• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Fluxs RSS:

    Impression du texte

    Dossier: Viol

    Cologne : radiographie en temps réel d'un débat

    Stéphane Stapinsky

     

    Petit guide à l’usage de la gauche multiculturaliste et du féminisme radical pour éviter les questions gênantes

    Dans un des tomes de son journal (Permis de séjour), l’écrivain Claude Roy se demande si l’être humain est capable de regarder la vérité en face. Parce qu’il déploie sans cesse des stratégies ambiguës pour ne pas voir ce qui lui déplaît, l'homme est pour lui cet « animal menteur qui a reçu la grâce, ou la malédiction, de pouvoir se mentir à lui-même ». Roy aurait eu une abondante matière pour affiner sa réflexion s’il avait pu se pencher sur le débat idéologique consécutifs aux agressions sexuelles de Cologne.

    Si mon propos entend se concentrer sur les réactions de certains représentants de la gauche morale, antiraciste, multiculturaliste et féministe,  je précise d’emblée que le clivage droite-gauche, si tant est qu’il existe encore, n’est pas, ici, réellement pertinent. En effet, une certaine gauche et une certaine droite (on pourrait plutôt parler, à la façon d’un Jean-Claude Michéa, de deux versants du libéralisme : un libéralisme de gauche (libéralisme culturel) et un libéralisme de droite (libéralisme économique)) se rejoignent sur des enjeux comme le multiculturalisme et l’ouverture des frontières, même si les prémisses de l’une ou de l’autre peuvent être différentes. Un Bernard-Henri Lévy, qui se réjouissait l’an dernier de ce que l’Allemagne puisse éventuellement accueillir 7 millions de réfugiés (!!!), ce qui lui permettrait de combler ses besoins en main d’œuvre, est le parfait exemple d’une telle convergence. Mais il est certains que, dans l’affaire qui nous occupe, c’est la gauche morale qui déploie avec la plus grande maestria toute une gamme de postures et de stratégies visant à éviter la confrontation avec le réel. 

    Afin de nous situer, précisons que par gauche morale et antiraciste, j’entends, pour ce qui est de la France, à l’instar de Jean Bricmont, « des gens comme BHL, Cohn-Bendit, Attali, les écologistes, des journaux comme Libération et Le Monde, et une bonne partie de la gauche et de l'extrême-gauche, qui nous exhortent à ‘’accueillir les réfugiés’’, qui fustigent sans arrêt le ‘’peuple’’ pour son chauvinisme, nationalisme, racisme, ou qui ont ‘’honte de l'Europe’’ (c'est-à-dire des peuples européens), face au manque d'enthousiasme suscité par la vague de réfugiés dans les populations européennes. » De ce côté-ci de l’Atlantique, on pourrait assurément y inclure le parti Québec solidaire. En ce qui concerne les féministes pures et dures, mentionnons, pour ce qui est de la France, Caroline De Haas, ex-conseillère de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, la blogueuse CrêpeGeorgette, l’association Osez le féminisme, Clémentine Autain et, par certains côtés, la journaliste Caroline Fourest. Pour le Québec, citons notamment les noms d’Alexa Conradi, ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec, et de Julie Miville-Dechêne, présidente du Conseil du statut de la femme. 

    Un silence initial… qui s’est prolongé chez certains

    Après la révélation des événements de Cologne, l’attitude dominante des représentants de la gauche et du féminisme radical fut d’abord d’ignorer les événements. « Ils sont paniqués. Mais ils ont moins peur pour les femmes que pour eux. Ils pensaient qu'il suffisait, une fois de plus, de ne pas voir ce qu'ils voyaient. » (Éric Conan, Marianne) Faisant preuve d’honnêteté, Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d'Europe Écologie-Les Verts, a bien reconnu, le 12 janvier sur France Inter, qu'il y avait eu « une petite sidération » après les agressions. Par la suite, certains (comme Caroline Fourest) ont été jusqu’à nier l’existence de ce « silence ». Mais nous vivons aujourd’hui à l’ère des médias sociaux et les interventions et les prises de position des uns et des autres sont désormais archivées. On peut facilement constater, en consultant les pages Twitter ou Facebook des uns et des autres, qui a relayé l’information et qui a pris position. Et l’on voit très clairement un mutisme des commentateurs de gauche dans les jours qui ont suivi la divulgation des faits. Peut-on croire un instant que nous aurions été confrontés au même silence si les agresseurs avait été des skin heads néo-nazis et les victimes des migrants ? Poser la question, c’est y répondre. 

