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    Dossier: Minorités francophones

    La société de l'information et la survie des minorités francophones

    Guy Bertrand, Pierre Dumas et Jean-Paul Lafrance

     Voici la dernière partie d'un long article paru en 1980, dans le numéro 28 de la revue Critère.  Nous rééditons  ce texte aujourd'hui, 8 septembre 2013, à l'occasion du dépôt à Québec d'un projet de Charte des valeurs parce qu'il permet de voir qu'à elle seule l'évolution des techniques d'information et de communication explique en partie pourquoi la quête d'indentité refait surface au Québec.

     Les francophones d'Amérique et le raz de marée de l'information


    Uniformisation, identification. Aucune minorité dans le monde actuel ne pourrait prétendre échapper à l'onde de choc de l'une ou de l'autre de ces deux tendances. Mais pour les minorités francophones d'Amérique, la pression de ces deux tendances pourrait être ressentie comme l'étreinte d'un étau. Car, comment la francophonie d'Amérique pourrait-t-elle résister au raz-de-marée de l'information, alors qu'elle subit en même temps l'action d'une force de différenciation qui tend à la morceler en minorités encore plus restreintes et plus faibles?


    Information et uniformisation

    La croissance phénoménale de la masse du “data” ne risque-t-elle pas d’alourdir encore la vague envahissante de la langue anglaise ? Gonflée hier par le débordement, hors de leur territoire, de la puissance industrielle des États-Unis, aujourd’hui par leur avance technologique et scientifique, et demain par la richesse de leurs banques d’information, cette vague de l’anglicisation ne risque-t-elle pas de devenir un véritable raz-de-marée pour les groupes francophones ? Déjà, la situation du français dans le monde suscite des propos alarmistes : “Recul, déclin, régression, déroute même, on ne sait plus comment qualifier la situation du français dans le monde, et dans le petit Hexagone”.14

    Aujourd'hui plus que jamais, l'anglais est perçu comme facile, utile et même indispensable, alors que le français apparaîtrait principalement comme une “ langue de culture ”plus élégante, mais plus difficile à apprendre. Cette perception pourra être considérablement renforcée lorsque l'anglais sera devenu le principal véhicule de l'information, la clef qui commande l'accès aux réseaux de télématique et aux fabuleuses banques d'information des États-Unis et du monde anglophone.

    Plus corrosive encore pourrait se révéler la puissance d'uniformisation de la technologie de l'information. L'expansion et la complexification rapides des réseaux de télématique et des systèmes de saisie, de stockage et de traitement de l'information pourraient dans la pratique rendre très onéreuse, voire impossible, la mise à jour constante de leur adaptation aux particularismes des minorités. (N.D.L.R. Ne serait-ce pas la raison pour laquelle le Québec n'a pas encore en 2013, de politique d'édition sur Internet comparable, par exemple, à la politique du livre, qui remonte à 1981.)

    Les souffleries ont épuré les fuselages d'avions en les soumettant aux lois universelles de la physique et le TU 144, le supersonique soviétique, était ainsi condamné à ressembler, comme un frère jumeau, au Concorde franco-britannique. De la même façon, la logique qui sous-tend les algorithmes des systèmes d'information ne pourrait-elle pas avoir un effet identique à celui du vent des souffleries? L'utilisation des mêmes langages de programmation, qu'on a renoncé d'ailleurs à traduire en français, et des mêmes protocoles d'accès aux réseaux et aux systèmes, de même que la généralisation des cheminements de l'esprit propres à la pensée algorithmique, pourrait faire en sorte que la symbiose homme-machine évoluerait vers l'uniformisation de sa partie humaine. Le caractère insidieux de cette régression vers l’uniformisation a été illustré de façon apocalyptique par Henri Goberd dans La Guerre Culturelle (éditions Copernic): “La guerre classique visait au coeur pour tuer et conquérir; la guerre économique visait au ventre pour exploiter et s'enrichir; la guerre culturelle vise à la tête pour paralyser sans tuer, pour conquérir par le pourrissement et s'enrichir par la décomposition des cultures et des peuples. ”


    “ Uniformisation et culture ”, tels seraient donc les deux antagonismes de cette guerre que nous laisse entrevoir la société de l'information. L'anglais, perçu comme la langue des affaires, de la technologie et des activités à caractère pragmatique, pourrait ainsi devenir le véhicule universel de l'information de niveau pré culturel. Et il est à redouter que la langue française ne soit portée à s'identifier davantage à l'expression culturelle de l'information.

