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    Dossier: Catholicisme

    La divine stratégie ou la condition de l'Église québécoise et de son personnel

    Marco Veilleux

     La divine stratégie est un court métrage de 18 minutes, réalisé par Martin Forget et Eliot Laprise. Comme l’indique cet article publié dans le journal Le Soleil du 27 avril 2016, il met en scène un prêtre – brillamment joué par nul autre que Robert Lepage – « qui ne sait plus comment pallier la défection des croyants et qui fait appel à une firme de relations publiques » (on peut visionner le film au bas de l’article du Soleil en cliquant ici).

    Le film s’ouvre avec cette citation de Dante :
    « Prends pitié de ma peine,
    qui que tu sois, homme ou bien ombre vaine,
    dans ce désert immense où perdu tu me vois.
    »

    Le ton est donné. Et déjà, une clé de lecture. Ce film va nous parler de « peine ». Celle d’un homme, d’un curé de paroisse, se sentant complètement perdu et désespérément insignifiant dans ce désert immense que lui semble être devenues l’Église et la société québécoises. Un ministre de la Parole qui ne sait plus comment parler. Un croyant en crise de crédibilité et d’identité. Un personnage qui peut ressembler à plusieurs d’entre nous qui sommes engagés dans l’institution ecclésiale, au Québec, en 2016.

    L’oeuvre est tournée dans la ville Québec, dans le décor de nos majestueuses églises patrimoniales de plus en plus désertées par les fidèles. Le prêtre avouera d’ailleurs, dans une scène du film, « être fatigué de prêcher dans le désert ». Et, confronté à l’apparent silence de Dieu, il en viendra à s’interroger sur l’existence de ce dernier, allant jusqu’à remettre en question sa propre vocation.

    Ce court métrage, comme toute oeuvre artistique, n’est pas à prendre au premier degré. L’histoire qui nous est ici racontée n’a pas la prétention d’être un « reportage » fidèle de la réalité ou un « documentaire » offrant des « stratégies » ou des « recettes » à appliquer directement dans la « vraie vie ». Si jamais nous risquions de l’oublier, les effets de mise en scène des réalisateurs viendront continuellement nous le rappeler. Que ce soit par les vêtements liturgiques utilisés : trop « théâtraux » ou vintage pour être vrais; que ce soit par l’amalgame de plusieurs intérieurs et extérieurs d’églises en une sorte d’unique lieu métaphorique où se réalise l’intrigue; ou encore que ce soit par le fait que ce curé semble n’avoir aucune « équipe pastorale » – hormis cet invraisemblable servant de messe – alors que l’on sait bien qu’en « réalité » aucune paroisse du Québec ne tiendrait s’il n’y avait pas les laïcs, majoritairement des femmes qui sont toujours présentes et actives pour « faire tourner la boutique ».
    Nous avons donc clairement affaire ici à une « parabole ». Ce type de récit décalé que nous, croyants, devrions être en mesure d’interpréter, puisque que les évangiles que nous lisons et entendons dimanche après dimanche en sont parsemés. Savons-nous interpréter les paraboles sans les prendre au pied de la lettre? Les recevons-nous comme des « médiations » qui nous déplacent, nous décentrent et nous « décollent le nez de la réalité »? Jésus parlait en paraboles afin que ses disciples apprennent à voir et à entendre autrement1 et, ainsi, qu’ils adviennent à eux-mêmes et discernent mieux les signes des temps.

    Les oeuvres artistiques, les récits et les paraboles ne peuvent être pris au premier degré, comme des recettes magiques à appliquer directement dans le réel. Ils sont en décalage par rapport à la « vie vécue » et par rapport aux problèmes ou questions auxquels nous confrontent notre quotidien et la « réalité ». Et c’est justement ce décalage qui peut devenir un levier pour se repositionner autrement dans ce qui nous apparaît souvent comme « les impasses du réel ». Le passage par la médiation d’une oeuvre, d’un récit ou d’une parabole favorise donc un retour réflexif, décentré et renouvelé sur soi et sur le monde, afin de lire et d’interpréter notre réalité et notre « vécu » (personnel et collectif) avec plus de profondeur et une meilleure intelligence de sa complexité. Au final, les « médiations » (quelles soient artistiques, littéraires ou paraboliques) n’ont pour seule utilité que de nous permettre de sortir de notre enfermement dans des visions superficielles, dans la paresse des opinions communes et dans ces rationalisations automatiques qui font trop souvent le pain quotidien des humains.

    Ce préambule étant posé, je vous propose maintenant d’interpréter ce film pour ce qu’il est : une parabole de la condition actuelle de l’Église québécoise et de celle de son personnel pastoral et ministériel. À ma lecture du court métrage, je me permettrai parfois d’intégrer librement des références aux propos d’un autre cinéaste québécois, Bernard Émond, qui a donné une conférence à l’assemblée du clergé du Diocèse de Québec le 4 mai dernier. J’ai eu accès à une synthèse de cette conférence, rédigée par Mgr Herman Giguère, sur le blogue personnel de ce dernier.

    Suivons donc la trame narrative de l’oeuvre.

