«Les deux royaumes» de Pierre Vadeboncoeur ou le retrait de la modernité

Alain Létourneau

Cet article porte sur un auteur québécois, qui est sans doute peu connu en France et à l'extérieur du Canada français, mais dont la pertinence est sans conteste plus large que ce que signifie cette audience restreinte. Vadeboncoeur est important comme témoin de la persistance d'un certain XIXe siècle spirituel dans la post-modernité, aussi comme révélateur des impossibilités du retrait de la modernité en général. Il a sa place comme praticien du genre essai, et comme penseur de la laïcité redécouvrant la quête religieuse et le besoin du sacré, en étroit rapport avec la tradition chrétienne occidentale classique.

Dans le contexte d'une réflexion théologique, je voudrais donc à la fois présenter Vadeboncoeur, sa démarche depuis 1974, et les difficultés ou les impossibilités qu'elle soulève, en interprétant le sens de son texte, tirant des conclusions qu'il laisse en suspens.

Pierre Vadeboncoeur est avocat de profession. Il a été conseiller juridique à la Confédération des syndicats nationaux (C. S. N.) pendant 25 années, sans doute le syndicat le plus à gauche au Québec. Il a écrit dans la revue Maintenant, que des dominicains canadiens avec d'autres ont lancée et soutenue, et qui exprimait dans les années 1960-1970 des points de vue d'avant-garde dans l'Église et la société, de la part de croyants engagés surtout dans le social à un titre ou l'autre, revue qui est devenue Communauté chrétienne par la suite. Vadeboncoeur a toujours été connu pour ses positions : très tôt socialiste (autour de 1950, ce qui était rare au Québec de l'époque) et ensuite indépendantiste décidé, longtemps considéré comme le porte-parole, avec Pierre Vallières récemment « converti » au christianisme, de la voie « séparatiste », il a publié notamment Indépendances (1972), et La dernière heure et la première (1970). Le caractère moderne et prométhéen de son oeuvre est apparu clairement, dès 1963 dans La ligne du risque, en réaction contre un certain christianisme des larmes de ce monde.

Le présent article ne vise pas les écrits de cette période, mais plutôt le mouvement de retrait qui a débuté chez lui en 1974, et qui a conduit à ce livre composé de plusieurs essais, et acclamé par la critique montréalaise, Les deux royaumes, paru en 1978. Livre qui a fait dire à certains que Vadeboncoeur était passé à droite avec tout ce courant de traditionalisme qu'on observe un peu partout. Les « deux royaumes » dont il sera question seraient, pour faire bref, ceux de la modernité actuelle et celui de l'esprit (1). Sa critique mérite certainement l'écoute.


I. Critique et retrait

Il est explicitement question de modernité tout au long du livre Les deux royaumes. Il s'agit de voir un peu ce que l'auteur met là-dessous, sans quoi nous demeurons dans le flou. Dans l'essai intitulé « La dignité absolue » (p. 9-58), la modernité, c'est l’immoralisme banal; à la racine, c'est l'abolition de tout espace spirituel, de toute intériorité. Nous avons déclaré caducs les « ciels indispensables » (p. 19), dit Vadeboncoeur; l'au-delà de la transcendance, qui donnait sens à la culture d’hier tout en appelant au dépassement, a disparu. Il n’y a plus de place pour l'âme et ses manifestations; il n’y a plus de possibilité de retour sur soi, l'âme ne connaissant plus de distance entre elle-même et ses actes. Elle vit dans la pure immédiateté (p. 17, 21, 24), dans « le règne des choses obvies » où « le pur agir règle tout » (p. 18). Noblesse d'âme et dignité ne trouvent plus aucune reconnaissance extérieure.

