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    Dossier: Haine

    Alexandre Bissonnette : un vide immense que remplit la haine

    Stéphane Stapinsky

    Robert Musil, dans L'homme sans qualités, parlait, à propos du personnage principal de l’oeuvre, d'une "multitude de possibilités privée de centre" (je cite de mémoire). Cette image m’est revenue en tête à la lecture du jugement relatif à la sentence d’Alexandre Bissonnette, le tueur de la mosquée de Québec. En parcourant le document, je découvrais non seulement le portrait d’un terroriste motivé par l’islamophobie et le racisme le plus effrayants mais aussi celui d’un personnage trouble, d’un être privé de centre existentiel et habité par un ressentiment qui ne laissait place, pour remplir le vide abyssal au fond de lui, qu’à une multitude de sources de haine.

    Ces derniers jours, la controverse autour du caractère plus ou moins clément de la sentence a laissé peu de place à la réflexion sur le contenu du document rédigé avec intelligence par le juge. Pourtant, ce texte (disponible ici : http://storage.quebecormedia.com/v1/tvanouvelles_prod/file/79e829fa-ec3a-413f-bace-612245d8bac0_JUGEMENTSURSENTENCE_1.pdf -- les références sont de ce document) est des plus intéressants à maints égards, y compris pour celui qui n’est pas juriste. Car on y trouve, dans la présentation de la preuve, bon nombre d’éléments factuels sur lesquels une analyse peut s’appuyer pour cerner la personnalité du criminel.

    Concernant les motivations de l’accusé, le juge a été très clair. Pour lui, “les crimes commis par Alexandre Bissonnette étaient véritablement motivés par des préjugés fondés sur la race, l’origine ethnique et la religion des victimes au présent dossier. Ils étaient au surplus motivés par une haine viscérale à l’égard des immigrants de confession musulmane.” Bissonnette avait une “une aversion pathologique et inextinguible pour les musulmans” et était habité “d’une haine insondable pour l’islam”. Pour le tribunal, “l’intolérance et le racisme sont profondément ancrés dans l’esprit et le coeur de cet individu”.

    Le juge Huot se devait de rédiger son texte sans ambiguité ni équivoque. Car un tel jugement doit aussi lancer un message à la société. Le magistrat est bien de cet tragédie sur la communauté musulmane et sur l'ensemble du Québec.  “Heureusement, dit-il, comme cela arrive souvent, le mal n’a pas eu le dernier mot. La menace d’une propagation de haine et de racisme a été conjurée.”

    Deux ans après les tristes événements, et à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui, nous sommes à même d’élaborer une réflexion quelque peu distanciée. Sans oublier ni minimiser l'horreur des événement du 29 janvier 2017, il nous faut tenter de comprendre un peu mieux l’origine de l’impulsion destructrice, dévastarice qui a habité Alexandre Bissonnette ce jour-là.

    Le grand intérêt pour nous du jugement est qu’il laisse voir les sources mêmes sur lesquelles le magistrat s’appuie pour trancher, sources qui sont citées assez longuement dans la première partie du document. Parmi ces sources, celles qui nous concernent sont principalement les rapports d’analyse des psychiatres qui ont entendu Alexandre Bissonnette. Ce que je suis à même de dire, après avoir pris connaissance de ces extraits, c’est qu’il existe un certain contraste entre les propos tranchants du juge et le portait complexe, nuancé que livrent ces experts.

    Certes, le racisme et l’islamophobie de Bissonnette sont l’explication déterminante des atrocités commises à la mosquée ce jour-là. Cela n’est pas contestable. Mais le portrait du criminel qui ressort de l'analyse des psychiatres ne le montre pas comme un être qui aurait été obnubilé toute sa vie par la haine raciale et religieuse. Autrement dit, le racisme qui s’est exprimé lors de l’attentat n’est pas chez lui une monomanie. S’il y a du ressentiment et de la haine profondément enracinés chez cet homme, ils ont fluctué avec le temps et ont couvert un spectre bien plus large que le seul racisme anti-arabe ou l’hostilité envers les musulmans.

