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    Dossier: Expert

    Campagne référendaire au Royaume-Uni : exeunt les experts?

    Stéphane Stapinsky

    Les experts de ce monde (universitaires, membres de think thanks, employés ou consultants d’organismes officiels nationaux ou internationaux) ont la gueule de bois par les temps qui courent. Ils sont assez mécontents, frustrés même. Car, dans les débats publics, leurs voix paraissent ne plus porter. On ne les écoute plus. C’est comme si une part importante de la population de nos pays avait perdu confiance en eux, était devenue imperméable à leur discours, aux faits indubitables, aux vérités dont ils sont porteurs. 

    Deux événements font la démonstration de ce constat. D’abord l’élection présidentielle américaine, avec la présence d’un Donald Trump qui dit une chose un jour, et son contraire le lendemain, et qui trafique les faits comme Merlin l’enchanteur, sans perdre aucun vote. Puis, au Royaume-Uni, la campagne du Brexit, dont un analyste a pu dire qu’elle était synonyme de « malhonnêteté à l’échelle industrielle » (« dishonesty on an industrial scale ») (1).

    Certains analystes ont voulu mettre un nom sur cette réalité. Nous serions en effet, pour eux, entrés dans une nouvelle ère, celle dite de la « post-vérité » (« post-truth »), une ère « post-factuelle ». Dans les débats publics au sein de nos démocraties, « le consensus sur les faits ne serait plus vraiment important pour les acteurs politiques de même que pour les électeurs » (2). Nous serions en quelque sorte en présence de la version postmoderne de la politique : «Le postmodernisme nie l’existence de quelque vérité objective que ce soit. Il n’a rien à tirer des faits. Il justifie le relativisme, quelles qu’en soient les conséquences. » (3) Les politiciens extrémistes que nous voyons prospérer un peu partout, pourfendant les élites déconnectées de leur peuple, les Trump, les Marine Le Pen et le Victor Orban de ce monde, ne feraient que tirer profit de ce nouveau contexte idéologique (tout en l’alimentant). 

    D’aucuns en tirent déjà des conclusions au sujet de l’avenir de la démocratie. Certains voudraient minimiser radicalement, sinon abolir, toute manifestation de démocratie directe (référendum, etc.), afin de laisser toute la place aux représentants élus, censés défendre de manière pure les intérêts du peuple. D’autres, parfaitement décomplexés, vont beaucoup plus loin. Il faudrait, selon eux, remettre en question le droit de vote de certaines catégories de la population. «Nous devons débarrasser du corps électoral américain les gens ignorants» », écrit sans ambages David Harsanyi, éditeur senior de la revue The Federalist (4). Ce qui reviendrait à abolir purement et simplement la démocratie, pour la remplacer par autre chose, un régime « épistocratique », auxquels ne prendraient part que les bien informés (5).

    Avant de donner raison à ces analystes, avant d’admettre l’idée que nous sommes bien entrés dans une ère « post-factuelle » entièrement inédite, nous aimerions examiner le cas particulier de la campagne du Brexit, qui s’est conclue, comme chacun sait, par la victoire du camp du « Leave », le 23 juin dernier. Comme nous le verrons, cette question du lien entre les experts et la politique est bien plus complexe qu'il ne semble au premier abord..

    Brexit : une campagne sale



    La population du Royaume-Uni a choisi, à 52% contre 48%, de quitter l’Union européenne, lors de la consultation référendaire du 23 juin dernier. Pour les partisans du « Leave », il s’agit d’un moment « rare et historique de démocratie directe » (6) Pour une bonne partie des élites politiques, économiques et médiatiques, au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde, qui soutenaient majoritairement le maintien de l’adhésion à l’UE, ce fut une victoire du populisme le plus crasse. « Le référendum du Royaume-Uni sur l’Europe n’a pas été un triomphe pour la démocratie. La démocratie a été trompée, la population dupée, les faits et les analyses d'experts ont été balayés du revers de la main comme étant l’expression d’une '' politique de la peur''» (7), ainsi que l’écrit un universitaire anglais.

    Ceux qui ont suivi la campagne du Brexit l’ont constaté et répété : ce fut une joute politique rude, sans concession, agressive et violente (une députée travailliste fut même assassinée, on s’en souviendra). Au Québec, ayant subi l’épreuve de deux référendums acrimonieux en 35 ans, nous savons de quoi il retourne avec ce genre de campagnes… Le Royaume-Uni est plus divisé que jamais, à bien des égards, et les plaies des uns et des autres seront longues à cicatriser.

    Un aspect de la campagne a été particulièrement mis en relief, et dénoncé par la plupart des analystes : les deux camps, mais surtout celui des « pro-Brexit », ont manipulé les faits et propagé sans vergogne des faussetés. « La campagne des deux camps a été hystérique et sensationnaliste, on a saupoudré de part et d’autre de soi-disant ‘’faits’’ concernant l'immigration, les emplois et les sommes d'argent perdus et gagnés avec l'adhésion » (8). Pour le président du Comité du Trésor du Parlement britannique, « l’un et l’autre des deux camps ont multiplié durant la campagne référendaire les déclarations scandaleuses et les affirmations non étayées, qu’ils présentaient comme des faits avérés » (9). 

    Ces manipulations, ces distorsions de la vérité, cette politique empreinte de sentiments extrêmes, furent donc le fait des deux camps! Il faut y insister : car bien des analyses dans la presse dans les jours et les semaines qui ont suivi le référendum tendaient à faire porter, à ce propos, tout le blâme au camp du « Leave »  (le camp du « Remain» ayant été décrit, selon cette même presse, comme celui de la mesure, de la vérité et des faits). 

    L'argumentaire du camp du maintien dans l’UE était lui aussi imprégné de demi-vérités, voire de faussetés. Par exemple, les tenants du Brexit se virent accusés par leurs adversaires d’être avant tout motivés par des préjugés (xénophobes, anti-européens, etc.). Cependant, « des sondages ont  bien montré que la majorité des pro-Brexit justifiaient leur vote sur des principes, dont celui ‘’qui dit que les décisions concernant le Royaume-Uni doivent être prises au Royaume-Uni’’. Autrement dit, ils croyaient en la démocratie. » (10) On a aussi dit que le camp du départ était farouchement contre l’immigration. C’est sans doute exact pour un certain nombre de ses membres, mais un sondage post-Brexit révèle pourtant que 84 % des Britanniques sont d’avis que les citoyens de l’Union européenne résidant au Royaume-Uni doivent être autorisés à y rester (11).

    Il est cependant vrai que le camp pro-Brexit a été particulièrement retors. Certains mensonges étaient cousus d’un fil blanc très épais mais on n’a pas hésité à les propager sur les affiches publicitaires à travers le pays. Ainsi en est-il du fameux “We send the EU £350 million a week” (« Nous envoyons à l’Union européenne 350 millions de livres sterling par semaine »), une fausseté, ce qu’a d’ailleurs reconnu Nigel Farage après le vote. On a également su trouver des slogans simples mais efficaces, qui en appelaient aux émotions, comme « Take back control », « Regain our sovereignty », ou « Increase our power ». Antoine Robitalle, citant un ouvrage récent, rappelle « qu’un des principaux bailleurs de fonds du parti UKIP, Arron Banks, a déclaré qu’au début de la campagne référendaire, les leaders du Leave (pro-Brexit) ont conclu que les ‘’faits, ça ne fonctionne pas’’. La campagne du ‘’Remain’’ (anti-Brexit) ne mettait en relief ‘’que des faits, des faits, des faits. Ça ne fonctionne pas, c’est tout ! C’est par les émotions que vous devez toucher les gens. De là vient le succès de Trump’’. » (12)

    Un des mensonges qui fut le plus reproché au camp pro-Brexit : les 350 millions de livres sterling que Londres verserait chaque semaine à l'Union européenne. Les leaders du camp du "Leave" ont reconnu après le vote que c'était  une fausseté. Source en ligne : The Telegraph.


    Ce climat pourri, cette propension au mensonge tous azimuts, sont-ils quelque chose d’inédit (ce qui accréditerait la thèse de l’entrée dans une ère “post-vérité”), ou bien s’agit-il de la simple exacerbation de tendances déjà existantes ? Il nous faut creuser davantage ces interrogations.