    Mais c'est surtout dans sa dimension qualitative que l'information peut constituer, pour les groupes francophones, le défi le plus redoutable. Car l'information, comme nous l'avons vu, est matière première. Pour se transformer en connaissances, en découvertes scientifiques, en innovation technologique, elle doit passer par le creuset de structures d'accueil et de traitement dont l'un des modèles les plus récents est le collège invisible. L'efficacité de ces collèges à réaliser la transmutation de l'information en valeurs culturelles ou économiques repose sur des savoir faire très spécifiques qui se développent grâce à la communication de groupe, c'est à dire de réseaux fermés d'échange d'expertises et de connaissances.

    L'accès à ces réseaux est soumis à des comportements de groupes imprévisibles et souvent capricieux qui découlent de l'effort de créativité exigé par la recherche scientifique et technologique. Les collèges invisibles, par exemple, n'obéissent à aucune règle institutionnelle. Ce sont des communautés d'intérêts qui reposent davantage sur des affinités que sur la reconnaissance de droits. Ces affinités relèvent à la fois de l'expertise et de la convivialité. Cette dualité projette un éclairage particulier sur les chances des groupes francophones d'Amérique de participer aux travaux de ces collèges invisibles. Autant la reconnaissance de l'expertise que l’établissement des liens conviviaux supposent, pour les francophones, une communication dans la langue de la communauté scientifique internationale, i.e. l'anglais.

    Il n'est évidemment pas exclu que des collèges invisibles se rnultiplient à l'intérieur de la francophonie. Toutefois, les membres de ces collèges francophones, quelle que soit leur satisfaction de travailler en français, ne pourraient pas demeurer longtemps isolés de la communauté scientifique internationale.

    L'effondrement intérieur de la francophonie d'Amérique


    Par ailleurs, les minorités francophones d'Amérique subissent simultanément les effets d'une tendance vers la différenciation qui pourrait aboutir à leur morcellement. Selon le sociologue Jacques Lazure, la position du présent régime péquiste serait intenable, puisqu'elle cherche en même temps “ à gouverner politiquement un peuple en proie à des intérêts de plus en plus diversifiés et à des luttes de classes de plus en plus violentes et à promouvoir dans ce même peuple la cause de l'indépendance politique et l'unification de l'ensemble des citoyens... ”15.

    Si telle était la situation au Québec, il y aurait là une illustration saisissante de l'ampleur et de la puissance de la force de différenciation qui agite actuellement les sociétés contemporaines. Car, la mobilisation depuis 10 ans d'une partie importante des éléments les plus dynamiques de la société québécoise, de même que la prise du pouvoir par le parti québécois, ne serait pas parvenue à contrecarrer ce processus de différenciation.

    Dès lors, quelle force mystérieuse pourrait désormais assurer la cohésion des groupes francophones d'Amérique et sauvegarder leur sentiment d'appartenance à une même communauté culturelle?

    Ce phénomène n'est pas propre d'ailleurs aux groupes francophones. Il semble affecter aussi la “mosaïque” canadienne. En octobre 1979, le ministre fédéral des communications, M. David Macdonald, nous prévenait qu'il faudra investir encore plus d'argent et d'effort dans la production d'émissions de télévision à contenu canadien, afin de résister à la concurrence de la télévision américaine.

