviter ou ne faire qu’avec parcimonie. » Tout ce qui n’arrive pas à trouver sa place dans l’univers numérique risque à terme d’être marginalisé définitivement. Même le temps consacré au sommeil, temps « perdu » pour la vie économique, pose problème!

    Le sommeil

    Pour paraphraser Proudhon, un financier international ou un dirigeant d’une firme technologique transnationale dirait que « le sommeil, c’est le vol ! ». Le vol, selon l’un et l’autre, d’un profit qui lui reviendrait légitimement. « Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. »

    Pour Crary, le sommeil serait pourtant la seule barrière qui nous reste, la seule « condition naturelle » qui subsiste et que le capitalisme ne parvient pas à éliminer (avec la rêverie et le rêve, qui lui sont associés). Mais ce n’est pas faute d’essayer.

    Pour le capitalisme d’aujourd’hui, le sommeil est conçu, « à l’instar de beaucoup d’autres choses, comme une fonction variable qu’il s’agit de gérer, et qui ne se définit plus que de façon instrumentale et physiologique ». Aussi s’efforce-t-on de le « domestiquer », de l’harnacher, de telle sorte que la part qu’on lui consacre soit de plus en plus réduite. Crary rappelle ainsi, au tout début de son essai, les recherches menées par l’armée américaine pour faire en sorte qu’un soldat puisse rester, privé de sommeil, pendant plusieurs jours consécutifs.

    Le capitalisme parviendra-t-il un jour à coloniser entièrement le sommeil, à le tranformer en une marchandise semblable à toutes les autres ? Sans se cacher la réalité, Crary se montre à cet égard plutôt optimiste. Pour l’instant. Pour lui, cela paraît peu probable, comme il le précise dans une entrevue au sujet de son livre : « Toutes nos aspirations vitales - la faim, la soif, le désir sexuel et, plus récemment, notre besoin d'amis - sont désormais matérialisées et font l'objet d'un commerce lucratif. À l'inverse, le repos est peut-être le seul besoin humain qui ne peut être vendu ou branché à la grosse machine de la rentabilité. Absolument rien de valeur ne peut en être extrait. » (Le Point)

    Des solutions ?

    Le sommeil étant devenu, dans l’essais de Crary, presque un symbole, le défendre, c’est défendre en vérité notre humanité : « … il se pourrait, dans le contexte du présent qui est le nôtre, que le sommeil représente la durabilité du social et qu’il soit en cela analogue à d’autres seuils sur lesquels la société pourrait s’accorder pour se défendre et se protéger elle-même. » « Aussi solitaire et privé que ce phénomène puisse paraître, le sommeil n’a pas encore pu être détaché de tout un entrelacs interhumain de soutien et de confiance mutuels, et ceci nonobstant l’état de détérioration dans lequel ces liens se trouvent. Le sommeil permet aussi une sorte de relâchement périodique de l’individuation – un démêlage nocturne de l’enchevêtrement, tissé à mailles plutôt lâches, des subjectivités superficielles que l’on habite et que l’on gère durant la journée. Dans la dépersonnalisation du sommeil se logent un monde en commun, un geste partagé de retrait hors de la calamiteuse nullité et des gaspillages d’une pratique continue 24/7. »

    Une des faiblesses du livre est qu’il ne propose pas véritablement de solution. Mais y en a-t-il d’évidentes ? Je ne le pense pas. C’est la difficulté insurmontable qui se pose à tous ceux qui veulent essayer d’ébranler les colonnes du Système. Et Crary identifie très bien les problèmes. La principale difficulté tient dans le fait que « les tentatives pour formuler des stratégies de vie qui émanciperaient la technologie des logiques de rapacité, d’accumulation et de spoliation environnementale sont accueillies par des formes appuyées d’interdit institutionnel. » Le Système résiste et fermement.

    La solution ultime, pour l’intellectuel de gauche voisin du marxisme qu’est Crary, serait la sortie pure et simple du capitalisme. Pour ce faire, il propose de concentrer nos efforts à rebâtir des communautés réelles, faites d’êtres de chair et de sang, qui seront prêtes pour l’action. Il évoque ainsi l’exemple de Sartre – avec sa théorisation du « groupe fusionné » ou du « groupe en fusion ». « C’est seulement à travers cette forme privilégiée mais précaire que l’on peut entrevoir une voie de sortie hors du cauchemar de la sérialisation et de l’isolement. »

