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    Dossier: Cégep

    Le cégep, une croisée de chemins

    Georges Rémy-Fortin

    La première version de cet article a paru dans la revue en ligne BIOS.

    L’auteur de cet article qui enseigne la philosophie depuis dix-sept ans au cégep Bois-de-Boulogne, nous livre son point de vue sur le réseau collégial à travers l’évocation de dialogues avec un professeur de philosophie au cégep de Gaspé, l’abbé Ladislas Pordan, d’origine hongroise. L’auteur résume quelques étapes de son évolution philosophique à partir de sa relation avec Pordan, de ses propres études au cégep jusqu’à son expérience concrète de la pédagogie, au fil de ses années d’enseignement.

     Ladislas Pordan

    Avec ses sourcils de hibou et ses roulements de r à la hongroise, Pordan est devenu pour l’enfant que j’étais l’archétype du philosophe, puisque c’est ainsi que ma mère me l’a présenté: cet homme à la stature militaire et au sourire affable était son ancien professeur de philosophie au cégep de Gaspé. L’impétueux amour pour la liberté qu’avait la jeune littéraire un peu hippie qu’était ma mère lorsqu’elle était étudiante ne l’avait pas empêchée de développer une amitié teintée d’un respect quasi-filial pour l’abbé Ladislas Pordan. «Prononcez Laszlo!», nous disait-il. En mangeant les chocolats fins qu’il nous apportait toujours, ma soeur, ma mère et moi répondions aux questions qu’il nous posait sur notre vie quotidienne, pendant qu’il écoutait les réponses avec un grand sérieux, nous faisant réaliser l’aspect existentiel que recèle chaque moment de la vie d’une personne.

    Philosopher, c’est encore pour moi répondre aux questions de Pordan, entre deux bouchées de chocolat! Même si je n’ai jamais étudié au cégep de Gaspé, il me semble que l’imposant édifice d’une architecture religieuse qui domine cette petite ville où j’ai passé mon enfance a toujours gardé la trace de la présence de Pordan. Bien que beaucoup d’eau aie coulé sous le pont qui enjambe la baie de Gaspé entre le Cégep et le Manoir St-Augustin où Pordan a vécu ses dernières années, et, bien que j’aie maintenant passé plus de dix-sept ans dans un cégep, comme étudiant ou comme enseignant, ma relation à l’enseignement de la philosophie reste affectée par la tonalité de mes premières discussions avec Pordan.

    Le cégep est avant tout la chance de côtoyer des gens qui ont un avenir. À propos de ses études supérieures en Hongrie, Pordan m’a un jour déclaré avec fierté que non pas un seul, mais deux de ses confrères de classe ont plus tard reçu un prix Nobel en science : « Nous avions de très bons professeurs», ajouta-t-il. Aucun de mes copains du collégial n’a remporté de prix Nobel, pour le moment du moins, mais plusieurs ont une carrière brillante, et je m’estime heureux de les avoir côtoyés à l’époque où leur grand talent était encore en en voie d’éclore. Moi aussi, j’ai eu dans les années 1990 de très bons professeurs au cégep de Rimouski. Plusieurs d’entre eux m’ont marqué durablement. Michel Labrie m’a initié à Hegel et Heidegger dans un cours de philosophie de l’art. Les bijoux de la Castaphiore en mains, il présentait magistralement, par un commentaire minutieux de chaque image, de chaque phylactère, la richesse intellectuelle de l’oeuvre de Hergé.

    Les cours de Michel ont aussi été pour moi une véritable révélation sur le plan linguistique, celle de la synthèse parfaite entre l’accent Québécois pure laine, substantifiquement moelleux au sens rabelaisien du terme, et la qualité sans compromis du français classique. Cela peut paraître banal, mais j’avais toujours eu un peu honte de notre accent québécois, sans avoir jamais vraiment pu, ou avoir eu envie d’adopter un accent plus hexagonal. Je dois beaucoup à Jean-Marc qui a dégonflé l’héroïsme tragique de pacotille inspiré par Nietzsche auquel je me livrais à dix-huit ans: il n’y a rien comme un professeur de littérature réaliste pour crever la bulle d’idéalisme puéril d’un apprenti philosophe. Je croisais presque quotidiennement Marcel, bibliothécaire et enseignant d’un cours sur les trois monothéismes: une présence bienveillante, la bonté incarnée. Je m’aguerris intellectuellement deux sessions durant auprès de Léo, un maître de rigueur en sociologie, un passionné de méthode et enragé de justice. À Guy, philosophe paternel, affectueux, je dois d’avoir fait connaissance avec La Boétie. Ce genre de rencontres était possible, et l’est encore, grâce à la liberté pédagogique du collégial, qui permet aux individualités fortes de se révéler. Chaque rencontre avec une personne d’exception était pour moi comme un choc philosophique et psychologique. La force logique et émotionnelle que prennent les idées et les valeurs dans le dialogue de vive voix est tout à la fois inspirante et déstabilisante. Aristote parlait de notre rapport empirique au monde naturel comme d’une exposition à «l’expérience, dans toute son énergie». C’est vrai, mais cela l’est encore plus de notre rapport au visage, à la voix, et même au texte.