    L’intervention des experts

    On l’a dit: les membres de couches dirigeantes du Royaume-Uni, ceux de l’élite économique et même religieuse, ainsi que l’univers médiatique et intellectuel, se sont très majoritairement opposés au Brexit. Des hommes politiques et autres VIP de l’étranger furent même invités à avenir appuyer le camp du « Remain ». Une très forte proportion des économistes a pris parti contre le Brexit, et elle n’a eu de cesse d’avertir la population que le départ de l’Union européenne aurait des conséquences catastrophiques pour l’économie du pays.

    Mais le bon peuple a été dur d’oreille, car il n’a prêté aucune attention à ces pronostics apocalyptiques. « Un sondage préréférendaire YouGov en donne la raison : les électeurs pro-Brexit n’avaient aucune confiance dans les avis des experts. Ils ne voulaient pas baser leurs jugements sur ce que pouvaient dire les politiciens, les universitaires, les journalistes, les organisations internationales, ou les think tanks. » (13) Une enquête d’opinion menée juste avant le vote a indiqué que « seul un électeur pro-Brexit sur cinq faisait confiance aux économistes à propos du référendum sur l'UE, plus de 60 pour cent des partisans du maintien soutenant cette position. Mais le scepticisme des électeurs pro-Brexit concernait les universitaires dans leur ensemble. Si un quart d’entre eux faisait confiance aux universitaires au sujet des enjeux du référendum, 54 pour cent ne le faisaient pas du tout. En revanche, près de sept partisans du maintien sur dix avaient pleine confiance dans les avis des universitaires. » (14)

    Capture d'écran, YouTube


    Des propos d’un des leaders du camp Pro-Brexit ont déclenché un véritable incendie dans les milieux universitaires et dans le monde des experts. Et presque trois mois après le vote, des articles y font toujours allusion.

    Lors d’une entrevue télévisée à Sky News, le ministre conservateur Michael Gove, alors qu’il évoquait la crise de l’euro, a lancé la bombe qui suit : « I think people in this country have had enough of experts. » (« Je pense que les habitants de ce pays en ont assez des experts. ») Ces quelques mots, que les médias ont retenus et diffusés, n’étaient en fait que l’amorce d’une phrase qui était, au bout du compte, bien plus nuancée (voir document associé). Mais les tenants du « Remain » ont refusé de faire quelque nuance que ce soit, et n’ont voulu voir dans cette opinion du ministre, qu’une manifestion de populisme et d’anti-intellectualisme primaire, la volonté, de sa part, de justifier l’ignorance dans laquelle se complaisait, selon eux, une bonne partie de l’électorat. «Combien de temps s’écoulera-t-il avant que M. Gove, un ancien ministre de l'éducation, rassemble en tas des livres et les brûle dans un grand feu de joie? » (« How long before Mr Gove, a former education secretary, is piling books on to bonfires? »), a demandé le plus sérieusement du monde un chroniqueur de l’austère Financial Times (15). 

    Après le vote : le mépris condescendant des experts

     Le résultat du référendum fut un choc pour les classes dirigeantes du pays. Jusqu’à la fin, la plupart des sondages semblaient donner comme gagnant le camp du « Remain ». Cruelle ironie de voir, justement dans le cadre de cette campagne, des experts, ceux des maisons de sondage, se tromper à nouveau…

    Une majorité d’universitaires n’en revenait tout simplement pas du résultat. Ceux qui croyaient encore que les débordements émotifs sont l’apanage d’un petit peuple irrationnel et peu instruit allaient être définitivement détrompés. Car, dans les jours et les semaines qui ont suivi le référendum, ce dont témoignent d’innombrables blogues, articles, entrevues audio et vidéo, c’est bien que les experts en rationalité sont tout sauf rationnels lorsqu’il s’agit de politique… Chez plusieurs d’entre eux, l'attachement à l'Union européenne dépassait visiblement le simple appui rationnel à un régime politique. On avait plutôt l’impression d’être en face de gens convaincus d’être dans le camp du Bien.

    « Je suis horrifiée par le résultat, que je m’efforce toujours de comprendre, bien j’aie entendu tous les arguments sur les gens abandonnés à leur sort et à leur peur de l'immigration, etc. », gémit Jo Shaw, professeure à l’Université d’Édimbourg.

    Pour un autre universitaire, « comme beaucoup parmi les 16 millions de personnes bizarres qui ont voté pour rester dans l'Union européenne jeudi dernier, je me suis senti déprimé, en colère et dépossédé de mes droits depuis l’annonce des résultats. » (17) Un professeur d’origine canadienne, qui enseigne la politique à Oxford, dit pour sa part sans ambages : « Je suis incapable de comprendre la majorité des électeurs qui a choisi de quitter l’Union européenne ».

    Certains, qui ne constituent cependant pas une majorité, comme Jeffrey Kopstein, de University of California, sont d’avis qu’il y a une leçon à tirer du résultat du scrutin : « Ce que ce résultat nous apprend, en tant que professeurs, chercheurs, c’est qu’il nous faut quitter notre bulle et aller voir ce qui se passe dans la rue. Parce qu'aucun de mes amis, amis Facebook, vrais amis, aucun d'entre eux ne pensait que cela allait se passer ainsi. » (18)

    Les émotions dominantes qui colorent ces commentaires dans leur ensemble sont bien la colère, la frustration et le ressentiment. On se laisse facilement aller au dénigrement et au mépris de ces électeurs du peuple, grossiers et ignorants, sous-éduqués, qui ont voté contre leur propre intérêt et ruinent l’avenir de ce pays et de la jeune génération. « Comment les électeurs ont-ils pu être à ce point ignorants t rejeter la tutelle et les valeurs de ces oints du XXe siècle [que sont les experts]? Lorsque les leaders de tous les grands partis politiques, lorsque le FMI, l'OCDE, les grandes entreprises, Barack Obama et Mark Carney déclarent à l’unisson que le Royaume-Uni doit rester dans l'Union européenne, comment se pourrait-il que 52 % pour cent des électeurs britanniques, lors d’un vote massif, les aient laissés en plan allègrement ? », écrit avec beaucoup d’ironie un analyste. Peter Scott, spécialiste des universités pour The Guardian va même jusqu’à invoquer la folie : « les conséquences de Brexit sont déprimantes et les universités commencent seulement à entrevoir les nombreuses conséquences destructrices qu’aura pour elles ce moment de folie » (20)

    Les partisans du « Remain » ont également porté quelques coups bas à leurs adversaires. Encore une fois, on est assez loin de la neutralité du discours rationnel. Ainsi que le souligne Brendan O’Neil, certains sont même allés jusqu’à comparer leurs adversaires à diverses bestioles assez peu ragoûtantes :

    « Les dirigeants pro-Brexit ont ‘’jeté plusieurs pierres’’ pour écraser ces points de vue [nauséabonds], écrit un chroniqueur, comme si les pro-Brexit étaient des insectes. ‘’C’est comme si les égouts avaient débordé’’, dit un autre, comme si les partisans du « Leave » étaient de la merde. Des caricatures dans certains journaux ont représenté les partisans du Brexit comme des rats vomissant dans les égouts de l'opinion publique, et comme des chiens salivant devant leurs ordinateurs. » (21)

    Cette réaction hautement émotive de beaucoup, dans le camp anti-Brexit, y compris chez les universitaires, a eu son prolongement sur le plan de l'analyse des faits. On est tout de suite passé aux constats extrêmes. Le référendum sur le Brexit était la preuve indubitable que le Royaume-Uni était devenu une démocratie post-factuelle dont les fondements reposent sur la peur (22). Un savant commentateur a même écrit que le référendum sur la sortie de l'Union européenne était le premier référendum de l'ère « post-vérité ». Le peuple n’aurait pas dû pouvoir se prononcer sur un sujet pareil, dont les enjeux sont bien trop complexes pour lui. « Je ne pense pas, écrit une universitaire, que les référendums soient le mécanisme permettant de résoudre ce genre de problèmes. – Je suis assez d'accord avec Richard Dawkins lorsqu’il aborde cette question. Les citoyens en général n’ont pas l'expertise requise. Ces propos peuvent sembler élitistes, mais en réalité je suis seulement un partisan de la démocratie représentative. Ce sont les députés que nous élisons qui doivent résoudre ces problèmes. » (23)

    Les électeurs pro-Brexit auraient été manipulés par des démagogues. Plusieurs, dans le camp du Remain, experts compris, vont jusqu’à demander la tenue d’un second référendum, ou l’annulation de celui-ci. « Je ne crois pas, écrit un universitaire britannique, qu’on ait communiqué au public britannique les faits de base qui lui auraient permis de prendre une décision réfléchie. » (24)

    Mais, posons une question impertinente : si le maintien dans l’Union européenne l’avait emporté, assisterions-nous aujourd’hui à une telle remise en question de la démocratie directe sur la base de l’ignorance supposée du peuple? Je ne le crois pas. Rien de tel n’est arrivé à la suite du référendum écossais, pour prendre un exemple récent.

