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    Impression du texte

    Dossier: Chant grégorien

    Le chant grégorien, ou la respiration de Dieu

    Stéphane Stapinsky

    Mon premier contact avec le chant grégorien remonte à l’enfance, lors d’une visite à l’abbaye cistercienne d’Oka, près de Montréal. Les moines y avaient alors chanté l’office, a capella, d’une manière particulièrement dépouillée. On sentait chez eux, jeunes et vieux, le bonheur à louer Dieu. J’ai toujours aimé ce « grégorien pur », interprété par des voix d’hommes. J’adore ces voix masculines, qui, à mon sens, sont synonymes d’équanimité. Cette sonorité empreinte de gravité, mais aussi de joie, comme l’est l’orgue également pour moi, pose en quelque sorte le socle de l’Etre. Les voix féminines, comme celles que l’on retrouve dans les interprétations des œuvres de Hildegarde von Bingen, sont souvent bouleversantes. Mais, peut-être parce que je suis un homme, elles conservent un aspect un peu trop charnel en raison de l’élément féminin : je me laisse un peu trop enivrer par leur beauté plastique... Faiblesse personnelle qui n’invalide cependant en rien leur profondeur spirituelle.

    Rien ne remplace l’exécution vivante de cette musique. Le plus souvent, elle ne nous est cependant accessible que grâce au disque. J’aime écouter le chant grégorien dans l’obscurité. Cela laisse toute la place à la lumière qui émane. C’est comme si je suivais le vol d’un oiseau intérieur qui s’èlève au gré de la psalmodie. Mais cette image est sans doute par trop profane, par trop concrète. Elle fait la part trop belle à l’imagination et au mental. Je dirais que c’est plutôt d'une pulsation, celle du cœur de l’Etre, du cœur de Dieu, qu'il s’agit. Notre respiration s’apaise, entre en résonance avec la voix des moines et le rythme de la musique. Le calme se fait. C’est une musique qui aboutit paradoxalement au silence.

    Sans doute à cause de ma foi, j’ai peine à dissocier le chant grégorien de son contexte religieux, de ces chapelles et de ces églises à l’acoustique si caractéristique, du cadre même de l’expérience monastique. J’aime bien ce que dit, parlant du chant des moines, l’acteur Michael Lonsdale, interprète extraordinaire du film Des hommes et des dieux, lui-même croyant : « (…) je crois que c’est le plus fort, ce sont des êtres humains qui ont consacré leur vie à la prière, dont la vie, le métier est de prier, ou presque. Et on sent tout de suite combien ces gens-là sont dans une pacification totale. (…)  En harmonie, et correspondance intime et secrète, avec le meilleur possible. Ce chant-là est l’ultime étape de la prière. Ce n’est plus de la musique, c’est une intimité avec quelque chose, avec Dieu si on veut, c’est très apaisant (…). » (1)

     

    Choeur des moines de l'abbaye cistercienne de  Heiligenkreuz (Autriche), où l’on pratique le chant grégorien. Cliché : Jorge Royan, 12 septembre 2009 -- Source en ligne : Wikimedia Commons. Disponible selon les termes de la licence Creative Commons paternité – partage à l’identique 3.0 (non transposée)


     

    Ce qui rejoint la manière de voir des moines de la communauté cistercienne de l’abbaye Val Notre-Dame, près de Saint-Jean-de-Matha (Lanaudière, Québec), où a été relocalisée l’ancienne abbaye d’Oka : « Toute notre vie monastique nous invite à devenir, au quotidien de nos jours, une hymne de louanges à la gloire de ce Dieu qui nous a séduits et conduits au désert pour nous y faire entendre ce merveilleux silence où son amour se raconte et se livre. Et pour nous, comme chanter c'est prier deux fois, nous prions ces moments privilégiés de présence mutuelle en chantant.» (2) 

    Aujourd’hui, au Québec, deux abbayes cultivent toujours d'une manière particulière le grégorien : l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac (congrégation de Solesmes), en Estrie, et celle de Sainte-Marie des Deux-Montagnes (moniales de Solesmes), à Oka, près de Montréal.

    Il n’est pas nécessaire d’être un disciple de Mgr Lefebvre pour apprécier la messe en latin et le grégorien. Tous les dimanches, la Communauté Latine Saint-Paul, à Montréal, présente un messe tridentine avec chant grégorien. Le latin, dans la liturgie et le chant, c’est pour moi « la distance dans la familiarité ». On dit souvent qu’en amour, trop de familiarité finit par tuer le mystère. Un tendance lourde de notre époque, c’est la volonté de tout rapprocher des gens. Sous prétexte d’adaptation, il faut que « ça nous ressemble ». Il en a été de même, on le sait, avec la musique à l’église. Je ne reviendrai pas sur les « messes à gogo ». Mais faire du Christ « un pote » ne nous met assurément pas en présence du mystère... C’est pour cette raison que je préfère le latin aux langues vernaculaires dans la liturgie, et que le grégorien m’inspire davantage que bien des compositions un peu trop "profanes" à mon goût. Disant cela, je puis néanmoins comprendre les raison de la réforme linguistique qui a été mise en place dans le sillage de Vatican II.