     

    De Budapest à Paspébiac, de la Grande noirceur au Québec contemporain

    J’ai ainsi découvert pendant mes deux années d’études au cégep la philosophie comme une expérience de tension, de forces en lutte. J’ai été déchiré entre la passion pour un élitisme culturel, d’abord, l’impérieuse nécessité historique d’un progrès de la justice sociale, ensuite, puissamment prophétisés respectivement par Nietzsche et Marx, et finalement par le désir de transcendance qui s’épanouit au sein de l’amour sincère, tel que j’en découvrais la formulation si authentique chez Gabriel Marcel.

    J’atteignais 3 sur l’échelle sismique philosophique, mesurant le nombre de philosophies incompatibles auxquelles on adhère simultanément. Heureusement, [1].ce genre de choc tectonique cause bien chez un jeune homme un petit tremblement de l’arche-originaire terre husserlienne mais heureusement sans dommage réel[1]

     Dans l’Europe  des années 30-40 qu’a connue Pordan, le choix d’une philosophie était autrement plus lourd de conséquences, et les grandes idées y réglaient leurs comptes par le fer et le feu, dans le sang et les larmes. Pordan a soutenu sa thèse de doctorat en 1944, dans le sous-sol du séminaire où il étudiait, alors que pleuvaient sur Budapest les bombes libératrices des alliés. En 1946-1947, alors que le parti communiste instaurait petit à petit la dictature, il devint cérémoniaire pour le cardinal József Mindszenty, une figure importante de l’histoire hongroise du XXe siècle.

    En 1944-45, ce dernier fut emprisonné pour son opposition au régime fasciste hongrois des Croix fléchées, régime que soutenait l’Allemagne nazie. En 1947, Pordan se rendit à Rome faire un doctorat en philosophie sur Nicolaï Hartmann[2]. En 1948, Mindszenty fut victime de la terreur stalinienne. Torturé, condamné pour trahison envers le régime communiste, il fut emprisonné  en 1949[3]. Cette année-à, Pordan choisit l’exil. Il répondit à l’invitation d’Albini Leblanc, évêque de Gaspé, et vint s’établir en Gaspésie. Il devint curé à Paspébiac, puis à Rivière-au-Renard, pour ensuite enseigner au Séminaire de Gaspé, qui deviendra un cégep en 1968. Des années plus tard, alors qu’il y enseigne toujours la philosophie, Pordan côtoie de jeunes professeurs québécois qui ne jurent que par le trio diabolique Marx-Nietzsche-Freud. Il répétera toujours que ceux-là n’étaient pas de véritables philosophes, que Marx était en fait un économiste, Nietzsche, un poète, et Freud, un psychologue. Pordan disait cela en riant de bon coeur.

    C’est avec beaucoup de tolérance qu’il abordait son désaccord philosophique avec ses collègues, et avec ce jeune blanc-bec que j’étais, qui arborait sur son veston des épinglettes marxistes-léninistes rapportées d’un voyage sur le pouce à Montréal. Au fil des années, la fréquentation de Pordan fut déterminante dans mon évolution philosophique vers un « réalisme à visage humain », pour reprendre l’expression de Hilary Putnam. Les épreuves que Pordan a vécues, et dont il ne m’a jamais parlé comme tel, ne l’ont jamais détourné de son travail philosophique d’analyse rationnelle des textes, ni de son travail d’accompagnement spirituel des paroissiens. La recherche de la clarté du sens dans le texte et dans le dialogue de vive voix, voilà ce qu’était la méthode de Pordan, celle qu’il avait commencé à me transmettre dès mon enfance.

