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Le journal spirituel : entre prière et compte rendu du quotidien

Georges Bernanos

Dans les extraits qui suivent, le curé de la paroisse d’Ambricourt, protagoniste du roman de Bernanos, nous livre ses réflexions au sujet de l’écriture de son journal intime. 

Je relis ces premières pages de mon journal sans plaisir. Certes, j’ai beaucoup réfléchi avant de me décider à l’écrire. Cela ne me rassure guère. Pour quiconque a l’habitude de la prière, la réflexion n’est trop souvent qu’un alibi, qu’une manière sournoise de nous confirmer dans un dessein. Le raisonnement laisse aisément dans l’ombre ce que nous souhaitons d’y tenir caché. L’homme du monde qui réfléchit calcule ses chances, soit ! Mais que pèsent nos chances, à nous autres, qui avons accepté, une fois pour toutes, l’effrayante présence du divin à chaque instant de notre pauvre vie ? À moins de perdre la foi – et que lui reste-t-il alors, puisqu’il ne peut la perdre sans se renier ? – un prêtre ne saurait avoir de ses propres intérêts la claire vision, si directe – on voudrait dire si ingénue, si naïve – des enfants du siècle. Calculer nos chances, à quoi bon ? On ne joue pas contre Dieu.

(…)

J’ai décidé ce matin de ne pas prolonger l’expérience au-delà des douze mois qui vont suivre. Au 25 novembre prochain, je mettrai ces feuilles au feu, je tâcherai de les oublier. Cette résolution prise après la messe ne m’a rassuré qu’un moment.

Ce n’est pas un scrupule au sens exact du mot. Je ne crois rien faire de mal en notant ici, au jour le jour, avec une franchise absolue, les très humbles, les insignifiants secrets d’une vie d’ailleurs sans mystère. Ce que je vais fixer sur le papier n’apprendrait pas grand-chose au seul ami avec lequel il m’arrive encore de parler à cœur ouvert et pour le reste je sens bien que je n’oserai jamais écrire ce que je confie au bon Dieu presque chaque matin sans honte. Non, cela ne ressemble pas au scrupule, c’est plutôt une sorte de crainte irraisonnée, pareille à l’avertissement de l’instinct. Lorsque je me suis assis pour la première fois devant ce cahier d’écolier, j’ai tâché de fixer mon attention, de me recueillir comme pour un examen de conscience. Mais ce n’est pas ma conscience que j’ai vue de ce regard intérieur ordinairement si calme, si pénétrant, qui néglige le détail, va d’emblée à l’essentiel. Il semblait glisser à la surface d’une autre conscience jusqu’alors inconnue de moi, d’un miroir trouble où j’ai craint tout à coup de vair surgir un visage – quel visage : le mien peut-être ?… Un visage retrouvé, oublié.

Il faudrait parler de soi avec une rigueur inflexible. Et au premier effort pour se saisir, d’où viennent cette pitié, cette tendresse, ce relâchement de toutes les fibres de l’âme et cette envie de pleurer ?

(…)


J’espérais que ce journal m’aiderait à fixer ma pensée qui se dérobe toujours aux rares moments où je puis réfléchir un peu. Dans mon idée, il devait être une conversation entre le bon Dieu et moi, un prolongement de la prière, une façon de tourner les difficultés de l’oraison, qui me paraissent encore trop souvent insurmontables, en raison peut-être de mes douloureuses crampes d’estomac. Et voilà qu’il me découvre la place énorme, démesurée, que tiennent dans ma pauvre vie ces mille petits soucis quotidiens dont il m’arrivait parfois de me croire délivré. J’entends bien que Notre-Seigneur prend sa part de nos peines, même futiles, et qu’il ne méprise rien. Mais pourquoi fixer sur le papier ce que je devrais au contraire m’efforcer d’oublier à mesure ? Le pire est que je trouve à ces confidences une si grande douceur qu’elle devrait suffire à me mettre en garde. Tandis que je griffonne sous la lampe ces pages que personne ne lira jamais, j’ai le sentiment d’une présence invisible qui n’est sûrement pas celle de Dieu – plutôt d’un ami fait à mon image, bien que distinct de moi, d’une autre essence… Hier soir, cette présence m’est devenue tout à coup si sensible que je me suis surpris à pencher la tête vers je ne sais quel auditeur imaginaire, avec une soudaine envie de pleurer qui m’a fait honte.

