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Au fil du Rhône

A.-Ferdinand Hérold
INVOCATION

Rhône ! torrent royal que chérissent les dieux !
L’orgueil pur du soleil se mire en tes eaux vives,
Des cités aux grands noms parent tes belles rives,
Et tu chantes au ciel un hymne radieux.

Fougue victorieuse ! Enchantement des yeux !
O divine clarté ! Des montagnes pensives
Vers le tendre pays des heureuses olives
Court l’indomptable ardeur de tes bonds glorieux.

Tu dis aux vignes d’or de ferventes paroles,
Et la force d’amour qui frissonne en tes flots
Adoucit l’âpreté des roches cévenoles.

Les peuples, sur tes bords, ignorent les sanglots,
Et la cigale mêle au chant des farandoles
Son cri dont la gaîté protège les enclos.


VIENNE

Arrête, voyageur. La cité que tu vois
Fut la cité des Empereurs, qu’il t’en souvienne.
Fière de sa grandeur inviolable, Vienne
Dictait la volonté de Rome au sol gaulois.

Les apôtres martyrs m’émurent de leur voix.
J’écoutai saintement la parole chrétienne,
Je la criai; la gloire, ô Christ, était la mienne,
Et les rois prosternés durent subir nos lois.

Aujourd’hui, dominée et pourtant turbulente,
Je refleuris, dès que le soleil ensanglante
Mes temples qu’ont sacrés des dieux morts ou mourants.

Alors, en ma splendeur que chaque soir fait neuve,
Souveraine superbe et propice aux errants,
Je triomphe du siècle et protège le fleuve.


VIVIERS

Nid rocheux, ni sanglant d’où les durs éperviers
Épiaient les troupeaux dus à leurs faims voraces !
Le soleil roi blanchit tes herbeuses terrasses,
O toi qui gardes la passe étroite, ô Viviers !

Quelquefois, paysans asservis, vous rêviez
Les jours chantants, les jours joyeux des libres races :
Alors, les larges faulx s’ébréchaient aux cuirasses
Et les portes geignaient du poids lourd des leviers.

Des flots rouges coulaient par les sombres ruelles.
Puis les vainqueurs, heureux de leurs luttes cruelles,
Enterraient au hasard, sans les compter, les morts.

Mais l’heure est douce, et, sous la brise qui parfume,
En ton voile léger de lumineuse brume,
O ville que les temps lassèrent, tu t’endors.


DIONYSIAQUE

Ampuis : vois se dresser, aux flammes du matin,
La sévère douceur de la Côte rôtie.
Et voici l’Hermitage, émeraude sertie
Dans les montagnes dont les rocs dominent Tain.

Tournon s’étage au pied du Saint Joseph hautain :
Goûtes-en la ferveur d’une lèvre avertie.
Tu dédaignes Cornas et Crozes ? Te Châtie
L’altérante fureur du rigoureux destin.

Le Saint Péray, sous l’or de Crussol, s’ensoleille;
Et là, près d’Avignon, la ville sans pareille,
C’est Châteauneuf, joyau qui rit sous les ciels clairs.

Libérale contrée ! ô vignes amicales
Donnez au pèlerin vos vins joyeux et fiers
Qui jadis étanchaient les soifs pontificales.


LE ROCHER DES DOMS

Parmi le rose éclat des lauriers, je me dresse
Dans la fière splendeur du matin enchanté.
Autour de moi sourient les parfums de l’été.
Qu’elle est douce, la brise en fleurs qui me caresse !

Vous que le sort ploya sous l’amère détresse,
Venez à moi ! Je rends la force et la santé.
Depuis que va le cours des siècles, j’ai dompté
Le désespoir farouche et la vaine paresse.

Venez à moi ! Le mal et les ennuis méchants
S’enfuiront; vous n’aurez plus de larmes, aux chants
Qui s’envolent de la joyeuse Barthelasse.