    Au début de la vingtaine, mon cheminement philosophique s’orienta de plus en plus vers un humanisme qui tentait de synthétiser réalisme scientifique, subjectivité phénoménologique et valeurs universalistes. Mes opinions qui penchaient résolument à gauche, et l’éducation laïque que j’ai reçue, me donnaient une vision plutôt sombre du passé religieux du Québec et de son présent, que je croyais menacé par le néo-libéralisme. Les nord-américains sont utilitaristes et les Québécois, descendants de pêcheurs et d’agriculteurs qui ne passaient que quelques années sur les bancs d’école, vont loin dans le sens de l’utilitarisme.

    La Révolution tranquille me semblait un échec, et j’en accusais tout à la fois l’héritage de l’église catholique et le capitalisme. Pordan me ramenait toujours à une plus juste mesure. Il me répétait à quel point le Québec revenait de loin, à quel point nous avions progressé. Arrivé directement de l’université du Vatican en Gaspésie à la fin des années 40, Pordan s’est retrouvé dans un Québec qui avait un pied dans la modernité, et un autre dans le Moyen Âge. De Paspébiac, de Rivière-au-Renard où il vivait, il signait des articles sur Nicolaï Hartmann dans la revue de l’Université d’Ottawa. Lui qui était à la fine pointe des courants philosophiques de toutes les époques importantes, qui avait un solide bagage en science et en épistémologie, faisait quotidiennement face à une religiosité parfois obtuse, parfois naïve jusqu’à la superstition. Cela n’était pas propre à la Gaspésie, cela se retrouvait dans les milieux populaires de toutes les régions du Québec. Pordan a aussi assisté au bouleversement rapide de l’ordre ancien. Par sa carrière de professeur de philosophie, il a lui-même participé dans les années 70-80 au mouvement amorcé dans les années 60 par la Révolution tranquille.

    En démocratisant et en laïcisant les études supérieures, le réseau collégial a puissamment contribué à *effacer le caractère médiéval, traditionnel du Québec. L’abbé Pordan ayant fui la terreur communiste du vieux continent, s’était établi dans un des derniers bastions mondial du catholicisme conservateur, pour finalement contribuer à sa modernisation et indirectement à sa sécularisation. Cela à son corps défendant, mais non sans y trouver, je crois, un réel bonheur, malgré la peine de l’éloignement de la patrie et des proches qu’il a éprouvée, sans se plaindre, jusqu’à la fin de sa vie.

     

    «Les jeunes n’ont pas de vision du monde.»

    Pordan aurait souhaité que les progrès politiques, économiques et éducatifs du Québec s’accomplissent dans une finalité chrétienne. À ses yeux, cette modernisation, souhaitable en elle-même, n’a pas apporté que des bénéfices, loin s’en faut. En 1994, réfléchissant dans L’Action Nationale sur la situation historique du Québec, il faisait la comparaison suivante entre la Hongrie et le Québec:

    «Dans la monarchie austro-hongroise, le catholicisme avait [en Hongrie] une situation privilégiée, comme au Québec. La perte d’influence a été semblable après la Deuxième Guerre mondiale, mais pour des raisons différentes. En Hongrie, à cause du matérialisme militant du marxisme; au Québec, à cause d’un matérialisme pratique et d’une religion mal préparée à faire face à une critique rationnelle de l’époque. Le recul de l’influence religieuse a, certes, eu un impact dans les deux pays sur la démographie: nombre des avortements, divorces, suicides… Même statistiquement, le rapprochement est surprenant[4]

    Les jeunes d’aujourd’hui, disait-il, n’ont pas de vision du monde. Je n’avais d’abord pas compris ce qu’il voulait dire. Les jeunes ont bien un minimum de connaissances sur le monde, un peu de bon sens, un peu de culture générale, un peu de science, au moins vulgarisée. Mais Pordan faisait référence au concept philosophique de monde, à un ensemble unifié de la vie et du réel, à une finalité claire de l’existence. La société de consommation incline à la paresse intellectuelle. L’individualisme et le présentisme produisent une vision atomisée du réel. L’avenir est surtout envisagé sous l’angle de la carrière, et celle-ci en tant que source de revenus et de statut social.