    Après la citation de Dante, le film s’amorce avec la scène inaugurale où le Père Jacques Laurent (nom du personnage du curé) monte en chaire. Il y prononce un sermon commençant pas ces paroles : « En vérité je vous le dis…»

    Ces mots sont puissamment connotés dans notre imaginaire chrétien. Ce sont les mots mêmes avec lesquels s’ouvrent toujours les discours importants de Jésus dans les évangiles. Notre curé en chaire reprend ces mots de Jésus, il les répète de façon mimétique. Mais parle-t-il pour autant « à la manière de Jésus »? Écoutons-le :

    « En vérité je vous le dis, nous vivons dans une époque malade, rongée par l’amour-propre, l’individualisme et l’ambition. Combattons ensemble la grande indifférence de l’humanité, enlisée dans un confort qui lui cache son vide spirituel. Ne laissons pas notre foi devenir un bien jetable comme les autres. Oui, notre Église possède sa part de fautes, je le reconnais… C’est avec humilité que je vous invite à redonner sa chance au Seigneur qui, dans son silence, n’a jamais cessé de vous aimer. Bâtissons aujourd’hui l’Église de demain, une Église ouverte sur le monde et sur toute sa diversité. Écartons les fausses idoles de notre vie, et accueillons la Parole de Dieu, notre Seigneur. »

    Est-ce là « la manière de parler de Jésus »? En tout cas, voilà des propos qui, à première vue, ne semblent pas dénués de « gros bon sens ». Le P. Laurent dénonce des maux qui sont bien présents dans notre société et notre culture. Spontanément, on ne peut qu’abonder dans son sens… Qui, en effet, ne trouverait pas que « nous vivons une époque malade »? Cela apparaît incontestable. Il suffit d’ouvrir un journal ou la télé pour s’en convaincre, non?

    Mais je reviens à ma question : est-ce bien là « la manière de parler » de Jésus dans les évangiles? J’y vois plutôt l’écho direct d’une rhétorique très en vogue chez un certain nombre d’intellectuels et de commentateurs de notre société québécoise – dont Bernard Émond est, justement, un exemple éminent. Qu’a dit ce dernier, en gros, à l’assemblée du clergé du Diocèse de Québec? « Aujourd’hui, c’est l’hédonisme, le chacun pour soi plutôt que la sainteté qui prend toute la place… on se contente d’avoir du fun, du fun et du fun2 pendant ce temps notre patrimoine religieux est en danger… » Émond, comme bien d’autres, est « inquiet devant la déchristianisation à l’oeuvre dans les sociétés occidentales ».

    Constatons ici que nous sommes exactement dans la même posture que celle du personnage du P. Laurent du haut de sa chaire. La prémisse du raisonnement, les présupposés du discours sont identiques : en résumé le monde est malade et la société court à sa perte! Le diagnostic de départ est celui de la perte de sens, du vide spirituel et de la déchéance morale dont la « religion » pourrait peut-être – mais est-ce là sa dernière « utilité »? – nous sauver.

    C’est pourquoi, pour le P. Laurent, « il ne faut pas laisser notre foi devenir un bien jetable comme les autres. » Et c’est pourquoi, pour Bernard Émond – sur la même base mais dans un registre esthétisant – « la religion est un patrimoine à sauver » et « les églises sont des lieux où entendre parler de transcendance et où regarder des belles décorations et des symboles qui sont des trésors de sens pouvant élever les âmes » (je le paraphrase).

    Mais laissons pour l’instant de côté Émond, ce grand cinéaste agnostique, pour revenir au sermon de notre personnage, le P. Laurent.

    Après sa prémisse sur « notre époque malade, individualiste, indifférente et vide », notre prêtre enchaîne sur un mea culpa pour les « fautes de l’Église ». Il fait acte d’humilité, puis oriente ses auditeurs (c’est-à-dire nous qui sommes les spectateurs du film, puisqu’il n’y a personne dans l’église – nous reviendrons sur ce point) vers ce « Seigneur qui, dans son silence, n’a jamais cessé de vous aimer » et à qui il faudrait « redonner sa chance ». Le prêche se conclut par une belle envolée (dans le genre de ce que nous avons tous pu entendre un jour ou l’autre) nous invitant à « bâtir l’Église de demain, ouverte et inclusive » et « à écarter de nos vies les fausses idoles »...

    Ces paroles sont très touchantes et bien nobles! Ce sont de « beaux mots » qui peuvent, certes, nous réconforter pour un instant. Ces paroles du P. Laurent (ou d’autres semblables) ont probablement été prononcées et répétées à maintes reprises dans nos paroisses québécoises, depuis des années… Et pourtant, le constat est implacable : nos églises se sont vidées!

