Demain et après ?

Youri PInard

De retour de notre long voyage en famille, nous retrouvons notre village aimé de Waterville au Québec, animé d’un dynamisme communautaire inspirant. Nous nous y sentons chez nous, ce qui nous donne des papillons dans le ventre après onze mois de dépaysement chronique. On ne pouvait espérer un meilleur moment pour réfléchir sur le film Demain.

Demain, un film socio-financé qui a obtenu plus de 440 000 euros d’appui sur un objectif de 200 000 et qui remporte un franc succès dans les médias sociaux et dans les salles de cinéma. Un film présenté à l’ONU lors de la COP21. Un film qui suggère: “Et si montrer des solutions, raconter une histoire qui fait du bien, était la meilleure façon de résoudre les crises écologiques, économiques et sociales, que traversent nos pays ?” Quoi? Le monde au bord du gouffre aurait besoin de se raconter une histoire qui fait du bien?

Demain le film, et la lucidité alors?

Les petits gestes écolo du quotidien ne semblent pas faire le poids en comparaison de l’importance des changements requis au niveau politique et au sein des industries. On peut légitimement se demander s’ils ne servent pas simplement à engourdir notre sentiment d’urgence pendant que nos élus continuent le dérapage contrôlé d’un système destructeur, accros à la croissance auquel nous n’osons pas encore retirer notre appui tacite.

À moins que l’action soit justement le mode de scrutin du futur? À moins que jardiner soit un geste aussi politique qu’alimentaire?

J’avais beaucoup d’espoir en allant voir Demain , le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, mais je redoutais silencieusement de me retrouver devant un film naïf. J’étais fâché contre le mouvement écologiste suite aux révélations de Cowspiracy, un film critiquant ces grandes organisations pour le choix de leurs combats; et je n’avais pas envie de me faire jouer du violon.

Au lieu de cela, j’ai vu un film plein de joie mais pas naïf qui donne un tout autre sens aux actions qui sont à notre portée. Il ne s'agissait plus de jeter l’emballage de mesclun ayant voyagé 5000 km dans le bac bleu pour se donner la sensation d’être du bon bord de la morale. Le film propose quelques solutions et des modèles de résilience touchant l’agriculture, l’énergie, l’économie, la démocratie et l’éducation. Les petites initiatives locales et intelligentes, à ma portée, étaient à présent une manière puissante d’affirmer et de bâtir un nouveau paradigme. Un mélange de désobéissance civile et de rédaction d’une nouvelle constitution. J’étais gonflé à bloc...

Prévoir Demain

Le titre tient en un mot, Demain. Il évoque la capacité propre à l’homme d’imaginer ce que pourrait être le futur. Certes, on se sent parfois impuissant face aux forces de destruction massive des conditions de la vie sur cette planète. Mais il faut alors se tourner vers notre plus profonde liberté, celle de nager à contre-courant, d’agir dans la mesure de nos possibilités, de rester (ou peut-être devenir) Humains alors même que nos systèmes nous poussent, de moins en moins subtilement, vers la déshumanisation. Le film Demain célèbre l’imagination de l’homme capable d’influencer son destin.

Certes, le public canadien ne réalise pas encore l’ampleur des enjeux, ce qui expliquerait qu’on puisse encore réussir en politique en promettant de la croissance et des emplois tout en refusant d’enchâsser dans la constitution le droit des citoyens à respirer un air qui ne les rende pas malades et à boire une eau potable. Toutefois, j’ai la conviction que le principal obstacle au changement n’est pas le manque d’information mais le manque de mobile profond.

Pour le dire simplement, nous savons tous plus ou moins distinctement que nous risquons la ruine de la vie humaine sur terre. Or, ce n’est pas la conscience qui nous meut mais le désir. D’où l’importance de nourrir, conduire et ennoblir les désirs plutôt que de les laisser passifs, répondant aux chatouillements du premier marchand venu. Demain est un film qui stimule vos désirs, ces désirs qui reconnaissent la beauté et l’intelligence et vous donnent envie d’y participer.

Demain, un nouveau récit:

L’objectif du film Demain n’est donc pas de dresser une liste exhaustive des solutions miracles aux problèmes inextricables que nous nous sommes créés en tant qu’espèce. Il réussit un tour de force: “raconter une histoire qui fait du bien” sans tomber dans le jovialisme et la “pensée positive”. Co-créer des solutions durables apparait non plus comme une opération de décroissance rachitique et de privation mais comme une aventure qui rassemble.