    Il faudrait sonder davantage ce silence, voir à quoi il correspond, ce qu’il révèle. Les bonnes âmes invoquent une prudence de bon aloi face à des événements sur lesquels on savait peu de choses et dont les détails ne nous ont été livrés qu’au compte-gouttes. Toutefois, Cologne n’était pas le premier incident du genre à propos duquel on avait détourné le regard. « Fermer les yeux sur la criminalité, en particulier sexuelle, imputable à des immigrés, c’est ce qu’on a fait à Rotterham, en Angleterre, où personne n’a dénoncé un réseau de proxénètes pakis de peur d’avoir l’air raciste, mais aussi en Suède, en Suisse et sans doute en France. » (Élizabeth Lévy, Causeur, février 2016) 

    Ce silence, il est d’autant plus détonnant que, lors de la crise des migrants, en 2015, un grand nombre de figures de la vie intellectuelle, du monde politique, du monde du spectacle et des arts étaient intervenues, notamment en France, souvent de manière assez ostentatoire, pour défendre l’ouverture des frontières en réponse à la déferlante migratoire. Où sont aujourd’hui ces gens, qui demeurent pour la plupart bien silencieux. On chercherait en vain, par exemple, quelque réflexion étoffée sur les agressions d’Allemagne de la part d’un Bernard-Henri Lévy, pourtant bien disert sur les combats qu’il mène. Il est vrai qu’il ne discute pas beaucoup de ses erreurs de jugement passées… Jack Lang, autre représentant de la gauche morale et président de l’Institut du monde arabe, qui a pris le temps d’intervenir dans le débat sur la déchéance de la nationalité, est cependant demeuré muet sur Cologne. De même Bernard Kouchner, Jacques Attali, Alain Minc et nombre d’autres. Semblable réserve de la part d’une bonne partie de la classe politique française, surtout à gauche. Même discrétion de la part de la plupart des intellectuels de haut niveau à gauche (seul un Slavoj Žižek s’est fendu d’un texte reproduit par L’Obs), qui ont laissé tout le terrain à leurs confrères de droite. Idem pour les universitaires (sociologues ou philosophes de service) qu’on voit intervenir habituellement sur ces questions dans les médias. Même un Raphaël Liogier, islamophile radical et habitué des médias, n’a fini par évoquer les agressions de Cologne que très tardivement, à l’occasion d’un débat radiophonique. Pour lui, plutôt que de parler de chocs entre des civilisations ou des cultures, il conviendrait  de voir dans ces événements un problème de délinquance et une conséquence de la frustration que ressentent bien des gens dans une économie mondialisé très inégalitaire. On trouve là certains thèmes récurrents dans l’analyse que fait la gauche morale et antiraciste des attaques de Cologne. 

    Un Michel Onfray, sorti de sa réserve à l’occasion de la parution de son livre sur l’islam en Italie,critique vertement ce silence de l’élite de gauche sur Cologne : « Je trouve sidérant que notre élite journalistique et mondaine, intellectuelle et parisienne, si prompte à traiter de sexiste quiconque refuse d'écrire professeure ou auteure, n'ait rien à dire au viol de centaines de femmes par des hordes d'émigrés ou d'immigrants, comme on ne dit plus, car le politiquement correct impose migrants (…) La France a renoncé à l'intelligence et à la raison, à la lucidité et à l'esprit critique. Houellebecq a raison : nous vivons déjà sous le régime de la soumission. »

    Autre stratégie, celle-là observée en Allemagne, chez des membres de la classe politique et dans certaines institutions. Il s’agit, pour le dire crûment, de se nier soi-même au profit de l’Autre : « imputer l'embarrassante réalité aux victimes plutôt qu'aux coupables. La maire de Cologne demande aux femmes d'être ‘’mieux préparées’’ quand elles sortent et de se tenir à ‘’une distance des hommes plus longue que le bras tendu’’. Les lycées proches de foyers de réfugiés incitent les parents à veiller à ce que leurs filles soient habillées ‘’discrètement’’. Le chef de la police de Vienne est plus expéditif : ‘’Les femmes ne devraient plus sortir seules la nuit.’’» (Éric Conan, Marianne

    Quelques réactions initiales de commentateurs sont particulièrement saillantes. En dépit de leur brièveté, elles nous en disent beaucoup sur l’état d’esprit de ceux qui les expriment. Parmi les « vedettes »,  le soixante-huitard Daniel Cohn-Bendit est intervenu sur la question dès le 6 janvier, sur Europe 1 : dénonciation d’une récupération possible par l’extrême-droite, désignation des agressions comme des actes relevant du droit commun, mise en garde contre les « amalgames ». On retrouve là toutes la panoplie argumentative du gauchiste bien-pensant. Cohn-Bendit rappelle toutefois, et à juste titre, que le fait d’être une « victime » (comme le sont les migrants) ne fait pas nécessairement de vous  un « civilisé », ne vous empêche pas d’être une ordure. De tels propos, dans la bouche d’un intellectuel de gauche, paraissent une évidence, alors que s’ils avaient été prononcés par un représentant de la droite, le même Cohn-Bendit les aurait sans doute qualifiés de racistes… 