    Et c’est là que ce court métrage nous plante, dès le départ, devant une « parabole » : le P. Laurent prononce son beau discours, une homélie bien ficelée, bien construite sur le plan rhétorique, devant une « église vide »… Il nous parle d’un monde et d’une société « du vide » mais, en réalité, c’est sa propre église (à l’image de sa parole) qui est « vide ». Et donc, ses mots, aussi beaux et apparemment pertinents soient-ils, résonnent dans ce « vide » comme des cymbales retentissantes.3

    « Les fausses idoles » à écarter de nos vies – dont nous parle ici notre curé fictif – ne seraient-elles pas précisément ces « beaux mots » qui ne sont pas faux « en soi », mais que nous risquons de répéter comme des « concepts magiques », comme des « idées automatiques »? Des mots devenus des généralités abstraites qui ne parlent plus à personne, mais nous confortent?4 Des paroles qui ne trouvent plus de lieu d’adresse, puisqu’elles ne reposent plus sur des relations réelles et des engagements interrelationnels concrets? Les mots, les concepts, les paroles tournent alors sur eux-mêmes et flottent dans un monde imaginaire et répétitif qui s’est peu à peu « évidé » de tout sens du réel et de toute capacité de générer du lien social et communautaire. On est ici dans du « rêve » quant à la place de l’Église dans le monde de ce temps. On est dans un univers onirique « désincarné », c’est-à-dire déconnecté de la vie et du quotidien des gens. On parle dans le vide, à une assemblée vide, car il n’y a plus de « communauté ».

    Le réveille-matin qui se met à sonner dans le film, à la fin de ce sermon nocturne dans une église vide, nous signale d’ailleurs que le P. Laurent était précisément en train de rêver… Cette homélie était un songe, un rêve à interpréter (au sens freudien du terme). Le désir inconscient de ce prêtre s’exprimait dans les figures de son rêve. Maintenant qu’il est réveillé, il pourrait chercher à les interpréter, à en saisir les significations... Le fera-t-il ou restera-t-il dans « sa nuit obscure » (pour utiliser une métaphore de Jean de la Croix qui viendra plus loin)?

    Si nos églises sont vides, au Québec, ne serait-ce pas parce que nous, hommes et femmes d’Église, n’avons pas su parler et agir à la manière de Jésus? Nos prémisses convenues sur « notre époque malade, individualiste, indifférente et vide » auraient-elles fini par blaser et détourner les gens? Dire au monde qu’il est en manque de sens et vide de spiritualité, pour ensuite lui proposer notre « religion » (avec ses symboles, ses dogmes et ses rites) comme un « produit », un « contenu de sens » et un « bien de salut » pour combler ce manque et ce vide… Est-ce là la manière de faire de Jésus? Cela peut nous conforter de croire que nous, « nous l’avons l’affaire »… mais est-ce cela annoncer l’Évangile à la manière de Jésus? 5

    L’alarme du P. Laurent résonne, dans le film, et nous ouvre alors brutalement les yeux sur la réalité de nombreux et nombreuses d’entre nous, en Église, au Québec : le poids du fardeau quotidien; l’absence de vision claire de ce que nous devons faire; la « maintenance » à assurer en l’absence, bien souvent, de « résultats » tangibles pour tant d’efforts; la « gestion de la décroissance » avec, à la clé, l’impression d’être les derniers des Mohicans ou « le petit reste »… Une profonde fatigue collective semble alors nous tomber dessus comme une chape de plomb. Le découragement, la dépression et le dégoût ne sont jamais bien loin.

    Le P. Laurent l’exprime à sa façon, dans une prière sous forme de lamentation :
    « Seigneur, donnez-moi la force d’affronter une autre journée. Aidez-moi à supporter mon fardeau solitaire, dans un monde froid et impersonnel, qui ne nous écoute plus. Où sont passés les vrais croyants, ceux qui à l’époque venaient à nous pour les bonnes raisons? »

    Tout y est! Le « fardeau solitaire » du prêtre (entre autres à cause de la discipline du célibat) et, plus largement, le « fardeau solitaire » de tout croyant ou membre du personnel pastoral de l’Église dont la foi semble « disqualifiée » et « impertinente » dans ce monde « froid et impersonnel ». Un monde, d’ailleurs, qui « ne nous écoute plus » – mais est-ce à lui de nous écouter, ou plutôt à nous de l’écouter? Savons-nous et voulons-nous encore écouter le monde? Ou désirons-nous plutôt désespérément être écoutés par lui? Puis, enfin, « la question qui tue » : Où sont passés les vrais croyants, ceux qui à l’époque venaient à nous pour les bonnes raisons? Le P. Laurent laisse ici s’exprimer le fond de sa pensée qui est, malheureusement, peut-être aussi ce qu’il y a au fond de nos propres coeurs et de nos propres esprits… Il y aurait des « vrais » et des « bons » croyants, par rapport à des « faux » et des « mauvais ». Ces « vrais croyants », idéalisés dans une nostalgie d’une passé fantasmé, seraient disparus… il ne resterait plus que ceux qui viennent à nous pour de « mauvaises raisons ».