     

    Notker le Bègue (840-912), Graduel et séquences (manuscrit), première page du cycle de Pâques, Laudes Salvatori, avec des neumes. Ca 960. Source : Einsiedeln, Stiftsbibliothek, Cod.121. Source en ligne : Wikimedia Commons


    Heureusement, aujourd’hui, certains signes nous font voir que nous sommes bien revenus de cette fâcheuse tendance à niveler par le bas en matière de musique religieuse. Évoquant l’importance, en ce qui me concerne, du contexte religieux quant à l’interprétation de cette musique, je ne voudrais surtout pas laisser croire que, hors des lieux saints, il n’est point de salut. Bien au contraire. En France, comme au Québec, on a pu voir apparaître, ces dernières années, une floraison de d’associations et de groupes laïcs voués à la mise en valeur et à l’exécution du chant grégorien. Pour le Québec seulement, j’ai relevé : la Schola Saint Grégoire, le Choeur grégorien Una Voce de Saguenay, le Chœur grégorien de Laval (dirigé par Dom Saint-Cyr), l’Ensemble Scholastica (Montréal), l’Ensemble Virga (Montréal), le Chœur Gregoria de Montréal, le Chœur grégorien de Sherbrooke et le Choeur de la paroisse Saint-Zéphirin-de-Stadacona (Québec). Je pense que cela traduit une aspiration, chez bien des gens, à une musique qui élève l’âme.

    Depuis le 19e siècle, cette musique si apaisante suscite des querelles âpres, qui perdurent aujourd’hui. Alors que certains milieux, plus conservateurs, au sein de l’Église catholique, ont pu critiquer les dérives esthétiques vers une musique trop populaire, commerciale, démagogique même, à la suite de Vatican II, ces dernières années, les reproches semblent plutôt dirigés, étrangement, vers certains défenseurs de cette musique sacrée (musicologues, ensembles musicaux, associations), coupables de désacraliser et de mésinterpréter ce patrimoine vénérable. Le site de Pierre Billaud (http://pbillaud.fr/html/chant_gregorien.html), savant catholique et grand connaisseur du grégorien, est un bon exemple cette tendance. Pour lui, « (…) ce chant devrait être respecté scrupuleusement comme un patrimoine essentiellement religieux, avant d'être musical. Malheureusement des groupes choraux laïcs, et même incroyants, s'en sont emparé comme "matière à découverte", dans le but d'acquérir une notoriété médiatique » (3).

    Sa tête de Turc est Marcel Pérès, directeur de l’ensemble Organum, spécialisé dans l’exécution du répertoire vocal médiéval, qui, dans son approche des oeuvres de ce passé lointain, a choisi d’interroger « aussi bien les données des manuscrits originaux que les actuelles traditions vivantes susceptibles de conserver, via le canal de l’oralité, un souvenir des anciennes et vénérables pratiques ». (4). 

    Pour Pierre Billaud, présenter Pérès, ainsi qu’on le fait dans les médias, comme « la » référence en matière de grégorien, c’est proprement une imposture. Il reproche à ce dernier l’insistance qu’il met sur la filiation orientale du grégorien, ainsi que le caractère bien trop orné de ses interprétations. Par ailleurs, il déplore la critique que fait le musicologue des choix esthétiques des bénédictins de Solesmes : « (…) par exemple il [i.e. Pérès] ne voit pas pourquoi les moines chantent relativement aigu et détimbré, au lieu de chanter plutôt bas et de poitrine, comme tout le monde, ce qu'il fait lui-même, transformant tel alléluia (chant d'allégresse) en chant funèbre. » (5)

    Marcel Pérès récuse ce point de vue. Pour lui, en effet, les bénédictins « (….) ont créé un mouvement d'archéologie musicale qui a donné différents travaux sur le Grégorien. Si leur but était de retrouver une esthétique du VIe siècle, ils ont en fait entièrement imaginé une épure qui a fini par prendre le dessus sur les traditions orales héritées des époques immédiatement antérieures. » (6)

    Qu’en est-il de ce débat ? Le commun des mortels peut-il vraiment s’y retrouver? Le fait qu’on n’enseigne à peu près plus le latin et que cette langue ait été totalement sortie des églises depuis longtemps, fait en sorte que la sensibilité qu’on pouvait avoir à son endroit s’est perdue. Ce n’est plus, maintenant, qu’une querelle de spécialistes.

    Pour ma part, Gustav Leonhardt interprétant le Clavier bien tempéré me comble de bonheur, tout autant que Sviatoslav Richter faisant de même au piano. Pourquoi devrais-je me sentir coupable d’aimer, selon les mots de certains critiques, « la sirupeuse fadeur solesmienne » (7) et, en même temps, d’apprécier certaines lectures plus musicologiques qui dépoussièrent certaines partitions qui en avaient bien besoin?