Mieux vaut d’ailleurs pousser l’expérience jusqu’au bout – je veux dire au moins quelques semaines. Je m’efforcerai même d’écrire sans choix ce qui me passera par la tête (il m’arrive encore d’hésiter sur le choix d’une épithète, de me corriger), puis je fourrerai mes paperasses au fond d’un tiroir et je les relirai un peu plus tard à tête reposée.

(…)


Presque tous les jours, je m’arrange pour rentrer au presbytère par la route de Gesvres. Au haut de la côte, qu’il pleuve ou vente, je m’assois sur un tronc de peuplier oublié là on ne sait pourquoi depuis des hivers et qui commence à pourrir. La végétation parasite lui fait une sorte de gaine que je trouve hideuse et jolie tour à tour, selon l’état de mes pensées ou la couleur du temps. C’est là que m’est venue l’idée de ce journal et il me semble que je ne l’aurais eue nulle part ailleurs. Dans ce pays de bois et de pâturages coupés de haies vives, plantés de pommiers, je ne trouverais pas un autre observatoire d’où le village m’apparaisse ainsi tout entier comme ramassé dans le creux de la main. Je le regarde, et je n’ai jamais l’impression qu’il me regarde aussi. Je ne crois pas d’ailleurs non plus qu’il m’ignore. On dirait qu’il me tourne le dos et m’observe de biais, les yeux mi-clos, à la manière des chats.

(…)

J’évite autant que possible de faire allusion dans ce journal à certaines épreuves de ma vie que je voudrais oublier sur-le-champ, car elles ne sont pas de celles, hélas ! que je puisse supporter avec joie – et qu’est-ce que la résignation, sans la joie ? Oh ! je ne m’exagère pas leur importance, loin de là ! Elles sont des plus communes, je le sais. La honte que j’en ressens, ce trouble dont je ne suis pas maître, ne me fait pas beaucoup d’honneur, mais je ne puis surmonter l’impression physique, la sorte de dégoût qu’elles me causent. À quoi bon le nier ? J’ai vu trop tôt le vrai visage du vice, et bien que je sente réellement au fond de moi une grande pitié pour ces pauvres âmes, l’image que je me fais malgré moi de leur malheur est presque intolérable. Bref, la luxure me fait peur.

(…)

Je m’étais proposé de détruire ce journal. Réflexion faite, je n’en ai supprimé qu’une partie, jugée inutile, et que je me suis d’ailleurs répétée tant de fois que je la sais par cœur. C’est comme une voix qui me parle, ne se tait ni jour ni nuit. Mais elle s’éteindra avec moi, je suppose ? Ou alors…

(…)


J’ai résolu de continuer ce journal parce qu’une relation sincère, scrupuleusement exacte des événements de ma vie, au cours de l’épreuve que je traverse, peut m’être utile un jour – qui sait ? utile à moi, ou à d’autres. Car alors que mon cœur est devenu si dur (il me semble que je n’éprouve plus aucune pitié pour personne, la pitié m’est devenue aussi difficile que la prière, je le constatais cette nuit encore tandis que je veillais Adeline Soupault, et bien que je l’assistasse pourtant de mon mieux), je ne puis penser sans amitié au futur lecteur, probablement imaginaire, de ce journal… Tendresse que je n’approuve guère car elle ne va sans doute, à travers ces pages, qu’à moi-même. Je suis devenu auteur ou, comme dit M. le doyen de Blangermont, poâte… Et cependant…

Je veux donc écrire ici, en toute franchise, que je ne me relâche pas de mes devoirs, au contraire. L’amélioration, presque incroyable, de ma santé favorise beaucoup mon travail. Aussi n’est-il pas absolument juste de dire que je ne prie pas pour le docteur Delbende. Je m’acquitte de cette obligation comme des autres. Je me suis même privé de vin ces derniers jours, ce qui m’a dangereusement affaibli.