     Ce qui me paraît évident, c’est que les universitaires et les experts réagissent comme s’ils avaient été bafoués dans leur orgueil. Il semble en effet difficile à plusieurs d’entre eux d’admettre qu’être « titulaire d’un doctorat ne donne pas plus de valeur à votre vote ou à votre opinion » (25). Ayant été incapables de faire passer leur message, de communiquer efficacement avec la population en général, ils n’acceptent tout simplement pas la tournure des choses. C’est pour cette raison que sonne faux cet appel visant à expurger tout affect du champ politique: « À la défense de l'expertise : il est temps d’arracher le cœur à cette politique ‘’des passions’’. Ce dont nous avons besoin, c’est de la bonne vieille logique. » (26) Car, on l’a bien vu, les universitaires ne sont pas moins guidés que n’importe qui par leurs émotions lorsqu’il s’agit de justifier leur engagement politique.

    Convergence sociologique et homogénéisation idéologique du monde universitaire

    Ce qu’a révélé le référendum en Angleterre, c’est en premier lieu une séparation entre les experts et la population en général. Ayant déjà évoqué cette question plus haut, je n’insisterai pas.

    Ce qu’on peut également mettre en évidence, en deuxième lieu, c’est une convergence sociologique au sein du monde universitaire. «Citant Megan McArdle, chroniqueur au Bloomberg, je dirais que, ''à bien des égards, les membres de la classe professionnelle mondiale ont commencé à se sentir plus proches les uns des autres qu'ils ne le sont des autres habitants de leur propre pays''. » (27) Cela n’est guère surprenant, dans la mesure où les experts, universitaires ou autres, font partie des élites mondialisées avec qui ils partagent  valeurs et intérêts.

    Les universitaires britanniques soutiennent pour la plupart la mondialisation, la mobilité de la main d’œuvre, l’ouverture des barrières commerciales et l’abolition des frontières, car ils en sont les bénéficiaires. Pour Jean Pisani-Ferry, « si tous les économistes, encore moins tous les chercheurs en sciences sociales, ne prônent pas l’intégration internationale, ils sont indubitablement plus enclins que le citoyen ordinaire à en souligner les avantages. » (28) Parmi les arguments les plus souvent mentionnés dans les milieux universitaires en faveur du maintien dans l’Union européenne, mentionnons les effets positifs sur la mobilité des étudiants, l’établissement de liens privilégiés en matière de recherche et les programmes de financement de l’Union européenne. 

    Troisième point. Une certaine homogénéisation du monde universitaire du point de vue politique et idéologique a également pu être mise en évidence à l'occasion de ce scrutin. 

    Un sondage du Times Higher Education, organisé quelques semaines avant le vote, a révélé que plus de 90 % des universitaires s’opposaient au Brexit. Aussi, ne faut-il pas se surprendre du commentaire d’un spécialiste des sciences sociales avouant au professeur Frank Furedi le lendemain du vote, qu’il n’avait « jamais rencontré ou parlé à quelqu’un qui appuyait le Brexit » (29) 

    Autre statistique confirmant cette homogénéisation sur le plan politique : « un […] sondage réalisé avant la plus récente élection générale démontre que 46 % des universitaires appuient le Parti travailliste et 22 % le Parti vert. » (30)

    Pour l’universitaire pro-Brexit Frank Furedi, le débat, au sein des institutions universitaires était dès le début nettement orienté en faveur du « Remain ». Après le 23 juin, c’était comme s’« il ne pouvait y avoir qu'une seule façon d'interpréter les résultats du référendum et qu’on supposait que tout le monde étant en accord avec le point de vue collectif ainsi défini » (31) Un certain climat de censure a régné :  «Même avant le référendum, les réunions consacrées au Brexit sur les campus avaient tendance à privilégier la discussion sur les dangers qu’il faisait courir à l'enseignement supérieur, plutôt que d'offrir un véritable lieu de débat. De nombreux collègues pro-Brexit se sont sentis obligés de garder le silence après que les administrateurs universitaires aient pris l'initiative sans précédent d'adopter une position institutionnelle commune sur un sujet aussi controversé politiquement. Ainsi qu’un jeune professeur, qui se sentait bien seul, m'a écrit: ‘’Ce fut comme si je me réveillais en territoire étranger – Je voulais seulement me cacher.’’ » (32)

    Éloignement des gens ordinaires, soutien à la mondialisation et aux politiques qui en découlent, positionnement idéologique bien campé à gauche, tout cela fait des experts et des universitaires des acteurs à part entière de ce débat. Et discrédite grandement toute prétention à l’objectivité qu’ils pourraient avoir.

    Les experts et le peuple : un sentiment de rejet

    Mais que reprochaient donc exactement les gens du peuple à ces universitaires et à ces experts qui ne voulaient finalement que leur bien, en les éclairant de leurs lumières afin qu’ils prennent la décision la plus judicieuse possible ?

    Jean Pisani-Ferry a réfléchi à cette question. Il a identifié certains points de friction entre les gens ordinaires et les experts.

    En premier lieu, il évoque la « piètre estime des électeurs pour ceux qui n’ont pas été capables de les mettre en garde contre le risque d’une crise financière en 2008. (…) Les gens sont en colère contre ce qui leur semble une nouvelle trahison des clercs. » (33). Beaucoup sont d’avis que les experts économiques ont en quelque sorte vendu leur âme à la finance.

    Pour bien des gens, les experts ne sont pas des acteurs neutres dans ce débat, ils sont biaisés, « pas nécessairement parce qu’ils sont la proie de conflits d’intérêts, mais parce que leur profession même les pousse à soutenir la mobilité de la main-d’œuvre, l’ouverture commerciale et plus généralement la mondialisation. » (34)

    Et, comme ces experts « font valoir les bienfaits de l’ouverture (…), ils ont tendance à négliger ou à minimiser ses effets sur certains métiers, certains groupes ou certains territoires. Ils considèrent l’immigration (…) comme un bénéfice net pour l’économie, mais ils ne portent pas suffisamment attention à ce qu’elle signifie pour des travailleurs qui voient s’exercer des pressions à la baisse sur leurs salaires ou pour des populations locales qui peinent à trouver un logement abordable, à inscrire leurs enfants dans des écoles surpeuplées, ou à être soignées par un système de santé débordé. En d’autres termes, les experts sont coupables d’indifférence. » (35)

    Je crois pour ma part qu’il y a sans doute eu, dans une partie de la population, un effet de saturation du discours expert. Tous les jours, à la télé, sur internet, dans les journaux, dans la publicité, on peut voir ou lire des experts qui vont nous dire quoi faire, quoi manger, comment nous conduire, que penser, etc. Je pense que cette phrase, « People in this country have had enough of experts » a dû sonner comme un coup de gong. Elle a marqué, chez bien des gens, un réveil : je peux également me fier à mon jugement, et non pas simplement suivre aveuglement ce qu’on va me dire et qui ne semble pas correspondre à ce qu’ils voient autour d’eux, à ce qu’ils expérimentent. Ce qui ne veut pas dire, précisons-le, qu’ils rejettent l’expertise en tant que telle.