    Ce qui ressort avant tout des entretiens de Bissonnette avec ces experts, c’est l'image d’un individu souffrant de problèmes psychologiques sérieux en même temps que de troubles de personnalité graves. Comme le dit l’un des spécialistes, un grande partie de sa courte vie il a été « sujet au pessimisme, à la honte, à des sentiments d’infériorité, à la nervosité, à la tension, aux crises de panique, aux inquiétudes et à la rumination des expériences douloureuses du passé, ainsi qu’aux idées et aux conduites suicidaires ». Pour une autre experte, il présente « une attitude parfois hautaine, arrogante et méprisante, une surestimation de ses capacités, un souci de l’image qu’il projette, de faibles capacités d’empathie, une croyance que tout lui est dû ou qu’il n’est pas traité à sa juste valeur, ainsi qu’une tendance à la manipulation, au clivage et à la minimisation des gestes antisociaux commis. »

    Son comportement a été affecté par ses troubles de personnalité : « un trouble anxieux non spécifique comportant des éléments obsessifs-compulsifs et d’anxiété généralisée, dit l’un des experts, un mode de fonctionnement général s’apparentant principalement à la personnalité narcissique [du sous-type hyper vigilant], mais aussi dépendante, et la présence [certaine] d’un trouble lié à l’usage de l’alcool » Un autre expert parle également de trouble de personnalité limite.

    Si tous les psychiatres présents dans le dossier jugent qu’il n’est pas un psychopathe ni un sociopathe, et qu’il n’est pas sujet à des accès psychotiques, ils reconnaissent néanmoins la lourdeur et la complexité de son cas.

    Relevons quelques faits importants.

    * En premier lieu, ils rappellent qu’il a fait une bonne partie de sa scolarité en étant victime de harcèlement, un harcèlement qui dépassait toute mesure. “... il a été soumis à de l’intimidation tout au long de son parcours scolaire, plus particulièrement à partir de la cinquième année du primaire. Cette intimidation s’est progressivement transformée en violence physique au secondaire.” Parmi ceux qui le tournaient en ridicule au secondaire se trouvait un jeune musulman.

    * Depuis son adolescence, il était sous traitement pharmacologique. En même temps, il avait développé une dépendance à l’alcool. Dans les mois précédant la tragédie, “Son médecin de famille lui avait (…) prescrit du Luvox, un antidépresseur ne lui ayant guère apporté de soulagement. Cette molécule fut donc remplacée par un autre antidépresseur, le Paxil, quelques semaines plus tard.”

    * 2006 semble avoir été pour lui une année déterminante. Plusieurs éléments problématiques convergent alors pour l’amener aux pires extrémités, tant pour lui que pour les autres.

    “L’accusé relate avoir envisagé le suicide pour la première fois à l’automne 2006, soit vers la fin de ses 16 ans. L’intimidation dont il faisait l’objet de même que l’absence de relation affective avec une jeune fille de son âge l’amènent à croire que personne ne veut de lui. Il commence alors à lire sur la tuerie de Columbine et fantasme sur certains scénarios de vengeance visant d’autres étudiants ou des enseignants. Il consulte son médecin de famille qui lui prescrit des antidépresseurs.”

    * En août 2014, Bissonnette tente en vain de se suicider. “Un scénario « homicide-suicide » s’installe alors progressivement dans son esprit. L’idée de mettre fin à ses jours devient récurrente au cours des trois années qui suivent. Celle de posséder des armes vise à faciliter un passage à l’acte. Ce n’est que plus tard que s’imprégnera dans son esprit le désir d’accomplir un geste d’éclat.”

    * Depuis l’adolescence, il est fasciné par les tueurs en série (nous y reviendrons plus loin). Une inflexion intervient toutefois dans ses obsessions durant l’hiver 2015 : “Il entreprend également de lire sur le terrorisme. Les attaques motivées par la religion ou une idéologie lui semblent « inacceptables ». Il s’engage alors sur la pente fatale qui le conduira à l’attentat.