    Autre réaction des premiers jours. Le 7 janvier, sur Twitter, la féministe Caroline De Haas écrit : « Ceux qui me disent que les agressions sexuelles en Allgne sont dues à l'arrivée des migrants : allez déverser votre merde raciste ailleurs. » On a là la position la plus commune que défendront jusqu’au bout la plupart des représentants de la gauche morale et du féminisme radical : le fameux « pas d’amalgame » érigé en absolu, le refus d’envisager quelque lien que ce soit entre les agressions commises et l’arrivée de migrants étrangers dans le pays, l’accusation de racisme et de manipulation par l’extrême-droite. 

    Enfin, Raphaël Glucksman, l’enfant de l'autre et le fils spirituel de BHL, y va, quant à lui, le 10 janvier sur Twitter, d’un sorte de chantage à l’émotion : « Punir les violeurs de Cologne avec gde sévérité. Mais en quoi ces crimes atroces justifieraient de laisser mourir des mômes en Méditerranée? » Certes, mais devrait-on s’empêcher de réfléchir parce que certaines images sont bouleversantes ? 

    On découvre par ces quelques réactions les paramètres principaux de la lecture que proposera des événements la gauche morale et le féminisme radical : déni de tout lien entre les agressions et l’origine ethnique des agresseurs, tendance à noyer le poisson, à dissoudre la question dans un cadre plus vaste qui en détruit la spécificité, volonté de faire dévier le débat sur des débats secondaires (nos militants de gauche s’inspirent peut-être ici d’une figure quelque peu machiavélique de la droite française, Charles Pasqua, qui disait : « Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l'affaire jusqu'à ce que personne ne comprenne plus rien. ») Car il faut coûte que coûte sauver une lecture et une vision du monde qu’on n’abandonnera à aucun prix, quitte à tordre dans tous les sens le réel. 

    Du déni pur et simple au complotisme : tout y passe

    La liste qui suit des stratégies employées par les commentateurs et activistes de la gauche morale et féministe ne se veut évidemment pas exhaustive. Elle entend néanmoins jeter un éclairage sur le malaise bien réel ressenti par plusieurs à gauche et sur les moyens pris par eux pour essayer de l’atténuer. 

    Une première stratégie, rare mais néanmoins présente, a consisté à nier purement et simplement la réalité des faits. Une intervention du ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, nous en donne un bon exemple. Le 10 janvier, donc bien après que les faits soient avérés, l’homme politique a eu le culot de dire : « Il faut arrêter de dire qu'il y a eu des viols en Allemagne. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé… » (propos rapportés par Le Canard enchaîné). Une telle inconscience est à peine concevable. 

    A côté de ce cas extrême, on peut mentionner l’existence de diverses procédures d’atténuation, d’édulcoration ou d’euphémisation de la réalité.  Sans que les faits soient jamais niés, il s’agit de jeter sur eux un éclairage qui fasse en sorte de les adoucir, de leur donner un « sens » qui les rendent moins dérangeants, un peu plus « convenables ». 

    On niera par exemple qu’existe tout lien entre l’affaire de Cologne et la question des réfugiés. Cette stratégie est employée au plus haut niveau de l’Union européenne, par la Commission européenne, qui dit vouloir exprimer « la voix de la raison ». « En ce qui concerne les crimes de Cologne, le [premier vice-président Frans Timmermans] est d’avis qu’ils ont une question de sécurité publique et qu’ils ne sont pas liés à la crise des réfugiés. » ("As far as the crimes in Cologne were concerned, he [First Vice President Frans Timmermans] said that these were a matter of public order and were not related to the refugee crisis”.) Il s’agit visiblement, pour les autorités européennes, de tout faire pour préserver l’ordre public. 

    Nous avons pu mettre en évidence quelques autres façons de noyer le poisson : 

    * Insister sur le fait qu’il s’agit d’actes de délinquance ne concernant que certains individus (et qui n’ont donc pas de dimension véritablement collective, ne concernent pas une ethnie, une culture ou une religion). Ces quelques délinquants seraient somme toute les pommes pourries au sein du sac global contenant le million de réfugiés et des immigrants accueillis en Allemagne l’an dernier. 