    Même s’il fonde son analyse sur un des représentants les plus fameux de la French Theory (Foucault), il sait marquer ses distances face à une certaine pensée de gauche postmoderne, qui trouve son incarnation chez certaines autres figures de cette même French Theory. Une pensée qui met à mort l’idée de nature, qui valorise outrageusement l’instable, le non-fixé, le transitoire, qui réduit les identités à n’être plus que des « effets de dispositifs techniques temporaires ». « Un des truismes familiers de la pensée critique contemporaine consiste à dire qu’il n’existe pas de faits immuables, donnés en nature – pas même la mort, à en croire ceux qui nous prédisent que nous pourrons bientôt tous télécharger nos esprits dans le grand espace de l’immortalité digitale. Croire qu’il puisse y avoir la moindre caractéristique essentielle distinguant les êtres vivants des machines serait, toujours selon les critiques en vogue, aussi vain que naïf. Où serait le problème, demanderait-on sûrement dans la même veine, si de nouvelles drogues permettaient à des individus de travailler cent heures d’affilée ? Un temps de sommeil flexible et réduit n’assurerait-il pas une plus grande liberté personnelle ? Les individus ne pourraient-ils pas ainsi mieux adapter leur vie à leurs besoins et à leurs désirs ? Dormir moins, ne serait-ce pas mettre toutes les chances de son côté de « croquer la vie à pleines dents » ? » Comme on le voit, Crary se permet d’apostropher au passage, quoiqu’il le désigne pas comme tel, le sinistre transhumanisme.

    En dépit de sa sensibilité de gauche, Crary se montre lucide quant à certains travers de cette mouvance idéologique. Il voit ainsi d’un œil critique l’idolatrie technologique de certains militants : « S’il est clair que l’activisme politique passe par un usage inventif des instruments et des ressources matérielles disponibles, cela n’implique pas que les outils en question possèdent par eux-mêmes une quelconque valeur rédemptrice intrinsèque. » Et : « Les institutions policières du nouvel ordre mondial peuvent être reconnaissantes aux activistes qui ont choisi de centrer leurs modes d’organisation sur des stratégies Internet et de s’enfermer ce faisant volontairement dans un cyberespace où la surveillance étatique, mais aussi les manoeuvres de sabotage et de manipulation sont beaucoup plus aisées à mener que dans des communautés vécues, là où peuvent avoir lieu de réelles rencontres. »

    Ils épingle également en quelques endroits de son texte les utopistes technologiques qui pensent naivement, selon lui, qu’on peut faire servir la technologie à des fins de libération : « On nous annonçait un ensemble d’instruments inédits, dotés du pouvoir rien moins que de
    réinventer le soi et sa relation au monde. Mais, dès le milieu des années 1990, cette euphorie promotionnelle rétropsychédélique s’était déjà dissipée, tant il devenait de plus en plus évident que si le cyberespace était bien une entreprise de réinvention du soi, c’était des firmes transnationales qui étaient aux commandes de ce travail de réinvention et de transformation. »

    De ce point de vue, sa critique n’est-elle pas excessivement négative ? Je suis certes le premier à reconnaître la part d’aliénation des technologies de l’information et que bon nombre de militants s’aveuglent eux-mêmes. Mais force m’est de reconnaître qu’existent encore, dans les marges, certaines zones de liberté. Cette encyclopédie et cette Lettre, et le fait que vous les lisiez, n’en sont-ils pas la preuve?

    L’auteur critique le style abscons de certains auteurs postmodernes, mais il n’est pas exempt de toute faute lui-même à cet égard. Certains passages de son livre, surtout ceux ou il s’applique à analyser des films (Godard, Ackermann) peuvent dérouter ceux qui ne les ont jamais visionnés.

    Des critiques ont reproché à Crary de ne pas avoir situé son analyse en un lieu et en un temps donné, mais d’avoir plutôt pris en compte, sans faire les nuances qui s’imposent, une très vaste période, soit de la fin du 18e siècle au siècle présent. Pour ma part, comme il s’agit d’un essai, et non d’une étude historique, sociologique spécialisée, cet aspect ne me dérange pas trop. Par contre, le fait que le livre manque d’exemples concrets m’embête davantage. Crary semble prendre pour acquis que le lecteur est au fait de l’actualité technologique et sociale, ce qui est loin d’être assuré. Il réfère parfois à des courants d’idées, mais sans toujours préciser les penseurs qui les inspirent et les œuvres majeures qui les incarnent. Il décrit des phénomènes, mais le plus souvent cela manque de chair, demeure trop abstrait. L’auteur aurait eu intérêt à ajouter une cinquantaine de pages, comprenant des exemples pertinents. Cela n’aurait pas fait de ce petit livre une brique susceptible de décourager d’éventuels lecteurs, mais aurait à tout le moins ancré davantage son analyse dans le réel.

    Date de création : 2015-09-02 | Date de modification : 2015-09-04
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    L'auteur

    Stéphane Stapinsky
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    Alain
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