    Ainsi, cette diversification d'intérêt et cette tendance vers l'identification de petits groupes francophones Pourraient rendre plus onéreuses la recherche et l'expression des valeurs collectives d'appartenance à une communauté francophone; de sorte que l'on pourrait craindre que l'évolution vers une société àconsensus minimal Puisse encore affaiblir la volonté et les chances de survie de la minorité francophone d'Amérique et peut être même provoquer son éclatement,

    Les réactions de défense


    Devant ce double phénomène d'un iniformisation et de différenciation, des voix, de jour en jour plus nombreuses, se font entendre au Canada pour que des barrières soient élevées afin de freiner la sortie massive hors du pays des ressources d'information produites au Canada. Une même préoccupation se dessine au Québec, relativement à l'importance de protéger la documentation québécoise contre la mainmise des banques américaines. Selon le Livre vert sur la recherche scientifique et technique,

    la situation de l'information scientifique et technique est dramatique au Québec, non pas d'abord à cause de la triple dépendance envers les réseaux américains, canadiens et français, mais parce que rien n'incite à un développement québécois, au point que les timides initiatives déjà prises ont dû passer péniblement par les réseaux étrangers pour être mises en marché-. Cette carence quasi totale de structure entraîne l'utilisation des réseaux américains pour diffuser au Québec les banques québécoises à contenu québécois.16

    Ébranlé par cet envahissement des réseaux américains, l'auteur du Livre vert succombe à une réaction de défense et propose que soit mis sur pied un véritable réseau québécois de documentation. Toutefois, nulle part le Livre vert ne semble reconnaître l'importance d'améliorer encore notre accès aux ressources américaines d'information scientifique et technique, même si cela impliquait le recours à la langue anglaise.

    Une autre réaction de défense pousse bien des gens à déplorer que les scientifiques québécois publient en anglais le résultat de leurs travaux de recherche: l'anglais domine, en effet, dans une proportion de 830/o relativement aux articles publiés par les chercheurs de l'Institut national de la recherche scientifique, de l'École polytechnique, de l'Institut Armand Frappier, de l'Institut de recherches chimiques, de l'Institut de recherche de l'Hydro Québec et du Centre de recherches mathématiques de l'Université de Montréal.17

    L'information, source de prospérité


    Ces réactions de replis sont compréhensibles. Il peut en effet paraître alarmant, pour une minorité francophone, de constater que “ près de 90% des systèmes documentaires, de par le monde, sont en anglais. Il ne saurait donc être question pour les Québécois de prétendre échapper aux conséquences de cette réalité ou d'évoluer en marge de ces énormes ressources; la science n'a pas de frontière et rien ne pourrait ici justifier quelque repliement que ce soit. ”18

    Toute forme de repli dans un réseau régional ou même national de documentation pourrait correspondre demain, pour toute société francophone, à tourner le dos à des richesses plus importantes encore que celles des champs pétrolifères de l'Arabie Saoudite ou de l'Alberta. Ces richesses, il faut bien le préciser toutefois, sont présentes dans la masse de l'information “brute” comme le pétrole dans les sables bitumineux. Pour extraire du “data” les connaissances, les découvertes scientifiques et les innovations technologiques, il faut posséder ces savoir faire très spécialisés que les collèges invisibles s'emploient à développer au seuil de l'inconnu.

    Prospérité et identification


    Se couper des réseaux de communication qui permettent l'accès aux collèges invisibles, ce serait pour les francophones se condamner à subir les délais qu'impose le processus de “déspécialisation” de l'information de pointe et de son intégration à la science et à la technologie. Il s'ensuivrait un retard désastreux des minorités francophones, un déphasage relativement à la recherche internationale de pointe en science et en technologie et un déclin au plan économique.

    Par contre, en développant des savoir faire qui donnent accès aux richesses que recèle l'information, les minorités francophones seraient en mesure de résister à la force d'uni-formisation que l'industrie de l'information véhicule de façon trop souvent insidieuse.

    Le tonneau des Danaïdes


    L'identification est l'antidote de l'uniformisation. Mais, contrairement à la force d'uniformisation qui se satisfait des media de groupes, pauvres sensoriellement, faibles consommateurs d'énergie et de matière, l'identification exige des moyens de communication riches technologiquement et sensoriellement, c'est à dire à bande large.

    Il est à prévoir que l'émergence de la société de l'information va accroître le poids de la tendance vers l'uniformisation et que les minorités, pour faire contrepoids, devront investir toujours davantage dans l'expression de leur identité. Elles pourraient bien alors se retrouver dans la situation des Danaïdes condamnées à remplir d'eau un tonneau sans fond.