Demain nait d’un constat lucide et terrifiant en arrière scène, une étude dans la revue Nature qui conclut que si nous n’apportons pas des changements majeurs à notre mode de vie, nous assisterons à l’effondrement global des écosystèmes d’ici 2040-2100.

Approaching a state shift in Earth’s biosphere” suggère que cet effondrement dont le moment est difficile à préciser se fera de manière soudaine, non pas en quelques décennies, mais en quelques années, rendant l’adaptation concertée impossible à grande échelle. Dans le film, les auteurs disent avoir sous-estimé la vitesse du processus. Ils affirment par ailleurs croire à l’intelligence humaine qui peut multiplier les changements afin d’inverser le cours de ce scénario, mais les changements requis devraient être majeurs et immédiats.

Tout en faisant brièvement ce constat, le film demeure optimiste et rassembleur, carrément festif. On s’y reconnaît, on a envie de bouger, de se rassembler pour dessiner un futur.

Cet élan ressenti par plusieurs n’est absolument pas un hasard mais l’exercice d’un art bien maîtrisé. Dans le document pédagogique accompagnant le film, on assume en effet une intention liée aux mythes fondateurs: “Le monde d’aujourd’hui est né du mythe du progrès, qui est un récit auquel nous avons tous largement adhéré. Impulser un nouvel élan nécessite avant tout de construire un nouveau récit.” lit-on. Demain assume donc un des rôles important de l’œuvre d’art: inspirer une autre vision du monde; affirmer qu’une autre relation au monde est possible en montrant qu’elle existe déjà en germe.

Tous les “héros” du film parlent de résilience. La résilience est improbable lorsqu’on se contente de supporter les difficultés. Quelque chose dans l’être résilient regarde au-delà. Et si une des clés fondamentales de la résilience sociale dont nous aurons tant besoin se trouvait justement dans ce sentiment intime qu’un monde meilleur est possible et surtout de notre souveraine liberté de le choisir en dépit de tout, de le modeler à main nue s’il le faut, même imparfaitement?

Cette phrase précieuse est tombée sur la table lors d’une conversation avec Jacques Dufresne: “Il est vrai que nous sommes en grande partie des produits de l’histoire, mais si nous renonçons à en être les acteurs tout est perdu”.

Demain, le point de bascule global?

Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly, interviewés au début du film, se sont spécialisés dans la compréhension de l’extinction des espèces. À la demande d’hommes politiques, ils ont accepté la mission de rédiger l’état du consensus scientifique. Ils ont résumé les conclusions de 126 études et obtenu en plus la signature de 500 autres scientifiques endossant leur rapport visant à rendre les données scientifiques digestes et utilisables pour le public et les leaders politiques.

C’est ainsi qu’ils ont publié un document de travail alarmant repris par les dirigeants de nombreux pays, “Scientific Concensus on Maintaining Humanity’s Life Support Systems in the 21st Century, Information for Policy Makers.”

Les scientifiques semblent d’accord: nous sommes en train de compromettre les conditions de la vie humaine sur terre à un rythme tellement rapide qu’il faut absolument changer de cap dès maintenant. Mais certains hésitent à parler d’un point de bascule global. Ce concept de “state shift” ou de “tipping point”, est largement reconnu lorsqu’appliqué à la pièce à différents systèmes et suppose que les pressions sur un système atteignent un point de non-retour après lequel il bascule soudainement vers un nouvel état. Barnosky et Hadly, on conclu qu’il est plausible d’appliquer le même modèle à l’échelle globale, ce qui impliquerait des changements à si grande échelle que les conditions qui ont rendu possible la vie humaine sur terre seraient complètement bouleversées.

Un basculement global. C’est le concept sur lequel le consensus aurait été le plus difficile à obtenir. “C’est une manière trop simple de considérer les changements globaux induits par l’homme”, écrit Erle Ellis, un scientifique écologiste de l’université du Maryland dans une réponse au consensus. “En fait, cela crée un monde binaire; une ligne dans le sable. Cela donne un faux sentiment de sécurité d’un côté et de l’autre une impression qu’il est trop tard pour agir.” Une réponse qui nous semble plus philosophique de technique.