    Les gens ordinaires, pour une bonne part, sont dotés d’un certain bon sens. Ils voient bien qu'il y a perpétuellement des conflits entre experts. Ils voient bien que les experts peuvent se tromper, qu’ils sont parfois habités par des passions sombres, qu’ils peuvent aussi être instrumentalisés, manipulés par les hommes politiques ou la grande entreprise, parfois de leur plein gré. Ils savent bien qu’on se sert fréquemment de l’autorité de leur expertise pour clore un débat gênant.

    « Quelques jours avant le référendum : un sondage publié par The Observer rapporte que neuf économistes exhortent la population à rejeter le Brexit. Le lendemain : une lettre dans le journal The Guardian publiée par dix économistes, lauréats du Prix Nobel, exhortant encore une fois à voter REMAIN ». Ne peut-on interpréter ces interventions médiatiques d’experts, à ce moment-là, comme une tentative de manipulation des électeurs ?

    Les universitaires et les experts ont, il faut bien le dire, une part de responsabilité dans l’apparition de cette attitude de rejet par la population. « Quand tous ceux qui œuvrent au sein des universités semblent partager les mêmes idées, et que ces idées sont en décalage avec celles du reste de la société, les universitaires doivent réaliser qu’ils ne peuvent exiger de la population en général qu’elle leur prête une oreille attentive. » (37)

     Pour l’essayiste pro-Brexit Joanna Williams, sous la poussée de la gauche postmoderne, les universités sont devenues des sortes de “bulles idéologiques” au sein desquelles sont professées des idées totalement déconnectées de l’expérience réelle des gens. 

    « Alors que les commentateurs se sont attardés à mettre en lumière les pitreries d’étudiants pratiquant la censure, certains professeurs ont pu transformer, mine de rien, les universités en bulle idéologique. Pour de nombreux universitaires, l'enseignement supérieur est devenu un Espace politique sécuritaire (political Safe Space), un lieu où ils peuvent se mettre à l’écart des pensées et des personnes avec lesquelles ils sont en désaccord. Cette position de sécurité permet à certains chercheurs de glorifier leur radicalisme auto-proclamé, leurs travaux soi-disant progressistes sur l'identité de genre, l'intersectionnalité, la théorie critique de la race et l'hétéronormativité, sans jamais avoir à tester leurs points de vue sur le grand public. » (38)

    Autre ironie de la vie universitaire : beaucoup, parmi ceux qui  aujourd'hui défendent l’expertise et la connaissance face à un peuple ignorant, ont contribué, par leurs travaux,  à déconstruire la notion de vérité et de savoir. Les disciples de Foucault et consorts ont fait en sorte de réduire le réel (les institutions, les rapports humains, etc.) à des rapports de pouvoir. Ce « nouvel amour de la connaissance, des faits et de la vérité est le fait des mêmes personnes qui ont fait leur carrière universitaire en affirmant qu'il n'y avait pas de vérité – que, dans le meilleur des cas, il pouvait y avoir plusieurs vérités, et que la connaissance est dépendante de la perspective et de l'identité du chercheur. Tel est donc leur amour de la connaissance. Ils ont mis au rebut les textes de la grande tradition occidentale (« canon ») afin de transformer le cursus universitaire en une célébration relativiste de la politique identitaire. » (39)

    Faut-il s’étonner que le peuple retourne contre les universitaires et les experts les armes qu’ils ont eux-mêmes élaborées ? La pensée 68, les idées postmodernes, avec leur critique des pouvoirs, leur perspectivisme, ont assurément essaimé dans la population en général, comme l’a fait à une autre époque la psychanalyse. Aujourd’hui, dès qu’un homme rencontre une femme quelque peu autoritaire, il la juge castratrice. Et lorsqu’un autre entend un expert affirmer avec assurance son point de vue à la télé, il se demande pour sa part : Sur quoi s’appuie-t-il? Quels intérêts défend-il ?

    Alors, que peuvent donc faire les experts et les universitaires pour combler le fossé qui les sépare de la population en général ?

    Ils doivent d’abord cesser de jouer les vierges offensées. Ils doivent prendre leur part de blâme dans cette incompréhension réciproque. Ils doivent également cesser de stigmatiser les défauts du peuple, on l’a assez fait, et examiner plutôt les leurs. Ils doivent admettre que, lorsque le débat porte sur des enjeux cruciaux, la place de l’émotion, à côté de la raison, est chose naturelle. Ils ne doivent pas prêcher une objectivité en tout temps qui est chose inaccessible (et non souhaitable). Et, comme le dit si bien Joanna Williams, “les universitaires doivent sortir davantage de leur bulle et voir le monde autour d’eux » (« academics need to get out more »). Il doivent descendre pour voir ce qui se passe dans la rue, ainsi que le rappelait un universitaire cité plus haut (cf. note 18) Ils doivent se mêler au peuple, s’ouvrir à ses préoccupations qui ne sont pas nécessairement les leurs. « Ils doivent quitter l’Espace intellectuel et idéologique sécuritaire qu’ils ont eux-mêmes construit. » (40)

    Le savoir des experts en politique : nécessaire mais insuffisant

    Critiquer le rôle des experts en politique, ce n’est pas les rejeter, ce n’est pas souhaiter leur mise à l’écart ou leur disparition. C’est une évidence, la vie démocratique d’un pays a besoin de débats substantiels qui doivent être alimentés par des réflexions solides et des connaissance rigoureuses.

    Les experts, dans tous les domaines, sont donc nécessaires. «Mais l’autorité qu’on acquiert par la maîtrise d’un savoir dans un domaine technique ne peut pas être automatiquement transférée dans le domaine politique. La politique n’est pas une science. L'avenir de la société – son fonctionnement, son ordonnancement, ses valeurs – ne peut être déterminé de la même manière qu’un médecin établit un pronostic concernant notre état de santé. C’est que la société n’est pas un objet extérieur à un observateur expert, scientifique, qui saurait tout de ses propriétés et de ses lois naturelles; elle est une réalité qu’en agissant, en pensant, nous contribuons à former et à changer. » (41)

    L’expertise ne se transpose pas aisément d’un domaine à un autre. Rien ne garantit qu’un médecin ou un chercheur qui est une sommité dans son domaine soit un homme politique de talent. Bien des exemples confirment hélas ce point de vue.

    Dans les débats politiques qui ont lieu au sein d’une société, le discours de l'expert est un élément important, mais c’est un élément parmi d'autres. C'est quelque chose dont on doit sérieusement tenir compte, mais il ne doit pas y avoir de rapport de déterminisme entre ce que soutient l' expert et la décision politique qui doit être prise. Car la politique est le lieu de la liberté humaine.

    Le discours factuel de l’expert est un élément parmi d’autres de la vie politique, dis-je, car il doit aussi y avoir une place pour les principes, pour les affects, pour les émotions (qui ne sont pas toujours négatives), pour ce qu'on pourrait appeler l’instinct.. Il arrive que la poursuite de certains principes aille à l’encontre des discours des experts. Un dépassement qui est parfois nécessaire. Comme l’écrit un analyste britannique, « nous devons avoir le courage et la créativité d’analyser l’opinion des experts et de refuser de s’y conformer lorsque cette opinion va à l’encontre de nos croyances les plus fondamentales » (42).

    Pour ma part, j’abonde dans le sens de Tim Black, éditeur de Spiked.com, lorsqu’il soutient que l’« opinion publique – cet agrégat de valeurs morales et politiques ainsi que d’aspirations matérielles et sociales – est toujours préférable à la sagesse d’une élite. Elle éclaire l’avenir que souhaite le plus grand nombre, et n’a par conséquent rien àvoir avec celui qu’une coterie de gens bien branchés souhaite leur imposer. » (43)

    Préférer la voix du « demos » à la vérité des experts, ce n’est pas soutenir que le peuple ne se trompe jamais. Bien des exemples historiques nous démontrent qu’il n’échappe pas à l’erreur. Mais, en définitive, la nature, la qualité, la variété des débats qui se déroulent au sein d’une communauté humaine nous donneront toujours une vue plus exacte des choses que ne le pourraient des conciliabules entre gens partageant la même vision du monde et les mêmes intérêts.

