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    Dossier: Flûte enchantée (La)

    L'adoration de Grillparzer pour Mozart

    Camille Bellaigue

    Ainsi la race de Grillparzer, après son caractère et sa vie, nous donne une raison dernière, et non la moindre, de ses goûts et de ses jugemens.

    Cette raison, après les autres, peut-être encore mieux que les autres, explique l’admiration, l’adoration de Grillparzer pour Mozart. Mozart, aux yeux de Grillparzer, est plus que le représentant par excellence du génie de son pays : il est en quelque sorte ce pays lui-même, « l’adolescent aux joues roses, qui s’étend entre l’Italie, cet enfant, et cet homme, l’Allemagne. » Grillparzer aima Mozart dès l’âge le plus tendre et sur les genoux même de sa bonne. Celle-ci avait « créé » un singe dans la Flûte enchantée, et cet honneur demeurait son plus cher souvenir. Elle ne possédait que deux livres : son livre de prières et le livret de la Flûte enchantée. L’enfant en connut par elle les merveilles. Quand il passa des paroles à la musique, son ravissement redoubla. Plus tard, il a écrit : « La musique de ce temps-là n’est pas pour moi de la musique : en elle est ma vie, en elle chante ma jeunesse. C’est tout ce que j’ai pensé, rêvé, senti dans mes meilleures années. C’est pour cela qu’aucune autre musique venue depuis ne l’a value à mes yeux [24]. » Nouveau désaveu, n’est-ce pas, de la doctrine de l’art pour l’art et de la beauté purement objective, puisque, dans la musique de Mozart, Grillparzer se plaisait à retrouver quelque chose de son passé, de sa vie, de lui-même enfin, et à « entendre, comme a dit un autre poète allemand, chanter l’oiseau de ses jeunes années. »

    En Mozart toutefois, ce n’était pas seulement son pays ou lui-même que Grillparzer aimait. C’était aussi « la belle sensualité, » la perfection de la forme sonore et les délices dont, par elle, par elle seule, notre oreille est enivrée. Jamais on n’a mieux parlé que ne l’a fait ce poète du plus purement musical de tous les musiciens. « Il s’est attaché fermement à tes éternelles énigmes, ô toi, l’œil de l’âme, oreille qui sens tout ! Ce qui n’entrait point par cette porte lui paraissait un caprice de l’homme et non point la parole divine, et demeurait banni de son cercle de lumière [25]. » En 1842, lorsque fut inauguré le monument du maître de Salzbourg : « Vous le nommez grand ! s’écriait Grillparzer. Il l’est en effet ; parce qu’il s’est limité. Ce qu’il a fait et ce qu’il s’est interdit pèsent d’un poids égal dans la balance de sa renommée. Parce qu’il n’a jamais voulu plus que ce que doivent vouloir les hommes, l’ordre : « Il le faut » sort de tout ce qu’il a créé. Il a préféré paraître plus petit qu’il n’était, plutôt que de s’enfler jusqu’au monstrueux. Le royaume de l’art est un second monde, mais existant et réel comme le premier, et tout ce qui est réel est soumis à la mesure [26]. » M. Hanslick, ayant cité ces maximes, souhaitait qu’elles fussent inscrites dans le cabinet de tous les musiciens. A coup sûr, il n’en est pas dont s’éloignent davantage la plupart des musiciens d’aujourd’hui. 

    Notes

    (24) Cité par M. Hanslick.
    (25) Cité par M. Ehrhard.
    (26) Cité par M. Ehrhard.

    Source

    Camille Bellaigue, "Un Poète musicien. — Franz Grillparzer", Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 5, 1901, p. 190-212.

    Date de création : 2016-09-07 | Date de modification : 2016-09-07

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