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Justice sociale et individualisme : retour à la social-démocratie

Orian Dorais

Au XX1e siècle, toutefois, il est ardu de proposer une vision de la justice sociale reposant sur le combat collectif et le rôle de l’État – une vision sociale-démocrate, en somme – tant l’obsession libérale en faveur de l’individu imprègne jusqu’à notre conception même de l’engagement politique. La pandémie de COVID-19 pourrait cependant permettre de sortir enfin de la pensée individualiste.

 

 En ce qui a trait à la lutte aux inégalités qui gangrènent le tissu social – qu’elles soient politiques, civiles ou économiques –, j’ai la conviction profonde que l’amélioration des conditions économiques des individus est la meilleure solution. Si une société se dote d’un système garantissant que tous les besoins de base des citoyens soient comblés, elle élimine une bonne partie des déterminants qui diminuent l’égalité des chances. La racine de maux comme la dépendance, l’ignorance et la criminalité se trouve bien souvent dans le manque que certains doivent endurer dès leur naissance. À mon sens, militer en faveur d’un système économique égalitaire est non seulement la démarche qui a le plus de chance de favoriser une réelle justice sociale, mais c’est aussi la plus universaliste, car les bonnes conditions économiques s’appliquent sans distinction à tous, nonobstant les particularités que sont le sexe, l’âge, la couleur de peau et ainsi de suite. Sans compter que l’investissement étatique dans des salaires et des programmes destinés à la classe moyenne favorise la croissance, l’emploi et la réduction du déficit, puisque l’argent public circule dans  l’économie, permet aux gens de consommer, plutôt que de se retrouver dans des paradis fiscaux. Les gouvernements retrouvent donc leur investissement par des impôts sur la production et la consommation.

Les grandes réformes nécessaires à la mise en place d’une économie solidaire ne peuvent se faire que par l’État, bras collectif qui contrôle la distribution et la gestion des ressources. Les Québécois en savent quelque chose, alors qu’ils célèbrent les soixante ans de l’élection de Jean Lesage et, donc, du début de la Révolution tranquille. C’est en utilisant les pouvoirs de l’État que le Québec a pu changer radicalement son économie et ouvrir la porte à une période d’émancipation nationale sans précédent. L’État a été l’outil principal de la reprise en main de notre sort commun. Le gouvernement démocratique, du reste, est indissociable de la collectivité qui l’élit, ce qui est bénéfique, dans la mesure où l’égalité sociale repose sur une action et une lucidité collectives.

Au XX1e siècle, toutefois, il est ardu de proposer une vision de la justice sociale reposant sur le combat collectif et le rôle de l’État – une vision sociale-démocrate, en somme – tant l’obsession libérale en faveur de l’individu imprègne jusqu’à notre conception même de l’engagement politique. La pandémie de COVID-19 pourrait cependant permettre de sortir enfin de la pensée individualiste.

L’individualisme

À la suite de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des sociétés occidentales se dotent d’un système d’État-providence, ce qui est l’élément déterminant de la création d’une classe moyenne. Le modèle social-démocrate n’a jamais nui à l’enrichissement individuel et collectif – rappelons que l’époque où il a été dominant fut si prospère qu’on la nomma « les Trente Glorieuses » –, et ni créé un   endettement gouvernemental  incontrôlable. Hélas, la social-démocratie est remise en question par les politiciens néolibéraux de la génération Reagan-Mulroney-Thatcher, qui attribuent les marasmes économiques des années 1970 à la trop grande intervention de l’État dans l’économie, bien que les difficultés de cette décennie soient en fait dues aux chocs pétroliers résultant d’incidents géopolitiques au Moyen-Orient[i] n’ayant strictement rien à voir avec l’État-providence.  Malgré cela, les néolibéraux connaissent d’énormes succès électoraux dans les décennies 1980-1990, ce qui leur permet de mettre en place leur programme politique : privatisations de sociétés d’État, dérégulations, mondialisation et coupes massives dans le secteur public.