    * Dissoudre les agressions de Cologne dans le bain de toutes les agressions commises contre les femmes en Allemagne et dans le monde. Ce serait donc le rapport de forces découlant d’une vision « patriarcale » du monde qui serait le fin mot de l’affaire, et non les mœurs ou la culture spécifique d’un groupe d’étrangers. Aucune société n’a le « monopole » du machisme et du patriarcat, rappelle Caroline Fourest. Ces incidents ne seraient qu’un cas parmi d’autres, sur lequel certains (les extrémistes de droite) reporteraient leur attention  pour des motifs bassement intéressés. Certes, on ne doit pas négliger les agressions commises contre les femmes, l’année durant, par les « autochtones ». Mais il s’agit là d’un autre problème, qui n’exclut nullement la prise en compte de la spécificité culturelle des événements de Cologne. 

    * Certains rappellent que l’Allemagne a toujours connu sa part d’agressions sexuelles collectives. Notamment lors d’événement comme le carnaval. Ce ne serait donc pas du tout un comportement propre aux Maghrébins. A cela on peut répondre qu’aucune agression collective commise par des Allemands « de souche » n’a jamais eu l’ampleur de celle de Cologne. Et qu’on n’en avait jamais vu de telle avant les poussées récentes d’immigration. On peut aussi rappeler que ce type de rituel violent existe dans certains pays arabes, comme on a pu le voir au Tahir en 2011. Et que, même chez les Turcs, une communauté qu’on dit bien intégrée en Allemagne, des crimes d’honneur, des meurtres d’honneur ont lieu, même si on en fait peu de cas. 

    Autre stratégie employée à toutes les sauces : déplacer le débat principal vers d’autres débats qui, quoique pertinents, distraient l’attention de l’essentiel. 

    Voici d’abord un exemple caricatural. Sur son compte Twitter, le 12 janvier, l’ultragauchiste et féministe Clémentine Autain écrit : « entre avril et sept 1945, environ 2 millions d'Allemandes ont été violées par des soldats. la faute à l'islam ? » Une comparaison bien sûr tout à fait inappropriée, anachronique, qui a soulevé l’ire de bien des internautes. Eugénie Bastié, du Figaro, lui a répondu ainsi : « Non, la faute a l'armée rouge communiste. Communistes avec qui vous êtes alliés au Front de gauche. » 

    Le procédé le plus commun utilisé par les représentants de la gauche morale consiste bien sûr à faire porter la discussion sur l’instrumentalisation de ces événements par l’extrême-droite (Pegida, en Allemagne, ou le Front national, en France). Passe ainsi au second plan le débat sur les agressions elles-mêmes. Je ne soutiens pas que tout débat sur l’instrumentalisation soit à écarter. Il y a bien, en certains cas, risque réel d’instrumentalisation.  Mais celle-ci n’intervient, en toute logique, qu’en second lieu. Car pour qu’il y ait instrumentalisation, il faut d’abord que certains événements soient survenus. En Allemagne, cette stratégie a eu des conséquences funestes pour certaines victimes qui, alors qu’elles ne faisaient que raconter la réalité de leur agression, se voyaient accusées par certains militants d’être racistes ou de « faire le jeu » des racistes… 

    Plusieurs interventions, dans la presse traditionnelle et sur les médias sociaux, ont concerné la manipulation de photos par certains blogueurs et par certains sites d’extrême-droite, qui ont reproduit, afin d’illustrer leurs articles, des images plus anciennes prises lors d’autres incidents. Ce procédé, certes discutable sur le plan déontologique, n’invalide cependant en rien les informations factuelles rapportées par ces blogueurs et ces sites concernant les agressions de Cologne. On peut, comme moi, rejeter totalement l’idéologie qu’ils professent, tout en reconnaissant que, sur le plan de l’information, ils ont été souvent bien plus utiles, dans cette affaire colonaise, que bon nombre de médias et blogueurs de gauche, empêtrés dans leur réserve et leur autocensure. Il faut bien sûr, en en faisant usage, aiguiser son esprit critique. 

    Autre stratégie qui n’est pas nouvelle: le chantage à la complexité des choses. Opposer aux explications simplistes des dénonciateurs la complexité du réel, dont certains spécialistes, universitaires de préférence, seraient les dépositaires privilégiés. Il peut s’agir de « l’inévitable sociologue excusiste interrogé par Libération », qu’évoque Élizabeth Lévy, qui soutient que « ces hommes n’ont d’autre choix que de tomber dans la criminalité », les pauvres... » (Causeur, février 2016). Un Raphaël Liogier est tout à fait à sa place dans cette confrérie, mais bon nombre d’autres aussi, du CNRS ou d’ailleurs… 

    Un autre procédé maintes fois employés par les commentateurs de gauche au cours des dernières semaines consiste à invoquer, pour expliquer les événements, une cause extérieure. Et ce, afin d’éviter que l’explication ultime repose sur les agresseurs eux-mêmes et sur leurs « valeurs ». 