    Qui n’a pas une fois ou l’autre, et souvent par lassitude, finit par céder plus ou moins consciemment à cette classification simpliste et binaire? Une classification qui nous préserve de douloureuses remises en question et nous évite de « nous voir aller ». On accuse alors les autres de ne pas nous écouter, de ne pas nous lire, de ne pas nous prendre au sérieux, de ne pas nous respecter, de ne pas venir à « nos affaires »… Mais est-ce là ce que faisait Jésus? Séparait-il le monde en « bons » et en « mauvais » croyants? Interrogeait-il ceux et celles qui venaient à lui pour vérifier si leurs raisons étaient « bonnes » ou « mauvaises »? Cela semble plutôt être la manière des pharisiens! Jésus ne demandait-il pas plutôt à ses interlocuteurs : « Que veux-tu que je fasse pour toi? »

    La scène du confessionnal, à cet égard, est très significative. Une femme (magnifiquement jouée par Lise Castonguay) parle à notre curé de ses problèmes de santé. Le P. Laurent lui répond, exaspéré : « Madame, je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas docteur, vous n’êtes pas dans un centre médical ici… » Ce prêtre est incapable d’entendre ce qui se dit dans les dires de cette femme. Il la rabroue car il juge « qu’elle ne dit pas la bonne chose », que sa parole (inquiète et souffrante) est impertinente et insignifiante… irrecevable en ce lieu.

    Notre prêtre est fermé dans son écoute.6 Il est sourd à ce qui sort du « cadre » et peut se dire dans le non-dit. Incapable d’entendre le désir à travers les mots, il prend les paroles de cette femme au premier degré. Et, sur cette base, il aévidemment raison : il n’est pas médecin et cette femme n’est pas « à la bonne adresse ». Les mots, comme les personnes, sont « objectivés », sont pris comme des « en-soi ». Dès lors, la relation ne peut s’établir, car les mots, « pris au pied de la lettre », font écran – telle la grille du confessionnal dans la scène du film. Emprisonné dans sa fonction de « ministre du spirituel et du sacré » qui n’aurait rien à voir avec le corps et la santé physique des personnes (vision et catégorisation, au demeurant, bien moderne et réductrice de ce que devrait être la « cure d’âme »), le P. Laurent ne peut « entendre » la demande et le désir du sujet qui est devant lui. Il n’y a presque plus de fidèles dans son église, et ceux qui restent, il les considère comme « inadéquats » et « imposteurs »… Peut-on s’étonner ensuite que sa paroisse soit vide? Les gens vont voir ailleurs lorsqu’ils ne sont pas accueillis, reçus et entendus.

    En contraste, relisons les évangiles où, page après page, les gens accourent vers Jésus pour le voir et lui parler… de quoi au juste? De leurs maladies! Et pour s’en faire guérir! Sont-ils bien différents, au fond, de cette femme de Québec au confessionnal? Or, que fait Jésus dans les évangiles? Il « entend » en ces sujets, à travers leurs mots et leurs requêtes relatifs à la « santé », un désir profond de « salut »… Notre Église québécoise a-t-elle la même « oreille » que Jésus?

    Vient ensuite la scène de la rencontre prénuptiale avec le jeune couple : un classique parmi les cas de figures de « non-communication » dans le dialogue pastoral en Église. Pas besoin de développer longuement sur l’aspect tragi-comique de ces langages qui ne se rencontrent pas, entre ce que l’Église veut « offrir » et ce que les gens lui « demandent ».

    Puis arrive une scène d’anthologie : celle des biscuits soda! Le P. Laurent est au réfectoire de sa communauté ou du presbytère. Il mange en silence aux côtés d’un vieux confrère. Ce dernier n’arrive pas à ouvrir son sachet de biscuits soda. Le P. Laurent, pour la première fois depuis le début du film, se décentre de lui-même. Il se tourne vers son compagnon pour prendre soin d’une chose en apparence bien triviale et parfaitement banale : un paquet de crakers. Il ouvre et égraine les biscuits dans la soupe du vieux frère. On éclate de rire et, en même temps, on est touché. Pourquoi? Parce que c’est la première fois, et peut-être la seule, dans le film, où notre prêtre semble être véritablement « en relation » avec quelqu’un, décentré de lui-même et hors de « sa tête » et du monde de ses « idées » où il semble autrement toujours enfermé.

    Dans ce petit geste fraternel, passe « la brise légère de Matthieu 25 », l’essentiel de l’Évangile : prendre soin de l’autre, mon prochain, le nécessiteux et le « sans éclat » à qui le Christ s’est identifié. Cette scène des biscuits soda est intercalée entre la double scène du non-dialogue avec le couple de futurs mariés, et la double scène du non-dialogue au confessionnal. Avec le couple et avec la pénitente, il y a bien des paroles échangées, des mots qui flottent. Mais c’est le vide de la relation, la non-communication. En contraste, avec le vieux confrère au réfectoire, aucune parole n’est échangée. Et pourtant, c’est le seul moment où semble se nouer, dans le film, une fugitive mais véritable relation humaine...

    Cela nous interpelle. Comme acteurs pastoraux et ministres de l’Église, comment devrions-nous entrer en relations avec les autres, avec le monde? Est-ce d’abord sur la base de mots abstraits et de concepts théoriques? Dans des postures de détenteurs de « vérité », de « savoir » ou de « contenus de sens » que nous « posséderions » comme des objets? Bernard Émond dira, à l’assemblée du clergé : « Vous croyez à la transcendance, vous ici prêtres et diacres présents. Parlez-nous de la transcendance. Parlez-nous donc des Écritures que vous avez… » 7

    Parler de la transcendance? Si ça marchait, ça se saurait! Notre bon P. Laurent fait exactement ce que Bernard Émond propose. Il veut parler de « transcendance ». Il est à l’aise dans ce discours de transcendance car, justement, il le « possède » ce discours (on l’a bien vu dans son homélie solitaire du début du film). Mais, pourrait-on demander : qu’est-ce que la transcendance?