    Je suis certes ouvert à ce que l’on crée de nouvelles formes musicales, distinctes des formes traditionnelles, comme le grégorien. Mais prenons cependant garde à ne pas tomber pas dans le piège dans lequel est tombée la musique contemporaine. Si l’on doit lire lire un guide afin de comprendre l’œuvre qui nous est présentée, il y a à mon sens un problème. J’apprécie, par exemple, l’œuvre d’un Olivier Messiaen, une musique qui baigne dans la foi et la spiritualité, mais je doute fort qu’elle convienne à l’expression du culte.

    Et, je le demande à nouveau, ne peut-il donc y avoir cohabitation des genres ? La création de nouvelles formes de musique liturgique passe-t-elle nécessairement par l’effacement des formes antérieures, séculaires et même millénaires? Je ne le pense évidemment pas. 

     

    Pour en savoir plus 

    Un moine de Solesmes explique l'origine et la nature du chant grégorien. Un document vidéo passionnant (YouTube)

    1. Les origines du chant grégorien

    2. Histoire du chant Grégorien : Décadence et restauration

    3. La restauration du chant Grégorien à Solesmes

    4. Le chant grégorien à Solesmes : Modes, impacts, Legato

    5. Le chant grégorien à Solesmes - Legato, Sostenuto et Psalmodie

    6. Le chant grégorien à Solesmes : Psalmodies, évolutions de l'exécution 

    7. Le chant grégorien à Solesmes : la notation écrite

    8. Chant grégorien à Solesmes : Universalité, importance , thérapie 

    9. Histoire du chant Grégorien à Solesmes (fin)


    Chant des moines de l'abbaye de Solesmes (YouTube)

    Chant grégorien des bénédictines du Barroux (You Tube)

     

    Quelques enregistrements dirigés par Marcel Pérès

    Chant cistercien - Monodies du XIIe siècle. Ascension: Répons de procession "Pater cum essem cum eis"/St Jean Baptiste: ad missam in die "Alleluia: fuit homo missus a Deo"/St Jean Baptiste: ad magnam missam "Alleluia: inter natos mulierum". Ensemble Organum, direction: Marcel Pérès (YouTube)

    Messe de requiem grégorienne : Libera Me - 9e siècle - Ensemble Organum, direction : Marcel Pérès (YouTube)

     

    Un intéressant débat

    Tradition musicale et transmission de la foi (dans le cadre des Mardis des Bernardins, sur KTO). Diffusé le 31 mars /2009 : "Au long de l'histoire musicale et religieuse des chrétientés d'Orient et d'Occident, comme du judaïsme et de l'islam, artistes et théologiens se rencontrent sur la problématique du caractère central du chant dans la liturgie. Avec l'appel de Vatican II à ce que les artistes et les fidèles prennent en considération tout le patrimoine musical liturgique, un travail de réhabilitation du répertoire a commencé" Un débat entre Marcel Pérès et l'historien Guy Lobrichon.

     

    Notes

    (1) « La prière du comédien. Entretien entre Michael Lonsdale et Claude Maupomé. Esprit, avril-mai 1986, p. 106.

    (2) Voir la page : http://www.abbayevalnotredame.ca/sejour-monastere/liturgie-monastique/la-liturgie-dans-la-vie-du-moine.aspx

    (3) Pierre Billaud, « Commentaire après l'écoute d'une émission de France Musique avec Marcel Pérès ». Blogue de P. B., octobre 1990 – http://pbillaud.fr/html/greg2.html

    (4) « Marcel Pérès, le visionnaire du passé » (entretien). Propos recueillis par Éric Sebbag. Altamusica.com, 2 septembre 2000 – http://www.altamusica.com/entretiens/document.php?action=MoreDocument&DocRef=11&DossierRef=11

    (5) Billaud, op. cit.

    (6) « Marcel Pérès, le visionnaire du passé », op. cit.

    (7) Jacques Viret, « Le chant médiéval retrouvé : Marcel Pérès et Damien Poisblaud ». Extrait de l'article paru dans la Revue musicale de Suisse romande, juin 2011. Reproduit sur le blogue « Les Chantres du Thoronet » -- http://chantgregorien.over-blog.com/pages/LE_CHANT_MEDIEVAL_RETROUVE_par_Jacques_Viret_musicologue-5150215.html

     

    Date de création : 2013-12-26 | Date de modification : 2013-12-28
    Informations
    L'auteur

    Stéphane Stapinsky
    Extrait
    Rien ne remplace l’exécution vivante de cette musique. Le plus souvent, elle ne nous est cependant accessible que grâce au disque. J’aime écouter le chant grégorien dans l’obscurité. Cela laisse toute la place à la lumière qui émane. C’est comme si je suivais le vol d’un oiseau intérieur qui s’èlève au gré de la psalmodie. Mais cette image est sans doute par trop profane, par trop concrète. Elle fait la part trop belle à l’imagination et au mental. Je dirais que c’est plutôt d'une pulsation, celle du cœur de l’Etre, du cœur de Dieu, qu'il s’agit. Notre respiration s’apaise, entre en résonance avec la voix des moines et le rythme de la musique. Le calme se fait. C’est une musique qui aboutit paradoxalement au silence. 
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