    On a ainsi eu droit à une belle variété d’hypothèses. Les plus prévisibles : une manipulation, sinon une conspiration de l’extrême-droite pour ternir la réputation des immigrants et faire en sorte que soient révisées les politique d’immigration. J’ai aussi lu quelque part que ces événements pourraient être un autre complot… juif ! Hypothèse plus sérieuse celle-là, car soulevée par la police de Cologne elle-même : l’implication de la mafia marocaine, qui « enrôlerait » ces jeunes hommes pour leur faire commettre divers larcins (rappelons qu’en plus des plaintes pour agressions sexuelles, plusieurs centaines d’autres l’ont été pour des vols). Explication intéressante mais qui n’interdit nullement de prendre en compte la vision de la femme qu’ont les immigrés et les réfugiés. 

    Certains commentateurs ont lancé l’idée que ces jeunes hommes pourraient avoir été partie prenante d’un acte de terrorisme d’un genre nouveau, visant à répandre l’insécurité dans les villes et par là à déstabiliser l’Europe. C’est une possibilité, mais Daech ou Al Qada n’ayant pas revendiqué cette action, l’hypothèse paraît devoir être écartée.

    Bien sûr, les deux dernières possibilités ne sont pas à exclure absolument. Il est fort possible en effet que les mafias aient joué un rôle favorisant ces agressions. L’enquête policière le dira. Et, qui sait, un jour, une nouvelle forme de terrorisme verra-t-elle le jour dans nos cités? Même si elles ne sont pas complètement absurdes, ces hypothèses nous éloignent toutefois de la prise en compte de vraie nature des agressions de Cologne. 

    Cette présentation des stratégies rhétoriques et des procédés argumentatifs déployés par une certaine gauche antiraciste et par les représentants d’un féminisme radical conserve toute son utilité bien qu’un mois se soit déjà écoulé depuis les événements. En effet, l’analyse que propose aujourd’hui cette gauche morale et ce féminisme radical, loin d’être plus profonde et plus nuancée, reproduit encore et toujours ces même travers que nous avons identifiés. On cherche encore à noyer le poisson. En témoigne ce texte, en date du 2 février, d’une certaine Alix Barré, dont voici un extrait des plus éloquents : 

    « Le viol, la violence, et le harcèlement tant sexuel que moral ne sont absolument pas des problèmes qui peuvent se réduire à la nationalité ou à la culture. LeVif.be a publié un article expliquant que les agressions sont le résultat d'une « frustration sexuelle » due au fait que les hommes du Moyen-Orient n'ont que peu de contacts avec les femmes.Laurence d'Hondt, l'auteure de cet article, met en avant la relation entre ces incidents et ce qui s'est passé en Égypte, où des femmes journalistes ont été encerclées par un groupe d'hommes puis agressées sexuellement sur la place Tahrir. Si l'ampleur des évènements de Cologne est comparable à un pays du monde arabe, le fait de se concentrer uniquement sur un tel exemple est probablement dégradant. L'Occident semble oublier les différences géographiques et culturelles importantes qui existent au sein même du monde arabe. Évidemment, il y a des différences culturelles entre l'Orient et l'Occident, mais il est très idéaliste d'affirmer que le harcèlement ne concerne que les pays arabes et, d'autre part, que les sociétés occidentales ont réussi à « délivrer » les femmes de ce problème. (…) Il est primordial de trouver les responsables, mais il est également crucial de comprendre comment de tels abus ont pu être commis dans un espace public et en si grande nombre. Cependant, le fait de renvoyer tous les immigrés dans leur pays d'origine ou de se concentrer sur « l'éducation » des réfugiés entrants n'est pas la solution. Le harcèlement existait et a perduré bien avant la crise des réfugiés, et il y a de fortes chances qu'il reste l'un des plus grands défis de notre société, et ce même si nous fermons nos frontières. »

    Décidément, une certaine gauche a encore bien du chemin à faire…

    Date de création : 2016-02-04 | Date de modification : 2016-02-06
    Informations
    L'auteur

    Stéphane Stapinsky

    0%
    Dons reçus (2018-2019):0$
    Objectif (2018-2019): 25 000$


    Nous avons reçu près de 11 407$ lors de la campagne 2017-2018. Nous vous remercions de votre générosité. Pour la campagne 2018-2019, notre objectif s'élève à 20 000$.

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.