    L'avenir des minorités francophones d'Amérique


    Les événements en Iran qui ont conduit au renversement du régime du Shah et qui ont suivi l'instauration de la république islamique démontrent qu'un peuple peut être simultanément en proie à l'agitation provoquée par deux forces opposées: l'une le poussant vers l'unification et l'autre l'amenant à se différencier, à se fragmenter dans la recherche de l'identification. La force d'unification est toujours présente dans une société. Elle peut demeurer à l'état latent durant des décennies et même des siècles. Mais elle peut rebondir au moment où elle semble subjuguée à jamais.

    Ainsi, au moment où le pouvoir d'uniformisation de la technologie américaine parait triompher en Iran, la force d'identification refait surface et réapparaît sous les traits d'un ayatollah! Simultanément, la même force d'identification pousse les Kurdes à résister aux visées unificatrices de Khomeiny. Il semblerait que cette affirmation d'identité a eu des effets désastreux sur l'économie iranienne. Sans la prospérité que lui apportait l'implantation de la technologie américaine, l'Iran pourra t-il résister longtemps à la force de différenciation qui l'entraîne sur la pente du morcellement?

    L'avenir des minorités francophones d'Amérique soulève la même interrogation. À l'ère de la société de l'information, les minorités ne pourront plus compter uniquement sur le maintien de leur capacité industrielle et du niveau de l'emploi pour assurer leur survie. Il leur faudra surtout développer des savoir faire qui donnent accès aux réseaux où l'information a des chances de se transformer en valeurs économiques.

    Les savoir-faire: clefs de la survie des francophones


    Il importe de se demander quels sont les savoir faire qui pourraient être utiles au développement des minorités francophones et qui sont les plus susceptibles de contribuer à assurer leur survie.

    Il apparaît clairement que les savoir-faire importants, à acquérir ou à développer, se situent d'abord dans le vaste domaine des communications et principalement dans les systèmes de communication de groupe, ces systèmes que la télématique est appelée à enrichir durant les prochaines années. Dans ces technologies de communication de groupe, les systèmes documentaires et particulièrement d'assistance à la recherche documentaire occupent bien sûr une place importante. Dans le “Knowledge Industry” de demain, ces réseaux de communication de groupe joueront le rôle de pipelines du savoir.

    Il importe, en plus, de développer des savoir faire de façon très “sélective ” dans des secteurs de recherche scientifique et technologique susceptibles d'apporter une contribution aux travaux des communautés internationales de chercheurs. Car, c'est la présence des francophones dans ces collèges invisibles d'où sortira demain, dans la société de l'information, une bonne part de la prospérité économique, qui sera la condition primordiale de la survie des minorités francophones d'Amérique.


    14 CARES, Roger, “Qui parlera français en l'an 2000?” 1. U reflux, dans le Devoir, 5 décembre 1979.
    15 LAZURE, Jacques, “Le leadership politique au Québec”, dans le Devoir, 28 novembre, 1979.
    16 LAURIN, Camille, ministre d'État au développement culturel, Pour une Politique québécoise de la recherche scientifique. Éditeur officiel du Québec, 1979, p. 195.
    17 DRAPEAU, Arnold, J., “L'anglais domine dans 83% des publications au Québec ”, dans Nouvelles Universitaires, vol. 1, no 4, p. 4.
    18 Ibid.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2013-09-08
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    Informations
    L'auteur

    Guy Bertrand, Pierre Dumas et Jean-Paul Lafrance
    En 1980, Guy Bertrand est directeur de l'exploitation et Pierre Dumas, directeur du développement à la Vice-présidence aux Communications de l'Université du Québec à Québec. Jean-Paul Lafrance du département des Communications à l'Université du Québec à Montréal est co-responsable du laboratoire de Télématique de l'UQAM.
    Mots-clés
    Vie culturelle
    Extrait
     Il est à prévoir que l'émergence de la société de l'information va accroître le poids de la tendance vers l'uniformisation et que les minorités, pour faire contrepoids, devront investir toujours davantage dans l'expression de leur identité. Elles pourraient bien alors se retrouver dans la situation des Danaïdes condamnées à remplir d'eau un tonneau sans fond.

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