    L’antique union cosmique de la nature et de l’humain sous le patronage du Bien, de Dieu n’est plus, ou du moins il est oublié, perdu. Les Québécois d’autrefois, qui ne dépassaient parfois pas la 6e année du primaire, avaient à tout le moins un monde, celui de la Trinité, des saints et des ancêtres qui sommeillaient tranquillement au milieu de la paroisse. Érigé autour de son église et de son cimetière, le village québécois a gardé vivant plus longtemps qu’ailleurs le dialogue quotidien avec l’invisible. La religion donne une métaphysique minimale: le monde comme matière créée, l’humain comme corps informé d’une âme, la vie destinée à une finalité claire : l’amour du prochain et du divin. Et aujourd’hui, dans quel monde vivons-nous?

    Lors d’un après-midi passé avec Pordan, alors que j’étais vers la fin de la vingtaine, j’ai argumenté passionnément avec lui pour tenter de lui démontrer que la social-démocratie pourrait redonner un véritable monde aux jeunes générations, que la science et une philosophie humaniste, moderne, pouvaient prendre le relais de la religion. En résumé: le rapport Parent pouvait bien disposer du petit catéchisme. Mon adversaire m’opposait le besoin de valeurs traditionnelles, l’antique espoir humain d’une transcendance. Je menais avec ardeur l’attaque contre le monde traditionnel. La justice sociale, les droits et libertés démocratiques, un progrès économique et technologique au service de l’humain et respectueux de l’environnement suffisaient, disais-je, à donner un sens à la vie humaine, à combler notre existence.

    La conversation fut conclue par une large sourire de Pordan, qui me déclara vainqueur de la joute. Je fus ému par la générosité et le calme avec lequel un chrétien de 80 ans passés pouvait, même par simple politesse, concéder une victoire à la philosophie progressiste. En fait, en me donnant le dernier mot, Pordan m’avait renvoyé à moi-même, à mes convictions, afin que j’y entre assez profondément pour constater s’il était possible de les habiter vraiment. Au fil des années, je constatai les dysfonctionnements de la démocratie, les limites de l’interventionnisme d’État qui n’a de providentiel que le nom. Je fis de plus en plus clairement l’expérience de ce qui, dans la vie, n’a rien à voir avec les pouvoirs de la science ou de la politique, et je me rendis compte des limites de l’humanisme progressiste. En bref, le besoin de sens dans l’épreuve de la finitude humaine a finalement eu raison de mon gauchisme, maladie infantile du christianisme.

    Au plan professionnel, dans mes classes de philosophie, le fait d’avoir clarifié par devers moi-même le caractère subjectif de mes convictions spirituelles, et le caractère problématique, dialectique, au sens socratique, de la métaphysique, a délivré mes pauvres étudiants de mes sermons gauchistes, et m’a délivré du sentiment d’avoir quelque chose à leur démontrer. Sorti de mon sommeil dogmatique, je me sens maintenant plus libre d’écouter.

     

    Grandeur et misère de la condition québécoise

    Bien que maladroitement, et sans avoir toute la patience nécessaire, j’essaie d’appliquer la pédagogie de Pordan, de renvoyer mes étudiants à eux-mêmes. Je tente de susciter chez eux un éveil philosophique à la question du monde. Il serait très exagéré de dire que tous les étudiants se lancent allègrement dans une quête métaphysique du sens de la vie, mais les plus sérieux comprennent qu’il y a quelque chose à chercher, que l’existence s’intensifie et se clarifie par sa mise en question. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont certes pas une vision du monde aussi grandiose qu’un Grec de l’Antiquité, qu’un chrétien du Moyen-Âge, encore moins la Weltanchauung d’un idéaliste allemand. Ils n’ont pas non plus, Dieu merci, la vision du monde du marxisme-léninisme ou d’une autre utopie nihiliste. Comment pourraient-ils avoir quelque chose qui n’existe que dans un vécu commun, un lien de civilisation, à une époque où toute communauté, toute civilisation fait problème? En réalité, il se pourrait que la culture nécessaire à l’articulation d’une vision du monde n’ait pas été détruite, mais qu’elle soit aujourd’hui travestie sous un langage utilitaire, comme s’il fallait tout justifier par de prétendues nécessités techniques, économiques.

