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Henri de Régnier et Venise

Gabriel Brunet

M. Henri de Régnier a trouvé dans Venise (L'Altana ou la Vie vénitienne) le lieu fraternel et comme prédestiné. Il sait d'ailleurs le danger d'avoir une telle ville pour lieu d'élection. Venise? la ville des snobs sans personnalité qui vont chercher là-bas quelques bribes des impressions vécues par d'illustres voyageurs. Venise? Relents d'un romantisme attardé: Byron, Musset... Venise? Paradis des archéologues, des esthètes guindés, du romanesque vulgaire et des sentiments de confection! Venise? Qui ne sent dans ce mot du toc, du bric-à-brac, du clinquant et du banal?... Miracle. M. Henri de Régnier a réussi à parler de Venise simplement, bonnement, aimablement, sans prendre de grands airs, sur le ton uni d'une conversation où l'on perçoit cependant d'intimes tressaillements! "Se grimer en romantique" "ou se déguiser en esthète", il s'en défend au plus haut point. Il ne cherche dans Venise ni "la ville d'art", ni "la ville à la mode", ni la ville de volupté, ni la ville du pittoresque.

Au vrai, M. Henri de Régnier va vers Venise comme il irait vers une autre cité sur qui ne pèserait point la brume d'or d'une légendaire renommée. Il va vers Venise sans préparer sa sensibilité, sans échauffer son imagination, sans tendre son esprit, sans contracture d'aucune sorte. Venise est l'amie de toujours avec qui il ne fait pas de façons. Dans cette patrie réelle de son âme, il se sent plus qu'ailleurs chez lui. C'est là qu'il vit le plus naivement et c'est là que son âme respire selon ses rythmes les plus spontanés. Tant il est vrai qu'après avoir épuisé toutes les attitudes les plus raffinées, les plus ingénieuses et les plus singulières, il reste encore à trouver l'attitude la plus originale qui est de n'en pas avoir. Naturel qui n'est pas ignorance de toutes les attitudes possibles, mais naturel formé du mépris de toutes attitudes et de tout apprêt et qui est peut-être l'attitude aristocratique par excellence. "Le point essentiel et le précepte fondamental est de vivre à Venise comme on vivrait partout ailleurs, de rester soi-même et de ne pas s'y faire une âme factice."

Et cela ne veut pas dire que M. Henri de Régnier ne sentira pas à l'occasion la majestueuse mélancolie qui enserre cette ville du passé; et cela ne veut pas dire qu'il n'éprouvera point de vives sensations d'art devant les monuments; et cela ne veut pas dire qu'il n'évoquera point le souvenir du fantastique Carnaval de jadis. Mais chacune de ces impressions vient sans être appelée, sans être cherchée, quand se présente à la minute choisie la conjuration de l'âme du poète et du spectacle étalé devant lui.

Dans l'ensemble, la Venise créée par l'esprit de M. Henri de Régnier est une Venise sans tristesse, heureusement offerte à la gaîté d'une lumière multipliée aux innombrables miroirs des eaux; c'est une Venise de délicates délices, de tranquille apaisement, de bonheur impalpable et discret. Ivresse de sérénité où l'on se sent comme détaché de soi et de tout et comme un personnage irréel dans une fantaisie de songe. "Ici on éprouve une grande activité de rêverie et une grande paresse d'esprit." Que cette bonhomie, cette nonchalance, ce laisser-aller sont loin de la concentration barrésienne qui imposa de force à Venise le rythme volontaire de son âme crispée dans une attitude de faste mortel!

Les correspondances cachées entre M. Henri de Régnier et Venise, on les discernerait aisément. Versailles et Venise, toutes deux aimées par le Poète: cités des eaux et des jeux de lumière! Venise et Versailles: et une rêverie pleine de volupté sur le charme des choses parfaites qu'effrite le Temps! À Venise comme à Versailles, c'est d'ailleurs l'automne que préfère le poète. Saison de somptueux déclin sur des sites qui meurent... Venise et Versailles, prétextes choisis au sentiment de l'Éternelle illusion pour qui s'y complaît! Et puis, Venise, c'est pour M. Henri de Régnier, le témoin le plus parlant de ce XVIIIe siècle de plaisir et de délicatesse qui continue à lui murmurer de secrets appels.