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Monsieur Ingres

Anatole France
J’aimais les arts avec passion. Comme, de ma maison, je n’avais que la Seine à traverser pour être au Louvre, j’y allais presque tous les jours, et je puis dire que ma jeunesse fut nourrie dans un palais splendide. Une justice que je dois rendre à mes professeurs, c’est qu’ils me firent comprendre le génie grec, qu'ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Je passai de longues heures au musée Campana qu'on venait d'installer et dans les salles des vases grecs qui s'appelaient encore pour beaucoup des vases étrusques. C'est en étudiant les peintures qui les décorent que je pris le goût de la belle forme, et c'est ainsi que je parvins, sans m'en douter, à comprendre le génie de Ingres.

On ne peut pas dire que Ingres nous rendit le dessin des anciens. Il n'y tendit pas. Ses procédés sont de son temps, mais il y a dans les œuvres grecques un goût que l'on ne retrouve que chez lui. L'enthousiasme est abondant et divers dans une âme de vingt ans. J'admirais Delacroix. La chapelle des anges à Saint-Sulpice m'émerveillait et, quand on disait que la peinture murale veut moins de relief et plus de tranquillité, je pensais que c'était un beau délire d’avoir fait tenir en vingt pieds carrés des colonnades magnifiques, des chevaux, des anges, des montagnes, des arbres touffus, des lointains lumineux, le ciel. J’en rends grâce aux dieux : je n’ai pas méconnu Delacroix. Mais Ingres m’inspirait un sentiment plus fort : l’amour. Je savais bien que son art était trop haut pour être accessible et je me savais gré de l'avoir pénétré. L’amour fait seul de ces miracles. Je comprenais ce dessin qui atteint la parfaite beauté en serrant de près la nature, j'aimais cette peinture la plus sensuelle et la plus voluptueuse de toutes avec une gravité magnifique. Ingres demeurait à deux cents pas de ma maison, sur le quai Voltaire. Je le connaissais de vue. Il avait plus de quatre-vingt ans. La vieillesse, qui est une déchéance pour les êtres ordinaires, est, pour les hommes de génie, une apothéose. Quand je le rencontrais, je le voyais accompagné du cortège de ses chefs-d'œuvre et j'étais ému.

Or, j'étais au théâtre du Châtelet où l’on donnait pour la première fois La flûte enchantée avec Christine Nilsson. J’avais un fauteuil d'orchestre. Bien avant le lever du rideau la salle était pleine. Je vis M. Ingres s’avancer vers moi. C’était lui, sa tête de taureau, ses yeux restés noirs et pénétrants, sa petite taille, sa forte encolure. On savait qu’il aimait la musique. On parlait avec un sourire de son violon.

Je compris qu’ayant ses entrées au théâtre, il avait pu y pénétrer et qu’il y cherchait une place sans pouvoir la trouver. J’allais lui offrir la mienne; il ne m'en laissa pas le temps.

– Jeune homme, dit-il, donnez-moi votre place, je suis Monsieur Ingres.

Je me levai radieux. L’auguste vieillard m’avait fait l’honneur de me choisir pour lui donner ma place.

Il y a un autre peintre de l’école française qui retrouva quelque chose par l’ordonnance d’une scène, par les attitudes et le style des figures. Mais M. Ingres seul nous rendit, dans son dessin, le sensualisme païen.

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