    Par exemple, dans le film, pendant que notre curé voudrait parler et entendre parler de transcendance, sa pénitente au confessionnal (toujours la même!), elle, lui parle « de la voisine qui fait tellement pitié… toute seule avec son bébé dans un petit 2 ½, pendant que son mari passe ses journées au bar, à boire puis à jouer son chèque de B.S. »

    Et si c’était-là, dans cette banale et sordide histoire de la voisine, que se révélait, que se « jouait », la véritable transcendance chrétienne? Cette voisine qui va mourir, éventuellement, et dont la famille demandera aux funérailles (au grand désarroi de Bernard Émond!), « la chanson de France Gall, Besoin d’amour », au lieu « des beaux chants liturgiques qui élèvent le niveau ».

    Mais le P. Laurent (comme c’est souvent notre cas) est incapable de discerner, dans ces « bavardages de femmes » (cf. Luc 24, 11), les traces de la transcendance. Comme Émond, il cherche plutôt du « sacré ». Voir la transcendance dans « le patrimoine religieux du passé », dans « la belle prière des agonisants du Petit Catéchisme », ou encore dans « la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré », oui! Mais certainement pas dans cette humble et pauvre femme dont lui parle sa pénitente qu’il juge insignifiante et paumée! Et alors, il ferme violement le « guichet » du confessionnal, symbole de sa propre fermeture aux signes que Dieu (la Transcendance par excellence) lui donne.

    Car, voyez-vous, il y « transcendance » et « transcendance ». Celle dont nous parle l’Évangile, il me semble, en est une qui se veut « présente et à l’oeuvre en toute chose »; surtout cachée et révélée dans l’humble et le petit... Ce n’est pas la même sorte de transcendance que celle qui descend du haut de la chaire, brillant de tous ses feux, pour remplir les esprits chagrins nostalgiques d’un passé post-tridentin! Cette seconde forme de transcendance n’est-elle pas plus « païenne » que « chrétienne »?

    Vient ensuite une autre prière du P. Laurent :

    « Seigneur, j’ai peur de l’avenir. J’ai peur qu’avec nous disparaisse un jour l’héritage de la foi catholique. Malgré tout, je tente de rester fort et je garde espoir qu’un jour, l’Église reprendra ici-bas la place qu’elle mérite. Amen! » Voilà qui fait écho, encore une fois, à notre ami Bernard Émond : « Je suis un orphelin… j’ai peur devant la déchristianisation de la société… »

    N’est-ce pas là une belle prière que plusieurs d’entre nous pourrions reprendre? Si on l’entend au premier degré, certes. Mais lisons-là plutôt au second degré, avec un peu de recul. Que révèle-t-elle alors de l’impasse cognitive, affective et pratique dans laquelle semble être enfermé notre personnage?

    Le P. Laurent vit dans l’espace de « la peur ». Or, ce dont il a peur, ce n’est pas de passer à côté de Jésus sans le reconnaître. Ce n’est pas non plus de manquer à son devoir de pasteur de parler et d’agir à la manière de Jésus. Ce n’est pas davantage de ne pas savoir lire les signes des temps et la présence de Dieu en toute chose. Non! Ce dont il a peur, c’est que « disparaisse un jour l’héritage de la foi catholique ». Comme si la « foi catholique » était un « patrimoine », un « objet », un « bien matériel ou immatériel » flottant en dehors des personnes concrètes qui incarnent cette foi et de l’Esprit saint qui en est le protagoniste.

    Puis, il exprime « l’espoir qu’un jour, l’Église reprendra ici-bas la place qu’elle mérite ». Mais posons-nous la question : l’Église mérite-elle, ici-bas, quelque place que ce soit? Qui est cette Église qui « mériterait » une telle place? L’Église hiérarchique? L’Église-institution? L’Églises gardienne du passé révolu? L’Église de pierres ou l’Église « des pierres vivantes »? Est-ce l’Église des humbles et des pauvres, l’Église des Béatitudes que notre prêtre a ici en tête? Qui est l’Église?

    Et tant qu’à jouer à l’avocat du diable, allons jusqu’au bout : en toute rigueur de termes et en « bonne théologie », ne serait-ce pas davantage l’Évangile ou le Christ lui-même qui « mériterait » (si l’on tient absolument à ce terme) de reprendre une telle place? L’Église est-elle sa propre finalité?

    On le voit bien, cette prière, à première vue belle et profonde, se révèle finalement pleine de d’ambiguïtés, de glissements et de confusions qui, faute d’être nommés, enferment dans l’impasse et la peur.

    Fait significatif : à ce moment précis, le réalisateur nous montre l’immense et imposante façade de l’église Saint-Roch. Un de ces temples de pierres majestueux, symboles des gloires du passé, mais que nous ne sommes plus capables d’entretenir et qui nous font crouler sous leur poids financier…

    C’est là aussi que se noue toute l’intrigue. Survient alors cette scène où, après la messe, le servant apporte le panier de quête avec quelques piécettes… et une carte d’affaire sur laquelle est inscrit : « Redorer votre image ». Puis au verso : « Philippe Aaron, relations publiques ».

