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    Dossier: Sommeil

    Le sommeil, la folie et la mort

    Thomas De Koninck

    La grande voix de Socrate s’adressant aux Athéniens qui le condamneront à mort, s’offre comme un premier guide. « Il me semble que le dieu a adjoint à la cité quelqu’un comme moi afin que je ne cesse de vous réveiller […]. Mais vous, probablement irrités comme ceux que l’on réveille alors qu’ils s’étaient assoupis, vous écouterez peut-être Anytos et me mettrez facilement à mort […]. Vous pourriez ensuite passer tout le reste de votre vie à sommeiller. À moins que le dieu, ayant soin de vous, ne vous envoie quelqu’un d’autre (53) ».

    Bien avant Socrate, Héraclite reprochait déjà à la plupart des humains de mener « tout éveillés, une vie de dormeurs », séparés « de la propre réalité de ce monde dans lequel ils vivent comme en un rêve » (Conche). « Ce qu’ils font éveillés leur échappe [déclare le fragment 1], tout comme leur échappe ce qu’ils oublient en dormant » (DK 22 B 1). Le fragment 89 ajoute la précision suivante : « Il y a pour les éveillés un monde unique et commun, mais chacun des endormis se détourne dans un monde particulier » (DK 22 B 89) (54).

    Le sommeil est nécessaire et peut être fort agréable, mais personne ne souhaiterait vraiment dormir tout le temps, encore que la paresse ait de bonnes chances d’être la chose du monde la mieux partagée, qui empêche les humains, comme dit Nietzsche, « de sentir leur vie, grâce à la dispersion constante de leurs pensées », éparpillant l’individu à tous vents, dans ce que le Tao appelle « l’agitation fourmillante des choses ». Personne ne souhaiterait non plus se trouver constamment hors de son bon sens, dément ou sot. Peu sans doute, aussi bien, souhaiteraient, au moins consciemment, être ce « mort-vivant » que décrit  Einstein quand il écrit : « J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science. Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation ou ne peut plus ressentir étonnement ou surprise, il est un mort-vivant et ses yeux sont désormais aveugles. » (55)

    Ces trois contraires de la vie – la folie, le sommeil et la mort – sont les trois contraires de la philosophie, remarquait Aristote en son Protreptique. Car « pour nous, vivre, c’est être éveillé ». « Philosopher, c’est être bien réveillé », redira Novalis. Aristote accordait manifestement à Héraclite que le sage est « l’Éveillé par excellence ». Selon une remarque célèbre de sa Métaphysique, face à ce qui est en soi le plus évident, les yeux de notre intelligence se comparent de prime abord à ceux des oiseaux de nuit en plein jour. « J’ai connu bien des gens qui voulaient tromper, écrit saint Augustin, mais être trompé, personne […]. Ils aiment aussi la vérité elle-même, puisqu’ils ne veulent pas être trompés. » En réalité, « on aime la vérité de telle façon que ceux qui aiment autre chose veulent que ce qu’ils aiment soit la vérité » (56).

    Ce thème de l’éveil est central également dans les sagesses orientales. Bodhi signifie « éveil », et Bouddha « l’Éveillé ». Le non-réveil et l’ignorance vont de pair. Mâyâ, qui signifie littéralement « illusion, tromperie, apparence », est un principe universel de la philosophie du Vedânta. En tant qu’illusion cosmique et ignorance, la mâyâ jette un voile qui ne laisse percevoir que la multiplicité et non la réalité et l’unité de l’univers. Non pas, bien entendu, que le monde phénoménal, c’est-à-dire le monde perpétuellement changeant que nous livrent les sens, ne soit réel : l’illusion consisterait plutôt à le prendre pour l’ultime réalité, ce dont seul l’éveil délivre. Multiples sont certes les différences parmi les philosophies orientales quand il s’agit de déterminer à quoi plus précisément il doit y avoir éveil, comme elles le sont en Occident lorsqu’il s’agit, par exemple, d’interpréter le « Connais-toi toi-même ». Mais c’est là une autre question (57).