    Politique « post-vérité » ou exacerbation d’une réalité existante?

    Un analyste a écrit, à la suite du vote du 23 juin, que nous avions été témoin du « premier référendum de l’ère ‘post-vérité’ ». Que faut-il penser de cette grille d’analyse privilégiée par bien des opposants au Brexit? D’abord, qu’elle est introduite dans le débat avec beaucoup d’opportunisme, dans une conjoncture globale où nous voyons certaines entreprises, certaines démarches privilégiées par ce que nous pourrions appeler l’establishment (ou les élites de chaque pays, ainsi que les élites mondialisées), être rejetées par la population les pays concernés – outre le Brexit, la défaite possible de Clinton face à Trump, le rejet tout à fait envisageable de l’accord commercial Europe-États-Unis et du Partenariat transpacifique, le refus, avec Poutine, de l’hégémonie américaine, etc.

    Cette idée d'une ère « post-vérité » ou « post-factuelle » suppose par ailleurs l'existence d'une rupture entre une ère où la « vérité » aurait été respectée, et une nouvelle où elle ne le serait pas. Est-ce bien le cas? Pour ma part, je n’en suis pas convaincu. Car, ainsi que le rappelle Frank Furedi, « La contestation de l’autorité des experts est (...) un trait permanent de la vie moderne » mais ce n’est que maintenant qu’on présente cette constatation comme « la preuve du pouvoir de manipulation des masses exercé par les médias » (44) Pourquoi tient-on absolument à ce que nous voyions aujourd’hui les choses autrement ?

    Opportunisme, dis-je, à propos de ceux qui crient à l’arrivée de la politique « post-vérité », à l’entrée dans l’ère « post-factuelle ». Gardons en tête cet avertissement du journaliste Antoine Robitaille : « Si l’on n’y prend garde, le ‘’post-factuel’’ pourrait rapidement devenir un argument rhétorique passe-partout pour démoniser l’adversaire. » (44b) Comme le mot « fascisme » l’a été aux belles heures du communisme, ou comme celui de populisme l’est aujourd’hui dans un certain discours de gauche. Ce qui me pose problème, c'est qu'on sort cet argument lorsqu’un projet ou un candidat mis de l'avant par l'establishment est susceptible d’être battu. Parlerait-on de politique « post-vérité » si le « Remain » l'avait emporté, ou si Trump ne menaçait pas le couronnement d’Hillary Clinton ? Sans doute pas avec autant de vigueur et d'insistance.

    Pour l’essayiste Brendan O’Neill, « La rapidité avec laquelle l'expression ''politique post-vérité'' (‘post-truth politics’)» est entrée dans le langage courant des commentateurs est quelque chose de frappant. L’expression est devenue sa propre vérité, et, paradoxalement, une vérité incontestée. On répète, tel un mantra, les mots ''post-vérité'', afin de stigmatiser des catégories entières de la société, dont le seul crime est de ne pas avoir les mêmes opinions ou les mêmes idées que les élites politiques et culturelles. » (45)

     Mantra... Ce mot suggère qu’on est presque dans l’ordre du religieux. Il y a là, en tout cas, la volonté de se rendre inattaquable, de se poser comme supérieur sur le plan moral. Il y a « cette idée qu’existe déjà une vérité à laquelle Nous, ceux qui font partie du camp du Bien, avons accès et qu’Eux, ceux du camp du Mal, ont osé nier » (46).  « Mais le pire à propos de la notion de ''post-vérité'' est peut-être la façon dont elle redéfinit la politique. Elle rend la politique semblable à la religion. Les anti-Brexit, qui se lamentent à propos de la politique ''post-vérité'', élèvent en toute conscience leur vision du monde au niveau d'une vérité transcendante. Donc, toute personne qui ose les critiquer n’est pas simplement en désaccord avec eux – elle fait le lit de la « post-vérité », elle est donc opposée à la vérité. » (47)

    Une telle posture va à l’encontre de ce qu’est véritablement la politique. «La politique, voyez-vous, ne peut être qualifiée de ''post-vérité''. Elle consiste à démontrer la vérité et, dans le cas présent, à démontrer que, en tant que société, nous serons mieux à même de déterminer notre avenir collectif, mieux à même de revitaliser notre sphère publique et politique en quittant l’Union européenne. » (48)

    Brendan O’Neill : «La politique est pas vraie. La politique, par sa nature même, est ''pré-vérité'' (« pre-truth »). Elle est le processus par lequel nous luttons pour découvrir ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est bon et ce qui est mauvais, et ce qui pourrait être vrai. Par la discussion et le débat et l'engagement, les idées sont explorées, les opinions exprimées, les vérités testées. La politique est une recherche de la vérité, elle n'est pas la vérité. Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd'hui est l'étouffement de la politique entre, d’un côté, le relativisme de ceux qui disent que rien n’est vrai et que toutes les approches sont également valables (et donc, pourquoi devrions-nous amorcer quelque débat que ce soit) et, de l’autre, ceux qui, comme les anti-Brexit, disent: ''Je suis la vérité'', j’ai raison, les faits sont de mon côté (et donc, à nouveau, à quoi cela servirait-il d’ouvrir un débat). Tant le refus postmoderne de la possibilité de la vérité que l'hypothèse libérale arrogante de la vérité mettent en danger la démocratie; l'abandon de la recherche de la vérité et l'ossification de l'opinion libérale en tant que vérité détruisent la possibilité d’un débat libre. » (50).

    Autre contorsion dont est porteuse la notion de “post-vérité” : “sa référence implicite à un passé récent qui fut une sorte âge d’or de l’innocence » (“its implicit evocation of a recent past that was a glorious age of candour”.) (51) Comme si la vérité avait fait l’objet d’un plus grand respect en politique avant l’arrivée des Trump et autres Boris Johnson. Je ne le crois évidemment pas. Notre mémoire est bien oublieuse. Les demi-vérités, les promesses qu’on sait fausses mais qu’on fait quand même, les cachotteries, les manipulations des statistiques, les bons vieux mensonges, tout cela fait partie de la politique depuis toujours. Que certains politiciens aux deux extrémités du spectre politique poussent aujourd’hui le bouchon encore plus loin, ce n’était que prévisible, surtout à l’ère de l’internet et des réseaux sociaux, propices aux rumeurs, aux falsifications et à la paresse intellectuelle.

    Par ailleurs, s’il est facile, pour les médias officiels (qui font partie de l’establishment, ont les mêmes intérêts, sont la propriété de membres de l’élite économique mondiale) de stigmatiser les politiciens extrémistes, il l’est moins de montrer les faussetés et les mensonges propagés par ceux qui nous gouvernent. Parler de « post-vérité », cela permet de faire oublier les mensonges de l’ère dite de vérité.

    Éloquent exemple, en Angleterre, avant l’élection de 2015. Le chancelier de l’Échiquier George Osborne a mis au cœur de l’élection un plan visant à effacer complètement le déficit accumulé, au cours du prochain mandat de cinq ans. Une proposition « aussi fragile dans sa relation avec la vérité que les plans de Donald Trump pour construire un mur le long de la frontière avec le Mexique » (52) À la suite du vote sur le Brexit, Osborne a abandonné cet objectif, tout en avouant qu’il n’aurait jamais été capable de l’atteindre. « Pourtant, 12 mois plus tôt l'élection avait été dominée par ce mensonge concernant la réduction du déficit. » (53)

    Relevons, dans l’histoire politique récente du Québec et du Canada, d’autres faits éclairants. La promesse de Pierre Elliott Trudeau, à la suite du référendum de 1980, « de mettre nos sièges en jeu » (ceux des députés libéraux du Québec) afin de réformer le système politique canadien pour accommoder la volonté d’autonomie du Québec. On aura beau dire que PET avait en tête tout autre chose (et 1982 l’a bien montré). Cependant, la majorité des Québécois avait interprété les propos du premier ministre fédéral comme une promesse solennelle visant à faire une place réelle au Québec dans le Canada. On peut aussi évoquer le cas de la TPS, que Jean Chrétien devait abolir après son accession au pouvoir mais qu’il a conservée. Ou la promesse un peu folle des libéraux de Philippe Couillard de créer, au Québec, 250 000 emplois pendant un premier mandat. On est loin du compte, et beaucoup de ces emplois sont de qualité médiocre (temps partiel, temporaire, etc.).