    Voilà où tout dérape. Voilà la grande parabole de ce film qui nous est renvoyée comme un miroir! Dans l’Église du Québec, trop souvent, nous voulons « redorer notre image ». Nous sommes dans la logique « des relations publiques ». Nous pensons pouvoir revamper « l’institution » à coup de recettes de marketing et de communication, à coup de publicités tapageuses et de bonnes stratégies de visibilité… Mais est-ce vraiment cela l’Église? Une affaire de communications publiques? Est-ce cela la foi et l’Évangile? Un message, une image à redorer?

    Désespérés, perdus, épuisés, nous nous laissons séduire… nous tombons dans ces « tentations », celles de Jésus au désert… mais nous, contrairement à lui, nous y succombons! D’ailleurs, le logo de la carte d’affaire de ce spécialiste des relations publiques est constitué d’une tête de taureau noire à cornes... pas besoin d’extrapoler longtemps pour y voir une métaphore du démon! Le P. Laurent tombe dans le panneau, et il se rend chez cet « expert ».

    Le personnage de Philippe Aaron est une figure intéressante. C’est un personnage complexe… sombre et lumineux à la fois. Arrêtons-nous un instant sur son nom : Aaron.

    Qui est Aaron dans la Bible? Frère de Moïse et de Myriam, il est issu de la tribu de Lévi (tribu des prêtres consacrés aux sacrifices du Temple). Il fut le premier grand prêtre d’Israël. Je ne veux pas m’étendre trop longuement ici, mais il y aurait beaucoup à dire. Dans l’Épître aux Hébreux, se déploie une critique théologique radicale de ce « sacerdoce » de l’Ancien testament, fait de cultes et de sacrifices au Temple. Ce sacerdoce, dans la tradition d’Aaron, est rendu caduc par la figure du Christ, prêtre « selon l’ordre de Melchisédech ». Le temple de pierres et la répétition des sacrifices sont remplacés par le Temple véritable qu’est le Christ, et par son sacrifice unique et définitif faisant de lui le seul et véritable Prêtre de la Nouvelle Alliance.

    Il est donc possible de lire aussi une parabole dans le nom de famille de ce spécialiste des relations publiques.

    Au fond, notre P. Laurent est fixé à une vision sacerdotale de l’Ancien testament qui le conforte et le rassure : celle du prêtre serviteur des temples de pierres, sacrificateurs (i.e. « reproducteur du sacré ») et gardien d’une « transcendance » à la Bernard Émond.

    Tout s’écroule autour de lui : les temples de pierres, les institutions, le prestige social de la fonction sacerdotale, le patrimoine religieux, son rôle et son identité cléricales, tout ce que notre société avait tenu jusqu’ici pour « sacré »… Tout cela s’effondre et s’effrite… Laurent pourrait choisir d’entrer en profondeur dans cette expérience d’appauvrissement et de décentrement. Cela lui ferait peut-être alors découvrir que le Centre, le Temple vivant et l’Unique Prêtre, c’est le Christ! Que le « sacré », c’est l’humain en qui le Christ continue de s’incarner! Et que, dès lors, il doit convertir son « identité et sa fonction sacerdotales » (selon la tradition d’Aaron dans l’Ancienne Alliance) en celle d’un véritable « ministère presbytéral » à la suite et au service du Christ, seul Grand Prêtre (selon la tradition de l’Épître aux Hébreux du Nouveau testament).

    Mais il lui en coûte de faire cette « conversion ». En fait, il ne l’appréhende même pas au coeur de son impasse institutionnelle et personnelle. Pas étonnant, alors, qu’il soit séduit par ce Philippe Aaron qui lui fait miroiter mer et monde, tel le diable au désert au début du ministère public de Jésus.

    Philippe Aaron, avec sa « divine stratégie », va séduire le P. Laurent. Ce dernier va tomber dans les tentations auxquelles le Christ a su résister. Aaron va surtout conforter notre curé – même s’il donne l’impression de le bousculer – dans sa bulle et son identité sacerdotale. En effet, il va le mettre « au centre » d’une campagne publicitaire, avec de belles photos en col romain et sur papier glacé, faisant de lui « la vedette ».

    À partir de ce moment, dans le film, on perd complètement de vue la finalité de l’Église (si jamais on l’avait déjà eue!). Il ne s’agit plus d’annoncer l’Évangile et de servir le Christ dans son prochain… Ce qui devient central, dans la « divine stratégie » d’Aaron, c’est « la figure du prêtre » (le P. Laurent), dont on fabrique une image artificielle que l’on met en marché, comme n’importe quel produit, pour attirer des « clients ». Tout le « concept » est au service de l’image : celle de l’institution et celle du prêtre. On est en mode « séduction ». Exit la foi, le mystère, l’Évangile, le Christ… tout ce qui compte, à partir de maintenant, c’est la « mise en marché du religieux » comme un « produit ». On est dans le « sacerdoce » de l’image et des beaux slogans (« Et si on se parlait pour une foi! »); on n’est pas dans le service de la Parole et du Verbe fait chair. La figure de Philippe Aaron est complexe – nous l’avons dit et nous y reviendrons. Mais elle est ici clairement celle du Tentateur…

    Ne risquons-nous pas, dans nos diocèses, nos paroisses, nos communautés de succomber à ces tentations, à ces beaux discours de « faiseurs d’images » qui nous promettent monts et merveilles avec leurs recettes de marketing et de mise en marché 2.0 de notre « branding » et de notre « message »?