De manière assez ironique, la dette publique augmente de façon spectaculaire sous ces gouvernements néolibéraux dans les années 1980-1990, ainsi que sous les suivants, et les crises économiques se multiplient du fait de la dérégulation du secteur financier. La dernière en date est celle de 2008. Tous ces échecs économiques des quarante dernières années n’empêchent pas les chantres du néolibéralisme de continuer à croire dogmatiquement en leurs thèses. Plutôt que d’oser remettre en cause leur modèle, ils continuent de faire porter le poids de ses ratés aux gens de la classe moyenne et aux plus vulnérables d’entre nous, en pratiquant toujours plus de coupures dans le filet social pour payer les ardoises que leurs choix ont laissées.  Une telle démission face aux assauts du capitalisme a fait régresser notre système économique  à un stade purement prédateur, où les plus puissants s’accaparent toujours plus de ressources au détriment des plus faibles. Ce courant de pensée a grandement contribué à l’explosion des inégalités socioéconomiques que nous constatons aujourd’hui à chaque fois que paraissent des statistiques sur l’écart de richesse entre les grandes fortunes et la classe moyenne.

L’aspect le plus dramatique de la situation économique présente est que l’idéologie libérale a remplacé la social-démocratie comme conception dominante de l’économie et de la politique. C’est grave, dans la mesure où cette idéologie implique un rôle minimal de l’État et une vision de la vie citoyenne qui est avant tout individualiste.  En plus de démanteler l’État-providence, les idéologues libéraux  ont éridé notre aptitude comme société, à penser la chose politico-économique en termes collectifs et étatistes. Cela représente le pire coup porté à l’idéal de justice sociale, du moins si l’on considère, comme je le fais, que ce projet repose sur un engagement commun qui se manifeste au sein d’un État fort  destiné à créer une économie égalitaire. Il me semble que tout activiste se réclamant de la justice sociale devrait d’abord s’attaquer au capitalisme moderne, cause première de désolidarisation et d’appauvrissement collectif. Malheureusement, ce n’est pas le cas, car la pensée libérale, dominante chez la droite politique, influence aussi fortement la gauche contemporaine, surtout chez les militants de ma génération.

Quand le néolibéralisme s’installe à la fin du XXe siècle et laisse déjà voir certaines de ses lacunes, la gauche occidentale n’a pas le réflexe de défendre la social-démocratie et une vision collectiviste de la société. Au contraire, elle se laisse séduire par le discours de la droite économique, jusqu’à en adopter certains éléments. Les unes après les autres, les grandes formations politiques de gauche modifient leurs programmes pour les rendre de plus en plus complaisants avec le capitalisme (libéralisation économique) et la mondialisation. Les gouvernements gauchistes passent du socialisme au social-libéralisme, ils démantèlent l’État-providence et limitent l’intervention étatique avec le même zèle que la droite. Le « tournant de la rigueur » opéré par le président socialiste de la France, François Mitterrand, en 1983, représente un bon exemple de cette nouvelle attitude économique.

Des formations politiques traditionnellement classées à gauche du spectre politique imitent Mitterrand, sous l’impulsion de chefs comme Bill Clinton (parti Démocrate américain), Jean Chrétien (Parti Libéral du Canada), Tony Blair (Parti Travailliste britannique) et Willy Brandt (Parti Social-Démocrate allemand). Tous adoptent le virage libéral, de « troisième voie » entre socialisme et capitalisme sauvage, cimenté par la fin de l’URSS – qui semble établir le règne incontesté du capitalisme mondial – et encore en place de nos jours à gauche. L’évolution idéologique de la gauche durant la décennie 1980 a pour conséquence de modifier sa conception de la justice sociale. Cette conception devient, elle aussi, avant tout basée sur l’individu. Ainsi, les grandes causes sociopolitiques gauchistes font maintenant le jeu du politiquement correct – la sensibilité individuelle établie en norme politique – dans le discours public et l’établissement d’un modèle de société communautariste – l’intersectionnalité – qui classe les gens en fonction de leurs particularités individuelles. De plus en plus, l’influence libérale semble avoir vidé la gauche de toute substance politique, la laissant obnubilée par des causes relevant de la culture et/ou du discours. Comment la gauche peut-elle aspirer à une vraie égalité si l’intervention de l’État n’est même plus au cœur de son action politique ?

La démission des élites gauchistes des générations précédentes est lourde de conséquence pour les militants de la génération « Y » – les millénariaux – et « Z » – 18-25 ans –, car elle a dénaturé la notion de justice sociale et même celle d’engagement. Ainsi, plusieurs jeunes se réclamant du combat pour l’égalité, ces « social justice warriors », ces « wokes », semblent croire que la justice sociale ne dépend que de considérations esthétiques. Ils militent donc massivement pour la création d’espaces de paroles sans jugements, les « safe spaces », pour la création de quotas dans le monde artistique, contre les discours qu’ils considèrent haineux et contre « l’appropriation culturelle ».  Autrement dit, le combat politique, qui se fait surtout dans le monde académique ou sur les réseaux sociaux, repose sur une base individualiste et vise essentiellement à policer le discours public. L’action politique entre rarement en ligne de compte. Ce phénomène est si répandu chez la jeune génération que l’ancien président américain Barack Obama a dû rappeler dans un discours[ii]  que l’activisme  va au-delà de la dénonciation sur internet. Les jeunes engagés peuvent difficilement être blâmés, cependant, tant ils ont grandi dans une culture militante dépolitisée et désolidarisée. La gauche doit se souvenir que l’égalité, la vraie, se trouve au-delà de la parole. Il faut renouer avec une vision rassembleuse, qui met en avant la collectivité et son avancement par l’effort étatique, en un contre-discours aux thèses libérales.