    Sur la scène internationale, pensons aux mensonges invoqués en 2003 pour justifier l’invasion anglo-américaine de l’Irak, aux faits inventés alors de toutes pièces. Ou au brouillard entourant la négociation des grands accords commerciaux internationaux, qui masque aux yeux du public les véritables enjeux. Ou au scandale des paradis fiscaux, hauts-lieux de toutes les dissimulations et de toutes les hypocrisies. Ou aux révélations des Snowden de ce monde sur l'espionnage généralisé des services secrets américains. l' Sans aller jusqu’à soutenir, comme Oliver Stone, que le gouvernement américain ment « constamment », admettons que nous avons droit à une bonne part de demi-vérités et de cachotteries. Et ce n’est pas être démagogue, populiste, non plus que de céder à l’esprit du complot, que de dire que les élites dirigeantes de notre monde ont menti, et mentent régulièrement. Dire qu’une bonne partie des élites sont corrompues ne veut pas dire qu’on nie la nécessité qu’il y ait des élites, ni que toutes les élites seraient corrompues

    Pour Brendan O’Neill et Tim Black, cette référence à une politique « post-vérité », qui serait dominée par l’ignorance et la bêtise d’une bonne partie de la population, se rattacherait en fait à une tradition immémoriale de mépris du petit peuple et des classes populaires, jugées incapables de se gouverner elles-mêmes. Black remonte même jusqu’à Platon et à la nécessité pour lui, que la cité soit dirigée par un roi-philosophe, un homme qui sait en même temps qu’il agit. O’Neill rapelle, pour sa part, l’épisode des Chartistes, dans l’histoire anglaise :

    « De la même manière qu’on a dit aux Chartistes des années 1840 que les classes ouvrières n’étaient pas dignes de confiance en matière de vote parce qu’elles étaient dépourvues de toute ''sagesse réfléchie'' et étaient donc ''plus susceptibles que les autres classes de causer des troubles politiques'', on affirme aujourd’hui que les moins bien nantis ont succombé à l’attrait de mythes politiques irréalistes ». Un ouvrage récent de Nancy Isenberg montre que la même aversion pour les blancs pauvres a existé tout au long de l’histoire américaine (White Trash: The 400-Year Untold History of Class in America, Viking, 2016).

    Si l’on s’obstine à vouloir parler d’ère « post-factuelle », de politique « post-vérité », il faudrait à mon sens admettre que son origine remonte à des temps plus lointains que ceux qui ont vu prospérer sur la scène politique Trump, Poutine ou Boris Johnson. Il y a belle lurette que nous vivons dans un monde hypercomplexe, d’une densité inouïe, où l’on n’est plus à même de vérifier par soi-même quoi que ce soit. Un athlète aux JO est, par exemple, testé positif aux drogues. Il soutient que c'est impossible, qu'il n'a rien fait. Comment puis-je trancher ? Je ne connais pas les journalistes qui rapportent la chose, ni leur sources. Il m’est impossible de vérifier quoi que ce soit. On me demande simplement d'avoir la foi en ce qu’on me rapportera dans un journal ou à la télé. On me demande d’avoir la foi dans un monde qui s'est évertué à détruire tous les dieux.

     Il y a belle lurette aussi que sont présents les simulacres, et un Jean Baudrillard a même parlé, pour décrire notre réalité, d’un monde de simulacres dans lequel il n'y aurait pas de modèle original. Ce monde flou, ambigu, équivoque, il remonte au moins à l’apparition et à la diffusion des médias de masse. Il s’est étendu avec l’apparition de la télévision, puis a essaimé encore plus avec Internet et le développement des réseaux sociaux.

    Ce monde « post-vérité », s’il existe bel et bien, il s’est construit, il faut le dire, avec l’assentiment des élites politiques, économiques et médiatiques qui nous dirigent. Il n’est que l’évolution presque naturelle de l'univers informationnel relativiste dans lequel nous baignons depuis des décennies. Si contestables soient-ils, ce ne sont pas les quelques politiciens extrémistes qu’on épingle aujourd’hui qui en ont posé les jalons essentiels. Ils ne sont que les rejetons tératologiques d'un monde qui n’a pas été créé par eux.

    Si l’homme est ignorant, tournons-nous alors vers la machine…

    Évoquer le rejet du savoir et des experts par un peuple qu’on dit ignorant, soutenir que nous sommes entrés dans une ère « post-factuelle », ces deux postures intellectuelles nous entraînent sur une pente dangereuse. De cela, trop peu d’analystes sont conscients, qui voient les choses avec le petit bout de la lorgnette.

     En vérité, un enchaînement logique s’instaure. Parler de politique « post-vérité » amène presque inévitablement à une remise en question de la démocratie. Cette critique de la démocratie, qui culmine en un rejet pur et simple, appelle le remplacement du régime actuel par un autre auquel ne prendraient part que les gens informés. Pour les tenants de cette approche, la possession d’un savoir minimal devient la condition indispensable pour être membre du corps politique. Il s’agit, en quelque sorte, de l'instauration d’une sorte d’oligarchie du savoir. 

    Ce qu’il faut voir, c’est qu’une telle position ne peut que réjouir les idéologues technologiques de la Silicon Valley. Pour Evgeny Morozov, la régulation algorithmique que ceux-ci proposent d’apporter en réponse aux problèmes de la société menace la place des gouvernements traditionnels (55). Toute remise en question de la démocratie dans sa forme actuelle ne peut donc qu’être favorable à leurs projets.

     La pente est d’ailleurs bien dessinée. Si l’on pense que seuls ceux qui savent devraient décider dans nos sociétés, alors nous devrons accepter tôt ou tard de nous soumettre à l’intelligence artificielle, aux robots, aux algorithmes. Car les êtres humains, si informés, si savants soient-ils, peuvent toujours être en proie aux passions, ils peuvent voir leur jugement obscurci par les émotions. Un mal dont nous préserverait l’objectivité totale et froide des robots et des algorithmes.

    C’est d’ailleurs la vision que propose de notre avenir le candidat transhumaniste à l’élection américaine :

    «Aussi dystopique que cela puisse paraître, je suis un partisan de l’utilisation de l'intelligence artificielle pour la conduite des affaires de l’État. Je ne suis assurément pas pour une implication plus grande des êtres humains en cette matière; Je ne pense pas qu’ils soient capables de mettre en œuvre le genre de gouvernance ou de leadership dont la planète a besoin. (...) Donc, en ce qui concerne l’application des politiques gouvernementales, il y aura des algorithmes qui sont beaucoup, beaucoup plus sûrs pour nous. Nous ne voulons pas des gens comme Trump, qui demandent aux Russes de pirater les e-mails de Clinton. Ce n’est pas de cette façon que la sécurité du monde sera garantie. Seule la pure rationalité permettra de le faire. C’est la meilleure chose qui soit pour le plus grand nombre de gens. Chaque décision que nous prendrons devra prendre appui sur les ordinateurs. » (56)

    Ce sera enfin le meilleur des mondes...