    Un vide abyssal

    À la lecture du jugement, ce qui frappe, c’est le vide abyssal inscrit au coeur de la personnalité de Bissonnette. C’est quelqu’un qui paraît dépourvu de tout centre existentlel. Il est très révélateur qu’il n’y ait jamais, chez lui, de référence positive à la spiritualité, à la religion ou à la philosophie, ni aucune mise à distance psychologique, aucune introspection -- toutes choses qui auraient pu l’aider à y voir plus clair et à donner un sens à sa vie. Et aussi, il faut le dire, à mettre en place une digue permettant d'éviter le déversement de de toutes la haine contenue en lui sur des boucs-émissaires innoncents.

    Son être baigne tout entier dans le brouillard. Il dira à un expert “qu’il n’avait « pas de but », qu’il ne savait pas ce qu’il allait faire de sa vie”. Un autre expert dira que “le délinquant semble incapable d’orienter ses études dans un domaine précis et éprouve de la difficulté à se donner une identité propre.”

    Mais, rappellent les psychiatres,  “son concept d’identité semble varier entre une perception franchement négative et une image magnifiée de lui-même. L’expert souligne : « Ce qui revient le plus souvent est la perception que sa vie n’a pas de sens, n’a pas de but. En même temps, graduellement, il commence à se fixer un objectif très élevé. Il veut quitter le monde en faisant quelque chose de « spécial », de marquant, de grandiose, quelque chose qui fera qu’il ne sombrera pas dans l’oubli.”

    Les tueurs en série

    La seule réalité qui remplit son vide, la seule influence qui paraît s’exercer sur lui est celle des criminels en série dont les médias lui rapportent les sinistres exploits. “Vers l’âge de 16 ans, Bissonnette …. s’intéresse … à la tuerie de Columbine. Cette curiosité s’estompe progressivement pour refaire surface en 2014, à l’âge de 25 ans. Depuis lors, il se passionne pour les tueries de masse.” Il admire ces tueurs, se sent proche d’eux. C’est comme s’il voulait enfiler leur personnalité comme on enfile un vêtement. Il s’identifie en particulier à ceux ayant vécu de l’intimidation dans leur jeunesse et qui se sont suicidés.

    Il fut très marqué, au printemps 2014, par le tueur d’Isla Vista, en Californie. “Il lit sur la vie du tueur, Elliot Rodger, et s’identifie à ce dernier. Il dira (…) : « J’en revenais pas qu’il ait fait quelque chose comme ça. C’est comme si j’avais une sorte de connexion avec lui… une sorte d’empathie que j’avais jamais eue avant. ». Il rapporte également que Rodger « n’avait pas de copine, pas de vie, qu’il en voulait à tout le monde, qu’il détestait la race humaine, qu’il était un « misanthrope » et qu’il se reconnaissait dans ce qu’il avait écrit. » L’accusé mentionnera également s’habiller comme l’un de ces tueurs de masse et écouter le même genre de musique. Il confessera avoir de l’admiration pour les tueurs en série, et ce, depuis son adolescence.”

    Si la cible finale de la haine de Bissonnette fut bien une communauté musulmane en prière, il avait toutefois envisagé, au cours des années précédant l’attaque, d’autres objectifs et d’autres cibles. Reconstitutions la chronologie de ses obssessions.

    * Bouleversé par la tuerie d’Isla Vista, au début de 2014, il décide, après une tentative de suicide avortée, de tuer d’autres avant de mettre fin à ses jours. Il souhaite pour cela acquérir des armes.

    * “En février 2015, le démantèlement d’un complot de tuerie de masse visant un centre commercial d’Halifax amène Bissonnette à penser sérieusement « à faire quelque chose ».”

    * “En février 2016, l’accusé songe à tirer sur des gens à l’Université Laval ou dans un centre commercial, se disant que les personnes qui tomberaient sous les balles avaient sans doute déjà fait de l’intimidation ou d’autres gestes répréhensibles au cours de leur existence.”