    La culture qui donne un sens à la vie ne serait donc pas absente, elle serait plutôt enfouie, paralysée par l’existence contemporaine. Quoi qu’il en soit, les étudiants auxquels j’enseigne depuis des années ont conscience de leur besoin de sens, ils ont la capacité de problématiser le nihilisme de notre époque. Leur cynisme face à l’argent, au pouvoir et à l’individualisme laisse deviner un puissant besoin de vivre dans une société authentique, humaine :  un besoin assez idéaliste en fait, trop pur pour s’incarner dans les institutions telles qu’elles sont aujourd’hui. Il manque aux jeunes une conceptualité nécessaire  à l’articulation d’une vision du monde; il leur manque les moyens pratiques de mettre en oeuvre quelque chose de commun qui soit bien à eux. Ils le savent, et ils cherchent, et peut-être bien qu’ils finiront par trouver. Ils sont socratiques. Ils sont humains. Plus je vieillis, plus cette constatation m’apparaît évidente, et plus elle m’apaise.

    Je comprends un peu mieux maintenant le calme du vieux religieux face à une jeunesse qui poursuit à sa façon la quête du Vrai et du Bien. Dans un article sur Hartmann, écrit quelques années après la mort de ce dernier pour présenter au public universitaire ce penseur peu connu en Amérique, Pordan critiquait l’agnosticisme et le pessimisme du philosophe allemand. Il concluait son article par ces mots:

    « Pour terminer, nous pouvons dire de l’oeuvre philosophique de Hartmann, avec saint Augustin: grandes passus extra viam. […] Il y a chez ce philosophe des valeurs positives et les passus, bien qu’ils soient souvent extra viam, sont grands, et par conséquent ils font penser[5]

    Pordan aurait pu en dire tout autant du parcours du Québec depuis les années soixante. De grands pas, hors de la voie, mais des pas qui donnent à penser par leur grandeur même. Dans l’atmosphère préréférendaire de 1994, il assène le conseil suivant:

    « Mais je voudrais aussi dire quelque chose aux Québécois. À un militant de la minorité hongroise, encore en Tchécoslovaquie, on a posé la question: comment peut survivre une minorité, surtout quand on l’opprime et qu’on veut l’assimiler. Il a répondu: ‘il faut être le meilleur’. Je suis convaincu que la clé du problème du Québec est là, dans le contexte constitutionnel. Plus que dans les cadres et les solutions juridiques. Il faut que les écoles québécoises soient les meilleures. Que les entreprises québécoises soient plus compétitives. Que la vie artistique soit plus vigoureuse. Que les centres de recherche possèdent quelques Prix Nobel. Que la paix sociale soit plus stable et les classes sociales plus responsables. Que les statistiques vitales du Québec sortent du creux de la vague. Autrement, pour qui l’avenir? Que le Québec retrouve son âme et sorte de sa «grande noirceur»! Le Québec ne doit jamais oublier sa situation minoritaire. Et minorité oblige ![6]»

    Il s’agit là en fait de l’optimisme thomiste, hérité d’Aristote et des Évangiles, selon lequel une téléologie immanente à l’être humain le pousse à chercher le bien en tout, « même trop, même mal » pour paraphraser Brel. L’errance de l’humain montre à tout le moins sa capacité à déployer de l’énergie. Pordan avait acquis une sagesse discrète mais solide, une sagesse forgée par la capacité de penser malgré la guerre, la dictature et l’exil, et malgré une certaine médiocrité ambiante à l’Amérique du nord. Pour un chrétien, l’acte de penser n’est jamais totalement dissociable de celui de prier, et donc d’espérer. La magnanimité chrétienne, la vertu de la grandeur, n’est pas l’autarcie aristotélicienne, ni l’indifférence stoïcienne, mais ce que Pascal résume comme la grandeur de se savoir petit face à l’infini. Cette conception, selon laquelle la magnanimité est indissociable de l’humilité, a été résumée ainsi par saint Thomas d’Aquin :

    « On trouve chez l’homme de la grandeur, qui est un don de Dieu, et une insuffisance, qui lui vient de la faiblesse de sa nature. Donc la magnanimité permet à l’homme de voir sa dignité en considérant les dons qu’il tient de Dieu. Et s’il a une grande vertu elle le fera tendre aux œuvres de perfection. Et il en est de même de tout autre bien, comme la science ou la fortune. Mais l’humilité engage l’homme à se juger peu de chose en considérant son insuffisance propre[7]

    Je pense que Pordan était magnanime en ce sens. Il aimait la grandeur, ce qui veut dire qu’il la souhaitait pour ceux qu’il aimait. En humaniste chrétien, il ne pouvait concevoir la grandeur autrement que comme un effort individuel tendu vers Dieu.