    ***

     A l’époque du premier référendum québécois, qui s’est tenu en 1980, un économiste souverainiste, François-Albert Angers, avait osé émettre l’hypothèse suivante : puisque bon nombre d’immigrants récents n’ont pas de lien intime avec le Québec, ils ne devraient pas être autorisés à voter lors du scrutin. Bien sûr, il avait été vertement critiqué pour avoir tenu pareils propos, et jusqu’à la fin de sa vie, le qualificatif de xénophobe et de raciste lui aura collé à la peau. En 2016, en Angleterre et aux États-Unis, des analystes sérieux, des universitaires reconnus, proposent, dans des livres, des articles, des blogues, d’éliminer du corps électoral ceux qu’ils qualifient d’ignorants, et personne ne réagit, personne ne s'indigne! Décidément, les temps ont bien changé…

    Notes

    (1) https://news.liverpool.ac.uk/2016/06/16/watch-dishonesty-industrial-scale-eu-law-expert-analyses-referendum-debate/
    (2) Antoine Robitaille, « Ère post-factuelle?, Le Devoir, 18 juillet 2016 – http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/475730/l-argumentation-en-democratie-ere-post-factuelle
    (3) Ben Wright, “There's a sinister strain of anti-intellectualism to Gove's dismissal of 'experts'”, The Telegraph, 21 June 2016 – traduction libre de : « It denies that there is any such thing as an objective truth. It suggests that facts can go hang. It permits relativism to let rip and damn the consequences.” -- http://www.telegraph.co.uk/business/2016/06/21/in-defence-of-experts-whether-they-support-leave-or-remain/
    (4) David Harsanyi, « We must weed out ignorant Americans from the electorate », Washington Post, 20 mai 2016 – https://www.washingtonpost.com/opinions/we-must-weed-out-ignorant-americans-from-the-electorate/2016/05/20/f66b3e18-1c7a-11e6-8c7b-6931e66333e7_story.html
    (5) Cf. Against Democracy, ouvrage de Jason Brennan (Princeton University Press, 2016).
    (6) http://thoughtleader.co.za/mandelarhodesscholars/2016/06/22/brexit-should-ordinary-people-be-taking-a-decision-as-dig-as-this/
    (7) Traduction libre de : « The UK’s EU Referendum was not a triumph for democracy. Democracy was deceived, the public duped, the facts and expert analysis simply rejected as ‘the politics of fear’” -- http://www.crickcentre.org/blog/referendum-reaction/
    (8) Traduction libre de : « Campaigning on both sides has been hysterical and sensationalist, flinging around “the facts” on immigration, jobs, and the amount of money lost and gained from membership.” – http://thoughtleader.co.za/mandelarhodesscholars/2016/06/22/brexit-should-ordinary-people-be-taking-a-decision-as-dig-as-this/
    (9) Traduction libre de : “Both sides in the referendum campaign have traded in outrageous claims and unsubstantiated assertions, masquerading as facts.” – http://www.parliament.uk/business/committees/committees-a-z/commons-select/treasury-committee/news-parliament-2015/uks-eu-referendum-evidence-15-16/
    (10) Traduction libre de : « surveys show that a majority of Leavers voted out because they believe in the ‘principle that decisions about the UK should be taken in the UK’. That is, they believe in democracy.” – Brendan O’Neill, “After Brexit: the myth of post‑truth politics”, Spiked, 13 juillet 2016 – http://www.spiked-online.com/newsite/article/after-brexit-the-myth-of-post-truth-politics/18554#.V9VxNsaQhYw
    (11) Ibid.
    (12) Robitaille, op. cit.
    (13) Traduction libre de : « A pre-referendum YouGov opinion poll tells why: “Leave” voters had no trust whatsoever in the advice-givers. They did not want their judgment to rely on politicians, academics, journalists, international organisations, or think tanks.” – https://www.project-syndicate.org/commentary/brexit-voters-ignoring-experts-by-jean-pisani-ferry-2016-07
    (14) Traduction libre de : “just one in five Leave voters trusted economists on the EU referendum, compared with more than 60 per cent of remainers. But Leave voters’ scepticism extends to all academics. Just one in four trust academics on the referendum, while 54 per cent do not trust them. By contrast, nearly seven in 10 Remain supporters trust academics.” –
    https://www.timeshighereducation.com/blog/brexit-would-be-victory-those-who-distrust-academics
    (15) https://www.ft.com/content/bfb5f3d4-379d-11e6-a780-b48ed7b6126f
    (16) Traduction libre de : « I’m horrified by the result which I am still struggling to understand, although I’ve heard all the arguments about people being left behind and facing a fear of immigration, etc. » -- http://verfassungsblog.de/five-questions-on-brexit-to-jo-shaw/
    (17) Traduction libre de : « Like many of the 16 million odd people who voted to remain in the European Union last Thursday, I have been feeling depressed, angry and disenfranchised since the results were announced. » -- http://esharp.eu/debates/the-uk-and-europe/i-am-an-expert-and-i-care
    (18) Traduction libre de : “What this is telling us, as professors, as scholars, is that we need to get out more. Because none of my friends, Facebook friends, real friends, none of them, thought this was going to happen.”  -- http://www.troymedia.com/2016/07/03/brexit-bewilders-elites/
    (19) Traduction libre de : « How could the voters be so ignorant as to reject the counsel and values of the 21st century anointed? When the leadership of all major political parties, the IMF, the OECD, big business, Barack Obama and Mark Carney all joined hands to declare that the U.K. must stay in the EU, how could 52 per cent of a high-turnout British electorate blithely blow them off?” -- Pat Murphy, “Democracy is wasted on the little people”, Troy Media, 3 juillet 2016 – http://www.troymedia.com/2016/07/03/brexit-bewilders-elites/
    (20) Traduction libre de : “the consequences of Brexit are depressing and universities are only beginning to see the many ways in which this moment of madness may damage them.” -- Peter Scott, How universities became stigmatised as arrogant experts, The Guardian, 1er août 2016 -- https://www.theguardian.com/education/2016/aug/01/universities-arrogant-experts-widening-participation
    (21) “The leaders of Leave ‘lifted several stones’ to let these kind of views out, said one columnist, as if Leavers are insects. ‘It is as if the sewers have burst’, said another, as if they are shit. Newspaper cartoons have depicted Leave advocates as rats vomiting into the sewer of public opinion, and as dogs salivating at their computers.” – Brendan O’Neill, “Brexit: this was a vote against bigotry, not for it”, Spiked, 29 juin 2016 – http://www.spiked-online.com/newsite/article/brexit-this-was-a-vote-against-bigotry-not-for-it/18514#.V9WGHMaQhYw
    (22) https://ppgreview.ca/2016/07/04/the-rise-of-the-post-factual-democracy-a-look-at-brexit/
    (23) Traduction libre de : « I don’t think referendums are the appropriate mechanism for dealing with these types of issues – I rather agree with what Richard Dawkins had to say about that issue. Citizens in general here do not have the necessary expertise. That might sound elitist, but actually it’s simply in support of representative democracy. We elect members of Parliament to deal with such questions.” -- http://verfassungsblog.de/five-questions-on-brexit-to-jo-shaw/
    (24) Traduction libre de : « I do not think the British public were ever provided with the basic facts on which to make a considered decision.” – http://www.crickcentre.org/blog/referendum-reaction/
    (25) Traduction libre de : « a PhD does not make your vote, or your opinion, worth more » --  Joanna Williams, « Brexit: a PhD does not make your vote, or your opinion, worth more », Times Higher Education, 27 juin 2016 -- https://www.timeshighereducation.com/blog/brexit-phd-does-not-make-your-vote-or-your-opinion-worth-more
    (26) Traduction libre de : « In defence of expertise: it’s time to take the heart out of “passionate” politics. What we need is cool logic.” -- Ian Leslie, New Statesman, 26 July 2016 -- http://www.newstatesman.com/politics/uk/2016/07/defence-expertise-it-s-time-take-heart-out-passionate-politics
    (27) Traduction libre de : « To borrow a formulation from Bloomberg columnist Megan McArdle, “In many ways, members of the global professional class have started to identify more with each other than they have with the fellow residents of their own countries.” » -- http://www.troymedia.com/2016/07/03/brexit-bewilders-elites/
    (28) Jean Pisani-Ferry, Pourquoi les citoyens rejettent-ils les experts ?, France Stratégie, 5 juillet 2016 -- http://www.strategie.gouv.fr/actualites/citoyens-rejettent-experts
    (29) https://www.timeshighereducation.com/comment/brexit-pity-parties-show-how-out-of-touch-academia-is
    (30) Traduction libre de : « A (...) survey carried out before the most recent general election showed that 46 per cent intended to vote for Labour, and 22 per cent for the Green Party.”  - J. Williams, op. cit. -- https://www.timeshighereducation.com/blog/brexit-phd-does-not-make-your-vote-or-your-opinion-worth-more
    (31) Traduction libre de : “there can be only one way of interpreting the outcome of the referendum and assume that everyone is on board with the collective view”. -- https://www.timeshighereducation.com/comment/brexit-pity-parties-show-how-out-of-touch-academia-is
    (32) Traduction libre de : « Even before the referendum, meetings devoted to Brexit on campuses tended to focus on the dangers it represented to higher education, rather than offering a venue for genuine debate. Many pro-Brexit colleagues felt obliged to keep quiet once university administrators took the unprecedented step of adopting a collective institutional position on a subject of political controversy. As one young, lonely lecturer wrote to me: “It was as if I awoke in an alien territory – I just wanted to hide.” » -- https://www.timeshighereducation.com/comment/brexit-pity-parties-show-how-out-of-touch-academia-is
    (33) Jean Pisani-Ferry, op. cit.
    (34) Ibid.
    (35) Ibid.
    (36) Traduction libre de : « The day before: Nine out of ten economists in a survey reported in the Observer urging REMAIN. That morning: A letter in the Guardian newspaper from Ten Nobel Prize-winning economists urging REMAIN.” – https://jarwillis.com/category/the-eu/
    (37) Traduction libre de : « “When people within universities all appear to share the same set of opinions, and these opinions are out of kilter with those held by the rest of society, academics need to remember that they have no automatic right to be listened to by the population at large.” -- https://www.timeshighereducation.com/comment/brexit-pity-parties-show-how-out-of-touch-academia-is
    (38) Traduction libre de : “While commentators have been busy shining a light on the antics of censorious students, lecturers have quietly transformed universities into an ideological bubble. For many academics, higher education has become a political Safe Space, a place where they can retreat from ideas, and people, they disagree with. This position of safety allows some scholars to celebrate their self-declared radicalism, their supposedly progressive work on gender identity, intersectionality, critical race theory and heteronormativity, without ever having to test their views on the general public.” -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/after-brexit-academics-need-to-get-out-more/18513#.V9gOkcaQhYw
    (39) Traduction libre de : “newfound love of knowledge, evidence and the truth is coming from the very same people who have made academic careers out of asserting that there is no truth – that, at best, we can have multiple truths, and that knowledge is dependent on the perspective and identity of the originator. Such is their love of knowledge, they readily ditched the canon in a bid to turn the curriculum into relativistic homage to identity politics.” -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/after-brexit-academics-need-to-get-out-more/18513#.V9RqrcaQhYw
    (40) Traduction libre de : “move out of the ideological and intellectual Safe Space they have constructed”. -- ibid.
    (41) Traduction libre de : « But authority in a technical field can’t simply be carried over into politics. Politics is not science. The future of society – its running, its ordering, its values – cannot be discerned as our medical fate might be in a doctor’s prognosis.