    * “En juillet, il voit germer en lui l’idée de tuer des « terroristes » plutôt que des personnes choisies au hasard. Il confesse à l’expert Lamontagne : « Il y avait quelque chose de fort à propos de ça [c’est-à-dire les fusillades]. C’est comme si au moins dans les derniers instants de ma vie, j’allais être comme Dieu. »”

    * À l’autome 2016, “sentant qu’il ne pouvait recommencer à travailler, il se dirige chez ses parents, y consomme deux verres de vin, se munit ensuite de deux pistolets et 5 chargeurs contenant 10 balles chacun et se rend en voiture dans le stationnement souterrain d’un centre commercial de la région. Chargeant l’un de ses pistolets, il jongle avec l’idée de se suicider dans sa voiture ou d’aller abattre des gens dans le centre commercial, pensant que les personnes sur lesquelles il allait tirer avaient nécessairement quelque chose à se reprocher.”

    * “En décembre 2016 et janvier 2017, les préoccupations du délinquant s’orientent davantage vers le terrorisme. L’expert Allard rapporte, notamment les paroles suivantes de Bissonnette : « J’avais réussi à me convaincre qu’à la mosquée, c’est toute des fanatiques [ … ] c’est là qu’ils prêchent leur religion intolérante.”

    * “Pendant les Fêtes, l’accusé circule devant le Centre culturel islamique de Québec et voit naître chez lui l’idée d’y commettre un attentat.” Ce n’est donc que peu de temps avant l’attaque, durant le mois précédent en fait, que l’obsession de Bissonnette pour les musulmans atteint son paroxysme.

    Durant les dernières semaines, ses projets étaient encore changeants. “Fait significatif, un nombre important de sites traitant de cibles alternatives a également été consulté par Alexandre Bissonnette au cours du mois de janvier 2017. Ces recherches portaient à la fois sur le féminisme et les mouvements féministes, de même que sur des tueries dans des institutions scolaires, centres commerciaux et aéroports.”

    Bissonnette confiera d’ailleurs à une des psychiatres : « Je suis parti de chez moi avec mon étui de guitare. J’aurais pu aller tuer n’importe qui, je ne visais pas les musulmans. Je voulais la gloire. (…) J’ai fait des recherches sur les tueurs en série et ce sont mes idoles. »

    Alexandre Bissonnette est devenu, le 29 janvier 2017, un terroriste islamophobe et le pire tueurs en série de musulmans au Québec et au Canada. Mais, comme on a pu le voir, son geste n’est pas le fruit d’une islamophobie obsessionnelle, qu’il aurait nourrie pendant une longue période. Le racisme fut un élément déterminant, certes, mais non le seul.

    Comme le soutient un des experts, “ la commission du crime ne résulte pas d’une cause unique” : en plus d'être la conséquence de sa haine raciste, “ le passage à l’acte d’Alexandre Bissonnette s’explique par une quête de pouvoir visant à contrer un sentiment d’échec, fuir ses difficultés d’intégration sociale et professionnelle et exprimer un ressentiment accumulé depuis la fin de son cours primaire” .

    On peut certainement dire qu’il y a eu convergence entre les failles psychologiques du jeune homme et le contexte social plus large. À ce propos, certains pointeront du doigts des médias, journaux et stations de radio (radios poubelles). Mais il y aussi le contexte plus large du 11 septembre 2001, qui a vu la question islamiste faire irruption dans le débat public, et, à l'époque de l'attaque de la mosquée, l’après-Charlie Hebdo et les attentats islamistes en France fortement médiatisés dans le monde, y compris au Québec. Un esprit troublé comme le sien ne pouvait sans doute qu’avoir une vue déformée de choses. En voyant, par exemple, des terroristes là où ils n’étaient pas.

    Alexandre Bissonnette reste à ce jour le pire tueur islamophobe au pays. Mais, comme on l’a vu, s’il avait mis à exécution, plus tôt, l’un ou l’autre des projets meurtriers qu’il avait en tête, il aurait pu tout aussi bien être le deuxième Marc Lépine du Québec ou le pire tueur en série ayant jamais sévi sur un campus ou dans un centre d’achat québécois. Car le vide abyssal inscrit au fond de son être s'alimentait à de multiples sources de haine.

    Date de création : 2019-02-13 | Date de modification : 2019-02-16
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    L'auteur

    Stéphane Stapinsky
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