Un contexte propice

Si un seul aspect positif ressort de la pandémie de COVID-19,  c’est surement celui d’avoir mis un frein à l’individualisme débridé de nos sociétés et d’avoir rappelé l’importance de l’intervention de l’État dans la vie publique. L’enjeu de civilisation que représente la crise sanitaire ne pouvant se régler à l’échelle personnelle, il nous a fallu réapprendre – parfois avec difficulté – des valeurs comme l’unité, la solidarité et l’entraide. Au Québec, plus précisément, nous avons commencé à reprendre conscience d’un concept longtemps oublié, soit celui d’une destinée commune. Cet éveil doit s’accompagner d’un mouvement de même ampleur que celui qui a eu lieu en 1960, visant à remettre certaines institutions fondamentales entre les mains de la collectivité, par le biais de l’État.

Les hôpitaux surchargés, le travail surhumain accompli par les travailleurs  acharnés du réseau public et l’appel aux forces armées pour venir soulager les centres de soins sont autant de faits qui révèlent les ravages causés par les coupures dans le système d’État-providence, du côté tant des conditions de travail que du matériel. Un réinvestissement massif et une amélioration des conventions collectives s’imposent, pour des raisons pratiques, certes, mais aussi comme simple gage de solidarité humaine avec ces employés de l’État qui se montrent si essentiels pour la communauté.

De même, la situation sanitaire désastreuse dans les CHSLD et autres maisons de retraite vient briser le mythe du néolibéralisme comme « seul système de gestion efficace » en révélant à quel point cette idéologie a laissé nos infrastructures fondamentales désuètes et inadaptées devant toute forme de crise majeure. Le sort des personnes âgées et le fait que Montréal soit l’une des pires villes au monde résultent de l’inhumanité comptable du capitalisme institutionnalisé dans le réseau public. La situation actuelle n’est que la conséquence inévitable d’une mentalité qui déshumanise les individus dans le système étatique, en mettant au-dessus de leur bienêtre et de leur sécurité la recherche du sacrosaint déficit zéro. Il aura fallu utiliser des mots gravissimes, et pourtant à peine hyperboliques, comme « génocide » ou « carnage » dans les centres de vieillesse, pour que la collectivité en vienne enfin à se rappeler que les personnes en CHSLD sont plus que des statistiques, mais bien des humains, vivant dans des conditions abominables.

La pandémie remet à l’ordre du jour un mot depuis longtemps proscrit par le régime néolibéral : la nationalisation. Le Québec n’a d’autre choix que de renationaliser ou règlementer certains secteurs de l’économie qui n’auraient jamais dû servir à faire du profit pour le secteur privé.  Cela concerne les résidences pour ainés en tête de liste, mais il faudrait aussi se questionner sur la place du privé en éducation, dans l’exploitation des ressources naturelles ou en information. Le Québec doit récupérer les leviers de son développement économique comme il l’a fait il y a six décennies. C’est là que réside la clé d’une vraie justice sociale, que l’on ne saurait dire existante dans un pays où les dernières résidences de nos ainés sont qualifiées de camps de concentration, en une formule tragiquement peu hyperbolique. La lutte contre les inégalités doit redevenir un acte commun et solidaire qui vise à changer le système pour en corriger les injustices. Corriger ad vitam aeternam leur simple formulation dans le discours public ne peut plus suffire. À l’injustice, comme l’écrivait Miron, « la solution est politique. Point. »


[i] Voir Perspective monde. Début du premier choc pétrolier. En ligne sur le site « Perspective.usherbrooe.ca » (http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=520)

 

[ii]  Voir Emily S. Rueb et Derrick Bryson Taylor, au New York Times. Obama on call-out culture : ’’That’s not activism’’. Sur le site du New York Times (https://www.nytimes.com/2019/10/31/us/politics/obama-woke-cancel-culture.html

 

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