Demain échappe à ces deux écueils. Le film propose des solutions pour ralentir la destruction mais surtout il propose des pistes de résilience pour une nouvelle manière de se relier à la nature et de relier les hommes entre eux. Les actions se déroulent sur tous les plans en même temps et sont multipliables. Ces solutions qui développent la diversité, l’autonomie, la création de communautés mieux soudées aideront les collectivités à vivre humainement même quand les grands systèmes seront mis en échec.

Demain Waterville

Là où les États ont échoué, les villes peuvent prendre le relais. C’est ce que suggère le film. C’est aussi la stratégie mise en place suite à l’engouement pour le film; un peu partout, des gens se sont réunis. Des “conversations citoyennes” se mettent en place pour explorer les solutions applicables dans leurs milieux. Ce fut le cas la fin de semaine dernière dans mon petit village où quelques amis, des habitués des initiatives communautaires, se sont mis d’accord pour organiser une réunion, notamment avec l’aide de Élyse Audet, ex-conseillère municipale qui continue de s’impliquer en politique par le chemin du communautaire.

Comme dans le film, lorsqu’on voit naître le mouvement des Incroyables comestibles, on avait mis la table pour environ 15 personnes; il en est venu plus de 30, toutes animées d’un enthousiasme commun. Pour un village de 2000 âmes, c’est très significatif. Le premier plaisir fut de se rencontrer les uns et les autres. On fonde des comités afin d’explorer comment il est possible de bâtir sur ce qui existe déjà tout en donnant un nouvel élan de créativité en s’inspirant et en s’inspirant des mouvements présentés dans le film.
Tous se sont promis d’inciter d’autres personnes à voir le film; une projection locale a été planifiée destinée à sensibiliser les leaders économiques et politiques locaux et plus de citoyens.

On goûte dans ces premiers moments d’impulsion enthousiaste la magie des débuts, une énergie de fondation. Lucide, je sais que les changements concrets et profonds se font au prix d’efforts soutenus et partagés et que dans un monde où le temps se raréfie encore plus que l’air pur, le volontariat demeure un défi. Il faudra du courage et de la patience pour que la course folle de la routine ne mine pas cet élan fondateur.

Des effets secondaires et des points de bascule bénéfiques?

Lorsqu’on envisage les problèmes de notre siècle, on peut s’inquiéter du fait que tout s’accélère, que les interactions entre les différents facteurs sont difficiles à prévoir et que les solutions simples à un problème créent d’autres problèmes.

Heureusement, et on n’y pense pas souvent, la même complexité existe dans le déploiement des efforts humanistes sincères et intelligents. En effet, réunissez quelques citoyens sous prétexte d’un jardin collectif, pour manger santé et réduire l’empreinte écologique et vous produirez nombre d’effets secondaires. Des amitiés naissent, des échanges, des solidarités qui ne se créent pas par des programmes sociaux. Le film a bien démontré cet effet d'entraînement positif: l’ouverture d’une piste cyclable pour des motifs écologiques suscita une nouvelle ambiance de confiance, des citoyens qui se parlent, des diminutions dans les coûts de santé et autres bénéfices sociaux insoupçonnés... En créant la place publique on cultive un terreau pour une nouvelle sorte de démocratie.

Sans rêver à un miracle global, la notion de point de bascule ou “tipping-point” pourrait-elle aussi s’appliquer à des changements favorables? Un basculement des mentalités est-il possible? Et pourrait-il entrainer les changements requis?

“Le monde manque d’initiatives réjouissantes faciles à mettre en place et qui donnent des idées”. C’est ce que disent deux des personnages, Mary et Pam, les créatrices des incroyables comestibles : il faut commencer dans sa rue, dans son quartier, avec ses voisins, puis mobiliser les chefs d’entreprise, les élus locaux. Quand les gens commencent à faire quelque chose, ils ne s’arrêtent plus, ils continuent, échangent leurs idées, expérimentent, partagent” lit-on dans le document éducatif du film. “La vie naît de la vie” comme l’écrivait Jacques Dufresne.
S’il faut rester lucide face à des mobilisations spontanées qui sont parfois des feux de paille, il faut aussi faire confiance à cette complexité du vivant. Souvenons-nous de L’homme qui plantait des arbres, ce magnifique film de Frédéric Back inspiré du conte éponyme de Jean Giono. Elzéard Bouffier reboisait, simplement, mais sa seule action généreuse, belle et persévérante, entraina une réaction en chaine qui fit revivre toute une communauté là où régnait la désolation.




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