     

    «Personne ne peut vivre sans une foi en quelque chose»

    Si j’ai quant à moi réussi à grappiller un petit peu de sagesse au fil de ma carrière de professeur, je le dois en bonne partie à mes étudiants. Les jeunes adultes forcent à la clarté, au réalisme. Ils forcent à cerner les problèmes concrets de notre époque, parce qu’ils les incarnent et les vivent. Ma quotidienneté philosophique est habitée par l’image mentale de ceux à qui j’aimerais apporter quelques lumières. Depuis maintenant une quinzaine d’années, je lis Platon, Aristote, Descartes, Nietzsche, Sartre ou Simone Weil sous le regard sévère d’une classe de cégépiens qui ne se montrent indulgents qu’envers celui qui prend au sérieux leur bon sens et leur intelligence.

    Les convictions, les valeurs, les passions des étudiants sont stimulantes, énergisantes. J’affectionne particulièrement la lecture des petites compositions personnelles que je leur fais régulièrement écrire. Si la majorité d’entre eux se la joue facile en répétant deux ou trois idées du dernier philosophe étudié, quelques-uns font preuve de caractère, de profondeur de conviction. C’est pour moi une fontaine de jouvence.  Il faut une conviction pour avancer résolument sur le chemin de la vie, pour reprendre les mots de Descartes. Or, contrairement à ce que souhaitait ce dernier, les convictions sur le sens ultime de la vie se discutent, se critiquent, s’analysent, mais ne se fondent pas rationnellement. «Personne ne peut vivre sans une foi en quelque chose», disait l’abbé Pordan. Si, comme il le disait, ce besoin de croire dégénère souvent en un néo-paganisme médiocre – culte de l’argent, du plaisir, etc. – , ce besoin de croire, donc, est encore un terreau fertile pour les questions existentielles.

    Je trouve, par exemple, chez les jeunes d’aujourd’hui une saine relation à la technologie, mélangeant espoir et déception. Parfois, certains s’ouvrent sur un grand tabou: la médecine, la foutue médecine, qui obsède un si grand nombre de nos étudiants, et dont on découvre que certains n’y rêvent pas que pour l’argent. L’hédonisme de notre époque, auquel personne n’échappe vraiment, trouve un équilibre chez la plupart d’entre eux avec le désir de se réaliser professionnellement, celui d’être utile à la société, ou même à l’humanité, et celui de fonder une famille. Les milieux surprotégés et survitaminés où a grandi la jeune génération ont produit chez elle un conformisme peut-être excessif, mais lui ont aussi indéniablement transmis une sensibilité aux valeurs humaines que la société de consommation n’a pas entièrement ruinée. L’immigration nous donne de jeunes Québécois qui échappent en partie à l’anti-traditionalisme primaire qu’ont légué les baby-boomers canadiens-français à leurs enfants. Des Arméniens, porteurs de la mémoire d’un génocide, parlent de leur héritage ancestral, si lourd et si beau, et d’un espoir à transmettre aux générations futures.

    Des croyants, souvent originaires des Antilles, de l’Afrique du nord ou du Moyen-Orient, chrétiens, musulmans, abordent le XXIe siècle avec un sens de la spiritualité et des valeurs ancré dans des traditions millénaires. Un jeune Vietnamien, qui n’ose dire à sa grand-mère qu’il ne croit pas au bouddhisme, résume à lui seul tout ce qu’il faut quitter si l’on veut se vouer corps et âme à l’utopie moderne. Il ressort de tout ceci que le cégep est une institution suffisamment solide et ouverte pour permettre aux chocs des générations, des religions et des cultures de n’être pas destructeurs mais fructueux, et de donner lieu à de véritables dialogues philosophiques. La violence qu’a fuie Pordan, celle qu’ont fuie certains de nos étudiants de Bois-de-Boulogne, ou leurs parents, nous rappelle la part de bestialité qui sommeillera toujours dans l’être humain. Le Québec a hérité de conditions historiques, sociologiques et géographiques qui le gardent en partie à l’écart de la violence. Évidemment, comme partout ailleurs, des tragédies criminelles y surviennent parfois. Elles sont ici des exceptions, des déroutes individuelles qui n’affaiblissent pas la paix sociale, mais renforcent au contraire notre amour pour elle. L’écosystème du pacifisme québécois est conservé par un souci pour les choses concrètes, et une parole économe, voire pauvre. Dans cet univers marqué par la prudence, le cégep est un des rares endroits où peut s’épanouir la nature humaine dans toute sa puissance.