    Aaron, comme tout spécialiste des communications, a raison lorsqu’il dit au P. Laurent : « Le bien, le mal, Dieu… les gens ne veulent pas perdent de temps avec des notions trop abstraites… Votre message est dépassé, vos idées sont rétrogrades, vos rituels sont monotones, vos prêtres sont de plus en plus vieux, sans compter tous les scandales. » Là-dessus, il a parfaitement raison! Qui, au Québec, pourrait contredire un tel diagnostic? Cela crève les yeux!

    Mais si le diagnostic est bon, ça se gâte lorsque que vient le « remède » proposé par Aaron. Le problème, ce n’est pas ce diagnostic – que n’importe quel professionnel du marketing peut nous donner. Le problème, c’est lorsque nous, gens d’Église, sur la base de ce diagnostic, « achetons » sans recul critique le « remède ». Lorsque nous prenons pour du « cash » et sans discernement les « solutions évidentes » qui vont « résoudre nos problèmes », selon les experts.

    Quelle est cette solution, dans notre film?

    Aaron affirme : « Il ne faut pas juste changer le visage de l’Église. Il faut la réinventer complètement. »

    D’accord!

    Puis, il poursuit : « Être à l’écoute… »

    Là, pendant une fraction de seconde, on se dit : oui! enfin! l’écoute! C’est ce qui manque, n’est-ce pas? On le mentionnait il y a un instant…

    Mais alors oups… glissement : Être à l’écoute… non pas de la parole humble et fragile des gens; non pas à l’écoute des petits et des pauvres; non pas à l’écoute du Souffle de vie à l’oeuvre au coeur du monde…

    Non! « Être à l’écoute – dit Aaron – des besoins des consommateurs… »

    Patatras! Voilà le piège! Réduire l’annonce de l’Évangile et la mission de l’Église à une logique « des besoins des consommateurs ». En femmes et en hommes de notre époque et de notre culture, nous tombons tous dans ce panneau à un moment ou à un autre. Nous nous mettons à croire que la « foi sera sauvée », chez nous, par des recettes de marketing!

    Et c’est là que ça dérape. Aaron ajoute : « Les gens veulent de l’honnêteté… mais aussi de l’émotion forte! Du spectacle! » Belle contradiction dans les termes! Puis, Aaron conclut : « Si Dieu est pas capable de leur donner ça, c’est vous qui allez devoir le faire à sa place! »
    Par cette simple phrase, on vient de céder à ce « péché grave » que le pape François dénonce sans relâche et qui prend différentes formes : l’Église mondaine, la spiritualité mondaine, l’Église autocentrée, centrée sur le prêtre et non sur le Christ, l’Église ONG


    Le P. Laurent tombe dans le panneau… presque complètement!

    Aaron, fidèle à sa logique, propose de « créer un événement » : un face-à-face improbable entre le prêtre et la population. Il n’y a plus de Tiers (exit Dieu, l’Évangile, le Christ). Le P. Laurent devient « une tête d’affiche », un « sauveur », « le nouveau Prométhée descendu du ciel pour ramener la lumière aux hommes » (dixit Aaron) : comme « reprise » (replay) du « péché originel », difficile de faire mieux!

    L’événement sera un flop… mais ce n’est pas grave. L’important, n’est-ce pas, c’est que « Tout le monde en parle »! Et ça marche…
    Je saute maintenant, pour accélérer, par-dessus beaucoup d’autres éléments narratifs – dont la colère de Laurent qui chasse la seule personne présente au happening dans l’église, l’homme-sandwich en train de « manger des beignes pis du café ». 8

    Concluons.

    Aaron, comme je l’ai dit, est une figure complexe et ambiguë : mélange d’ombre et de lumière. Dans la scène où il parle au téléphone avec le P. Laurent en colère, son image se dédouble dans le reflet de la fenêtre devant laquelle il est assis. Dans cette scène, Aaron (jusqu’ici ange séducteur) devient un « ange de lumière ». Il révèle au P. Laurent ce qu’est exactement la condition de l’Église québécoise et celle de son personnel pastoral et ministériel.

    Aaron réfère à la Nuit obscure de Jean de la Croix.9 Il dit : « En ce moment vous êtes dans la nuit obscure de l’âme. Et l’heure la plus sombre n’est même pas encore arrivée… Si votre âme est capable de traverser la nuit obscure, vous aller retrouver la lumière. »

    Et vlan! L’Église du Québec, et nous avec elle, est en train de descendre dans cette nuit obscure… et le pire reste à venir!

    Allons-nous un jour retrouver la lumière? Peut-être? Mais il nous faudra d’abord consentir à la nuit obscure et nous avons de la misère. C’est normal.