(…)

Je ne voudrais pas scandaliser M. le chanoine de la Motte-Beuvron, déjà si mal disposé à mon égard. Il semble donc que j’aurais mieux à faire que d’écrire ces lignes. Et cependant j’ai plus que jamais besoin de ce journal. Le peu de temps que j’y consacre est le seul où je me sente quelque volonté de voir clair en moi. La réflexion m’est devenue si pénible, ma mémoire est si mauvaise – je parle de la mémoire des faits récents, car l’autre ! – mon imagination si lente, que je dois me tuer de travail pour m’arracher à on ne sait quelle rêverie vague, informe, dont la prière, hélas ! ne me délivre pas toujours. Dès que je m’arrête, je me sens sombrer dans un demi-sommeil qui trouble toutes les perspectives du souvenir, fait de chacune de mes journées écoulées un paysage de brumes, sans repères, sans routes. À condition de le tenir scrupuleusement, matin et soir, mon journal jalonne ces solitudes, et il m’arrive de glisser les dernières feuilles dans ma poche pour les relire lorsque au cours de mes promenades monotones, si fatigantes, d’annexe en annexe, je crains de céder à mon espèce de vertige.

Tel quel, ce journal tient-il trop de place dans ma vie… je l’ignore. Dieu le sait.

(…)

Je ne crois pourtant pas que je sois lâche. J’ai seulement beaucoup de mal à lutter contre cette espèce de torpeur qui n’est pas l’indifférence, qui n’est pas non plus la résignation, et où je recherche presque malgré moi un remède à mes maux. S’abandonner à la volonté de Dieu est si facile lorsque l’expérience vous prouve chaque jour que vous ne pouvez rien de bon ! Mais on finirait par recevoir amoureusement comme des grâces les humiliations et les revers qui ne sont simplement que les fatales conséquences de notre bêtise. L’immense service que me rend ce journal est de me forcer à dégager la part qui me revient de tant d’amertumes. Et cette fois encore, il a suffi que je posasse la plume sur le papier pour réveiller en moi le sentiment de ma profonde, de mon inexplicable impuissance à bien faire, de ma maladresse surnaturelle.

(Il y a un quart d’heure, qui eût pu me croire capable d’écrire ces lignes, si sages en somme ? Je les écris pourtant.)

(…)

(J’ai interrompu ce journal depuis deux jours, j’avais beaucoup de répugnance à poursuivre. Réflexion faite, je crains d’obéir moins à un scrupule légitime qu’à un sentiment de honte. Je tâcherai d’aller jusqu’au bout.)

(…)

Je m’étais couché hier soir très sagement. Le sommeil n’a pu venir. J’ai résisté longtemps à la tentation de me lever, de reprendre ce journal encore une fois. Comme il m’est cher ! L’idée même de le laisser ici, pendant une absence pourtant si courte, m’est, à la lettre, insupportable. Je crois que je ne résisterai pas, que je le fourrerai au dernier moment dans mon sac. D’ailleurs il est vrai que les tiroirs ferment mal, qu’une indiscrétion est toujours possible.

Hélas ! on croit ne tenir à rien, et l’on s’aperçoit, un jour qu’on s’est pris soi-même à son propre jeu, que le plus pauvre des hommes a son trésor caché. Les moins précieux, en apparence, ne sont pas les moins redoutables, au contraire. Il y a certainement quelque chose de maladif dans l’attachement que je porte à ces feuilles. Elles ne m’en ont pas moins été d’un grand secours au moment de l’épreuve, et elles m’apportent aujourd’hui un témoignage très précieux, trop humiliant pour que je m’y complaise, assez précis pour fixer ma pensée. Elles m’ont délivré du rêve. Ce n’est pas rien.

Il est possible, probable même, qu’elles me seront inutiles désormais. Dieu me comble de tant de grâces, et si inattendues, si étranges ! Je déborde de confiance et de paix.

J’ai mis un fagot dans l’âtre, je le regarde flamber avant d’écrire. Si mes ancêtres ont trop bu et pas assez mangé, ils devaient aussi avoir l’habitude du froid, car j’éprouve toujours devant un grand feu je ne sais quel étonnement stupide d’enfant ou de sauvage. Comme la nuit est calme ! Je sens bien que je ne dormirai plus.


 Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne

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