     

    La croisée des chemins

    Le hasard a voulu que le cégep ait eu une si grande influence sur ma vie personnelle et professionnelle, influence qui s’est cristallisée dans ma relation à Pordan, dont les présentes lignes n’expriment qu’une partie de l’affection et de l’admiration que j’ai pour lui. Pordan est décédé en 2014, à Gaspé, à 94 ans, mais mon dialogue philosophique avec lui n’a pas pour autant trouvé sa conclusion. Pordan a non seulement influencé ma réflexion sur le concept philosophique de «vision du monde», il a carrément influencé l’image, au sens le plus visuel du terme, que je me fais du monde et de mes proches.

    Les rencontres avec lui se concluaient souvent par une séance de photographie, sa grande passion. On peut voir sur le site Internet du Musée de la Gaspésie quelques unes des très nombreuses photographies qu’il a léguées à cette institution. Bien que plusieurs montrent la nature ou les villages gaspésiens, la majorité se consacrent aux visages. Petit, je ne comprenais pas pourquoi Pordan prenait un soin si minutieux à diriger la hauteur de notre menton, ou l’angle de notre nez par rapport à une source de lumière, lorsque nous prenions la pose pour lui. En contemplant aujourd’hui les images qu’il nous a laissées, je comprends l’ampleur de sa science du visage, des propriétés lumineuses du regard, l’ampleur de son respect pour l’ombre qui parfois plane sur un front humain. Je découvre dans les photographies de Pordan des aspects ignorés de la personnalité des gens qui me sont les plus chers, les plus proches, par exemple le sourire frondeur et le regard perçant de ma mère à dix-sept ou dix-huit ans. Cette rencontre de Pordan, cet apprentissage de la pédagogie de l’ombre et de la lumière du visage, je la dois à l’existence des cégeps.

    Comme je dois au cégep la rencontre des quelques maîtres de vie que j’ai pu y connaître, de camarades qui sont devenus des amis, comme je lui dois celle des centaines de personnes de toutes origines que j’y rencontre chaque année. Cette possibilité de rencontre tient au caractère public des cégeps, au mélange du pré-universitaire et du technique, et au rôle culturel de la Formation générale, grâce auxquels les cégeps sont de véritables milieux de vie, des microcosmes de la société québécoise. Le cégep est un des rares lieu commun du Québec, un espace d’intelligibilité partagée qui contribue à façonner notre société. Le cégep n’est pas en soi capable de produire la fameuse vision du monde dont parlait Pordan, mais il est une croisée des chemins pour ceux qui font «de grands pas qui font penser».

    [1] Philosophe allemand (1882-1950) dont la «nouvelle ontologie» infléchit la phénoménologie vers le réalisme métaphysique. Critique de l’idéalisme, il fonde la philosophie sur l’analyse logique des faits empiriques, et sur un incessant dialogue avec les grandes figures de l’histoire de la philosophie

    [2] «L’arche-originaire terre», selon Husserl, est la nécessité pour notre conscience de garder une référence à la Terre. La formulation rassurante qui suit est inspirée du site «La pause lecture»: https://www.pquebec.com/sujet/echelle-de-richter.php

    [3] À propos du Cardinal Mindszenty https://fr.wikipedia.org/wiki/József_Mindszenty

    [4] Pordan, Ladilas. L’Action nationale, avril 1994, Hongrie-Québec, page 5

    [5] Pordan, Ladislas. Revue de l’Université d’Ottawa,  23 (section spéciale), 1953, page 56

    [6] Pordan, Ladilas. Hongrie-Québec L’Action nationale, avril 1994, page 2

    [7] d’Aquin, Thomas. Somme Théologique, IIa IIae, Q.129, art. 3, traduction du projet «Docteur angélique»: http://docteurangelique.free.fr/saint_thomas_d_aquin/oeuvres_completes.html

    Date de création : 2018-10-30 | Date de modification : 2018-11-02
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    Georges Rémy-Fortin
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