    On pourra bien faire des « trucs de com », s’agiter sur les médias sociaux, engager toutes les agences de relations publiques de ce monde

    Mais au final, comme le dit le servant de messe, dans la sacristie, au P. Laurent découragé : « Vous allez voir dans un mois, plus personne va se rappeler de ce vidéo-là. Les gens passent vite à autre chose de nos jours. » Voilà! La « vaine gloire » est éphémère!

    Parlant de « vaine gloire », notre P. Laurent, dans la dernière scène, est acclamé comme une vedette dans son église tout à coup bondée suite au succès de la vidéo virale sur Internet… On est dans la popularité instantanée, superficielle et artificielle qui se dégonflera rapidement. Car – et c’est là le fond du problème –Laurent ne sait toujours pas comment parler et agir à la manière de Jésus dans cette société québécoise postchrétienne et postmoderne.

    Laurent nous ressemble. Il est une « parabole » de nous-mêmes.10

    Aaron, ange de lumière et de ténèbres, semble avoir gagné son pari. Mais « l’heure la plus sombre reste à venir » pour notre curé… comme pour nous aussi…

    L’Église québécoise et son personnel pastoral et ministériel n’en n’ont pas fini « avec la nuit obscure ».

    Nous pouvons y entrer, descendre dans cette nuit obscure et la traverser, à la suite du Verbe fait chair qui s’est incarné dans notre monde. Et dans cette kénose, apprendre à nouveau comment parler et agir – c’est-à-dire comment vivre! – à la manière de Jésus11

    Sinon, nous pouvons continuer de courir après des trucs, des recettes magiques, des charmeurs et des beaux parleurs pour essayer de temporiser, de « sauver les meubles », de « redorer notre image », ou de nous conforter dans la nostalgie d’une « transcendance païenne »..
    .
    À cet égard, ce court métrage peut, peut-être, nous aider à exercer notre discernement.

    Marco Veilleux
    Montréal, 7 mai 2016

    Notes

    1 « C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent. Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Esaïe: Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point; vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point. Car le coeur de ce peuple est devenu insensible; ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux, de peur qu’ils ne voient de leurs yeux, qu’ils n’entendent de leurs oreilles, qu’ils ne comprennent de leur coeur, qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse. » (Matthieu 13, 13-15)
    2 Ce constat est, bien sûr, totalement autocentré. En Palestine, en Haïti et en République démocratique du Congo (pour ne prendre que ces exemples), « l’hédonisme », le « chacun pour soi » et le « fun » sont des mots (et des maux) qui ne veulent pas dire grand-chose.
    3 « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. » (1 Corinthiens 13, 1)
    4 Comme, par exemple, risque de l’être le mot « transcendance » qu’utilise Bernard Émond dans son discours à l’assemblée du clergé.
    5 Je reconnais que ce paragraphe peut avoir l’air « moralisateur ». Alors apportons une précision : probablement que tous et toutes, nous voulions bien parler et agir à la manière de Jésus. Mais nous avons été en même temps happés par d’autres « urgences » : « gérer » la décroissance et les restructurations post-Vatican II et post-Révolution tranquille. Aurions-nous été pris au piège de processus administratifs, économiques et structurels inévitables – mais qui ne pouvaient tenir lieu de « finalités » ecclésiales, missionnaires et évangéliques?
    6 « Car le coeur de ce peuple est devenu insensible; ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux… » (cf. note no 1)
    7 C’est moi qui souligne: vraiment, nous « avons » les Écritures?
    8 Notons seulement que cet homme-sandwich est la symétrie inversée de notre « curé-mis-en-marché » par la campagne d’Aaron. Sur les pancartes qu’il porte, il est écrit : « Dieu est mort » et « Vous êtes seuls ». Alors que le P. Laurent (version Aaron), avec ses posters et ses flyers, essaye de « communiquer » le contraire : « Dieu vous aime » et « Vous n’êtes pas seuls ». Mais la « foi » (pas plus que l’athéisme) ne saurait se « communiquer » de la même manière que l’on fait de la « réclame » pour le plus récent iPhone, pour des « 2 pour 1 » sur de la pizza et de la bière, ou encore pour des rabais en magasin à l’achat d’un plein d’essence!
    9 Saint Jean de la Croix est un « docteur de l’Église »… n’est-ce pas justement ce dont l’Église du Québec, malade, a besoin présentement : de docteur(e)s?
    10 « Cet homme c’est toi ! », comme le dit Nathan à David lorsqu’il lui a raconté sa parabole. (cf. 2 Samuel 12, 7)
    11 Cf. Anne Fortin, Comment vivre? Naître à la suite de Jésus, Médiaspaul, 2016 (disponible au Québec à compter du 16 mai).

    Date de création : 2016-05-11 | Date de modification : 2016-05-11
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    L'auteur

    Marco Veilleux
    Extrait
    Ne risquons-nous pas, dans nos diocèses, nos paroisses, nos communautés de succomber à ces tentations, à ces beaux discours de « faiseurs d’images » qui nous promettent monts et merveilles avec leurs recettes de marketing et de mise en marché 2.0 de notre « branding » et de notre « message »?

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