    Même intuition de fond chez Alain, dénonçant « l’heure où dorment les faux sages, les Protagoras marchands d’opinions avantageuses, les Protagoras marchands de sommeil ». Car ils « pensent par systèmes préconçus, s’escriment tout en dormant, objections supposées, réponses prévues, vain cliquetis de mots qui ne touche rien, qui ne saisit rien ». D’où cette exhortation d’Alain : 

    Passez donc sans vous arrêter, amis, au milieu des Marchands de Sommeil ; et, s’ils vous arrêtent, répondez-leur que vous ne cherchez ni un système ni un lit. Ne vous lassez pas d’examiner et de comprendre. […] Lisez, écoutez, discutez, jugez ; ne craignez pas d’ébranler des systèmes ; marchez sur des ruines, restez enfants. […] Socrate vous a paru un mauvais maître. Mais vous êtes revenus à lui ; vous avez compris, en l’écoutant, que la pensée ne se mesure pas à l’aune, et que les conclusions ne sont pas l’important ; rester éveillés, tel est le but. Les Marchands de Sommeil de ce temps-là tuèrent Socrate, mais Socrate n’est point mort ; partout où des hommes libres discutent, Socrate vient s’asseoir, en souriant, le doigt sur la bouche. Socrate n’est point mort ; Socrate n’est point vieux. […] Toute idée devient fausse au moment où l’on s’en contente (58).

    L’idée suggérée est donc que l’être humain n’a pas proprement vécu sa vie, sa liberté, tant qu’il ne s’est interrogé, étonné, émerveillé – ou éveillé tout simplement : c’est la même chose. Une vie sans éveil ne vaut pas la peine d’être vécue. En déclarant que la plupart des humains sont malheureusement endormis en plein jour, Héraclite avance qu’ils ne sont pas dans la réalité. Le point commun au psychotique, au dormeur et au mort, c’est qu’ils ne sont à vrai dire pas là. 

    Notes

    (53) Platon, Apologie de Socrate, 30 e - 31 a, trad. Frédéric Têtu en collaboration avec Bernard Boulet, Québec, Résurgences, 1995.

    (54) DK désigne l’édition classique des fragments des Présocratiques : Hermann Diels et Walter Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, Berlin, Weid-mannsche Verlagsbuchhandlung, 1952 (plusieurs réimpressions depuis). Nous citons la traduction de Marcel Conche, dans Héraclite, Fragments, Paris, puf, « Épiméthée », 1986.

    (55) Friedrich Nietzsche, « Schopenhauer éducateur », dans Considérations in-tempestives, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Aubier, 1966, p. 17 sq. ; cf. 79 sq., 87 sq. ; Lao-tzeu, Tao-tê-king (« La voie et sa vertu »), 16, trad. François Houang et Pierre Leyris, Paris, Seuil, « Points Sagesses », 1979, p. 51 ; Albert Einstein, Comment je vois le monde, trad. Maurice Solovine et Régis Hanrion, Paris, Flammarion, « Champs », 1979, p. 10.

    (56) Cf. Rémi Brague, Aristote et la question du monde, Paris, PUF, « Épiméthée », 1991, p. 95, 89, 103-104 ; Marcel Conche, dans Héraclite, Fragments, p. 374-375, à propos du frag. 88 (DK) ; Brague, p. 82-83, renvoie à Novalis, Encyclopédie, § 151 ; d’Aristote, cf. surtout le frag. 14 (Walzer, Ross) et la traduction de Brague, p. 92-94 ; et Métaphysique, A, 1, 993 b 9-11 ; saint Augustin, Confessions, X, xxiii, 33-34, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou.

    (57) Sur le non-réveil et l’ignorance, cf. Wing-Tsit Chan, A Source Book in Chinese Philosophy, Princeton University Press, 1963, p. 400 ; sur la mâyâ dans le développement des philosophies védantiques, cf. Madeleine Biardeau, « Philosophies de l’Inde », dans Histoire de la philosophie, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1969, p. 233 sq. ; cf. également les rapprochements instructifs opérés par Mircea Eliade dans Mythes, rêves et mystères, Paris, Gallimard, 1957 ; « Idées », 1972, p. 60-77.

    (58) Alain, Vigiles de l’esprittaphysique, A, 1, 993 b 9-11 ; saint Augustin, Confessions, X, xxiii, 33-34, trad. E. Tr

    (57) A Source Book in Chinese Philoso

    Source

    Thomas De Koninck, La nouvelle ignorance et le problème de la culture, Paris, Presses universitaires de France, "Intervention philosophique", 2000 

    Date de création : 2014-09-18 | Date de modification : 2014-10-16
    Informations
    L'auteur

    Thomas De Koninck
    Philosophe. Professeur à l'Université Laval depuis les années 1960, il y est titulaire de la Chaire La philosophie dans le monde actuel. Il est particulièrement reconnu pour ses travaux touchant la dignité humaine, la philosophie antique, la philosophie de l'éducation et ce qu'il appelle les « questions ultimes » (l'intelligence, la liberté, le bonheur, la beauté, la mort, Dieu), travaux dont certains lui ont valu le Prix La Bruyère de l'Académie française et le Prix de l'Association canadienne de philosophie.
    Documents associés
    Stéphane Stapinsky
    Alain
    nuit, repos, fatigue, songe, rêve

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