À voir le fleuve-roi vos yeux s’enivreront,
Et la gaîté sera votre compagne, en place
Des chagrins obstinés qui vous ridaient le front.


LE PALAIS

Calme, toujours victorieux de la tempête,
Dédaigneux des railleurs aux cris obscurs et laids,
Monte vers le ciel bleu le sublime palais
Où le monde chrétien apporta sa requête.

Le maître, la tiare harmonieuse en tête,
Accueillait doucement les princes, ses valets;
Et des salles vers quoi, tendre Amour, tu volais,
S’échappait la chanson d’une éternelle fête.

Et le peuple écoutait, joyeux; et les échos
Répétaient longuement les rythmes amicaux,
Et le rire éclatait de la féconde ivresse.

O palais merveilleux ! Voici le soir vermeil,
Et le parfum des fleurs adorables caresse
Tes murs qu’a pénétrés l’or divin du soleil.


TARASCON

Midi. Le sol a des rayons. Le ciel est bleu.
Nulle brise ne vient émouvoir le platane.
La lumière est auguste, et l’on dirait que plane
Dans l’air immaculé quelque invisible dieu.

C’est la fête du jour magnanime et du feu;
Des plus humbles maisons une splendeur émane,
Et le grand soleil, roi de l’heure diaphane,
Exige des vivants la ferveur de leur vœu.

O ville, où jadis Marthe a vaincu la Tarasque,
Puissent les dieux heureux t’épargner la bourrasque
Et la neigeuse horreur de l’hiver irrité.

Et, raillant les destins qui lui feraient la guerre,
Que rie à tout jamais dans la belle clarté,
Ton château, Tarascon, au château de Beaucaire.


LES ALYSCAMPS

C’est le silence harmonieux propice au rêve.
Ici, le ton fléchit, le pas devient discret;
On laisse le chagrin, le remords, le regret,
Et les soins de la vie innombrable font trêve.

Là-bas, sur les sentiers humains, l’orage crève :
De ces arbres royaux aucun ne l’entendrait.
Écoute leur leçon; que ton esprit soit prêt :
Au chant du long espoir fuira la douleur brève.

Tu ne craindras jamais, si tu les as compris,
Que le louche pouvoir abaisse ton mépris
Ni que la vanité sournoise te reprenne.

Une grande paix dort sur les tombeaux ombreux
Et de parfums émus de volupté sereine
S’enivre l’éternel repos des bienheureux.


LES DÉESSES

Elles passent. Chacune a l’aspect d’une reine.
La brise limpide est douce. Le ciel est pur.
L’herbe tremble de joie aux fentes du vieux mur,
Et la clarté de l’air s’est faite plus sereine.

L’heure est pieuse dont le tintement s’égrène.
Elles passent, le front superbe, le pied sûr;
Et voici qu’on entend venir d’un verger mûr
L’hymne ébloui de quelque enfantine Sirène.

Elles ont la fierté des héros, leurs aïeux;
Des astres amicaux luisent parmi leurs tresses
Et c’est tout le printemps qui palpite en leurs yeux.

On oublie, à les voir, les anciennes tristesses,
Et les rayons cuivrés du couchant merveilleux
Adorent la splendeur des vivantes déesses.


REGRET

O frère courageux du soleil et du vent,
Tandis qu’au soir le gaz tremblotant qu’on allume
Pleure à travers l’humide voile de la brume,
O fleuve radieux, je rêve à toi, souvent.

Quand irai-je m’asseoir près de ton flot mouvant
Et des glauques îlots que frôle ton écume ?
Je songe, ami fougueux, à tes bords, et je hume
Tes fleurs, que ne prend point notre hiver décevant.

Quand surgiront, sertis dans la clarté divine,
Les clochers et les tours dont l’orgueil te domine ?
Quand me rira le cher honneur de ton terroir ?

Quand suivrai-je vers toi la chanson envolée ?
O Rhône, fleuve ami, quand pourrai-je revoir
Le ciel lucide et pur de ta belle vallée ?

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