     That’s because society is not an object apart from some scientific, expert observer, armed with his knowledge of its properties and natural laws; rather, it’s something that we, as its acting, thinking participants, help to fashion, to shape, to make.” -- Tim Black, "We trust the demos more than the experts", Spiked, 20 juin 2016 -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/we-trust-the-demos-more-than-experts/18473#.V9gPHsaQhYw
    (42) Traduction libre de : “we need to have the courage and creativity to start unpicking and denying expert opinion where it ignores our fundamental beliefs”. -- http://www.conservativehome.com/thetorydiary/2016/06/how-we-made-an-idol-of-the-experts-and-why-we-should-bring-it-crashing-down-on-june-23rd-however-we-vote.html
    (43) Traduction libre de : “public opinion – that amassed articulation of moral and political values and material and social aspiration – is always to be preferred to elite wisdom. It offers a guide to the future that people want, rather than the future which a coterie of the well-connected tells people they should have.” -- Tim Black, op. cit. -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/we-trust-the-demos-more-than-experts/18473#.V9gPHsaQhYw
    (44) Traduction libre de : “The contestation of the authority of the expert is, of course, a permanent feature of modern life”; “it is perceived as evidence of the power of the media to manipulate the populist masses.” – https://www.timeshighereducation.com/comment/brexit-pity-parties-show-how-out-of-touch-academia-is

    (44b) Robitaille, op. cit.
    (45) Traduction libre de : “The speed with which the phrase ‘post-truth politics’ has entered chattering-class parlance is striking. It has become its own truth, and an uncontested one, ironically. The words ‘post-truth’ are repeated like a mantra, applied sweepingly to whole sections of society whose crime is that they don’t hold the same opinions or ideas as the political and cultural elites.” -- Brendan O’Neill, After Brexit: the myth of post-truth politics, Spiked, 13 juillet 2016 -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/after-brexit-the-myth-of-post-truth-politics/18554#.V9gQOsaQhYw
    (46) Traduction libre de : “the idea that there is an already existing truth to which We, good people, have access, and which They, bad people, have dared to deny” -- O’Neill, ibid.
    (47) Traduction libre de : “But perhaps the worst thing about the post-truth notion is the way it redefines politics. It makes politics like religion. Remainers, these complainers about post-truth politics, self-consciously elevate their worldview to the level of a transcendental truth. So anyone who criticises them is not simply disagreeing — he’s post-truth, he’s against the truth.” -- O’Neill, ibid.
    (48) Traduction libre de : « Politics, you see, is not exactly post-truth. It’s about proving the truth, in this case, proving that we, as a society, will be better able to determine our collective future, better able to reinvigorate our public and political sphere, outside the EU.” -- Tim Black, op. cit. 
    (50) Traduction libre de : « Politics is not true. Politics by its very nature is pre-truth. It is the process by which we struggle to discover what is right and wrong, what is good and bad, and what might be true. Through discussion and debate and engagement, ideas are explored, opinions expressed, truths tested. Politics is a search for truth, it is not The Truth. The problem we face today is the suffocation of politics between the relativism of those who say nothing is true and all approaches are equally valid, and therefore what is the point of open debate, and those, like Remainers, who say ‘I am the truth’, I am right, I am the facts, and therefore, once again, what is the point of open debate. Both the postmodern denial of the possibility of truth and the arrogant liberal assumption of truth harm democracy; both the abandonment of the search for truth and the ossification of liberal opinion as truth damage free debate.”  -- O'Neill, op. cit. -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/after-brexit-the-myth-of-post-truth-politics/18554#.V9gQOsaQhYw
    (51) Steve Richards, “Brexit, Trump: the trouble with claiming we’re in a post-truth era”, The Guardian, 10 août 2016 -- https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/aug/10/brexit-trump-trouble-with-claiming-post-truth-era
    (52) Traduction libre de : “framing as tenuous in its relationship with the truth as Donald Trump’s plans to build a wall along the border with Mexico” -- Steve Richards, ibid.

    (53) Traduction libre de : « Yet 12 months earlier the election was dominated by the deficit mistruth.” -- Ibid.
    (54) Traduction libre de : « Just as the Chartists were told in the 1840s that the working classes could not be trusted to vote because they did not have a ‘ripened wisdom’ and were therefore ‘more exposed than any other class to the vicious ends of faction’, so it’s now asserted that the less well-off have fallen for political myths that proved ‘greater than the sum of facts’.” -- O'Neill, op. cit. -- http://www.spiked-online.com/newsite/article/after-brexit-the-myth-of-post-truth-politics/18554#.V9gQOsaQhYw
    (55) http://internetactu.blog.lemonde.fr/2014/09/05/la-silicon-valley-a-t-elle-un-programme-politique/
    (56) Traduction libre de : « As dystopian as this sounds, I’d advocate for artificial intelligence to lead all government. I would not advocate for human beings anymore; I don’t think human beings are capable of the kind of governance or leadership that the planet needs. (...) So when we talk about governing policies, there’ll be algorithms that are much, much cleaner for us. We won’t have people like Trump asking the Russians to hack Clinton’s emails. That’s not the way the safety of the world will operate. It’ll operate through sound decisions of pure rationality. This is the best thing for the greatest amount of people. Every decision we make will be based on machine computing.” -- “How a Transhumanist Plans on Making a Splash in the 2016 Election”, Pacific Standard, 1er août 2016 -- https://psmag.com/how-a-transhumanist-plans-on-making-a-splash-in-the-2016-election-ddf4f4ac0add 

    Date de création : 2016-09-11 | Date de modification : 2016-09-13
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    Stéphane Stapinsky
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