Dans l'essai intitulé « Modernité » (p. 179-184), l'époque actuelle apparaît comme un futurisme déraciné; le présent actuel reçoit ses lettres de créance de l'avenir et, être moderne, ce n'est plus se situer à la pointe avancée de l’histoire, comme au temps où les discours progressistes fonctionnaient. C'est être tout simplement sur un point (p. 181), celui de la dernière nouveauté. Dans « La lézarde » (p. 179-184), la période historique de la modernité est envisagée; elle est le règne du scientisme et du remplacement, par le fonctionnel, du culturel qui équivaut pour Vadeboncoeur à l’immatériel, à ce qui est complexe ( Trois essais sur l'insignifiance, 1983, p. 36 ). Vadeboncoeur opère ainsi sa périodisation : la faille qui creuse notre séparation d'avec la culture ancestrale commence dans l’histoire avec le romantisme, et elle se poursuit sur la ligne où se succèdent Comte, Marx et Freud, chacun reprenant le modèle initial de la brisure, « exactement le même » (p. 188). Mais c'est dans « Instants du Verbe » (p. 109-156), qui est pour ainsi dire la plaque tournante du livre, que Vadeboncoeur nous donne ce qui serait selon lui le ressort fondamental de la modernité. Il le fait à l’occasion de sa méditation sur le romantisme. Pour lui, le romantisme, celui de Chateaubriand en particulier et celui des poètes, est une époque mal éteinte, qui a laissé dans l’histoire un « rayonnement fauve », et qui visait fondamentalement à confondre les deux ordres. Le romantisme a rêvé de « vivre transcendantalement l'instant », il a voulu « falsifier l'éternel et le temporel en les mêlant » (p. 130). Il est « inversion de la métaphysique », « tentative de vol d'essence »; une tentative « vaine, non tragique, mais navrante » (p. 133), le tragique gardant ici un sens spirituel. Il s'agit selon toute évidence dans le romantisme, selon Vadeboncoeur, d'une version du prométhéisme moderne, qui vise à réduire au même tout espace d'altérité, à s’accaparer toute transcendance, et qui s'accomplirait dans l'époque moderne jusqu’à aujourd’hui.

Vadeboncoeur n'est pas philosophe au sens précis du mot, mais sa pratique méditative a un sens cohérent et rigoureux, quoique paradoxal. Le propos de l'essayiste en effet ne fait pas système, surtout si l'on considère que l'essayiste est un « artiste de la narrativité des idées », ou que l'essai est un « chant d’idées phrases », selon l'expression de Roland Barthes. L'essai est d'abord un parcours, celui qui conduit notre auteur à formuler certaines intuitions fondamentales, qui selon Vadeboncoeur sont saisies à partir de l'être même. Il y a ensuite moyen de décoder l'essai et d'en faire voir les questions et le chemin, ce qui permet d'en manifester la pertinence philosophique, théologique, religieuse. C’est ce que nous avons essayé de faire dans un mémoire de maîtrise (2).

Nous voyons donc qu'il y a bien une critique radicale de la modernité dans Les deux royaumes, que l'on peut trouver suffisante ou pas, trop radicale ou trop grossière. Pour lui la modernité c'est le futurisme, le fonctionnalisme, le technicisme, l’immédiatisme des consciences ( l'absence de moralité ); à la racine c'est le romantisme et le prométhéisme, l’autonomisme radical qui finit en idéologie libertaire ou en grégarisme. Cette série de choses en « isme » marque des caractères exclusifs. Vadeboncoeur réclame un autre espace pour l'esprit, que la modernité interdit. Il évoque le « sacré qu'on porte en soi », et rappelle globalement l'atmosphère religieuse du passé. Il cherche un îlot de vie tranquille, un refuge, un autre royaume, d’où le titre du recueil. Sa recherche de l'autre règne anime d'ailleurs tout aussi bien ses écrits plus récents, les Trois essais de 1983 ou encore L'absence, paru en 1985, avec des visées différentes chaque fois.

Dans Les deux royaumes, Vadeboncoeur est dégoûté par le monde moderne, et en quelque manière il élit cet autre règne. Il déclare carrément s’être retiré de l'époque actuelle, du monde de la « complaisance canaille » et de l’avilissement. Une indignation sacrée l’a poussé à prendre ses distances. Mais le drame, et peut-être la tragédie, mot qui est ici une évocation de la dignité humaine, c'est que le retrait absolu de l'époque n'est pas possible. Cela, l'essayiste le laisse entendre de façon très claire, spécialement à l'occasion de sa méditation sur la poésie d’Hector de Saint-Denys Garneau (p. 118-124). L’essayiste a mené la lutte contre sa propre modernité et il a été vaincu, mais non sans creuser un nouvel espace. Le retrait de la modernité ne conduira pas à l’extérieur de l'époque actuelle mais bien en son coeur ou en son pli, où une nouvelle intériorité devient possible, mais au prix d’un décentrement temporel. L’intériorité en effet sera portée dans le regret, dans le regard tourné vers le passé, passé s'actualisant aussi aujourd'hui.

Le travail des différents essais du livre, et surtout celui d’« Instants du Verbe », ne peut s'effectuer qu’à condition de suspendre notre appartenance au temps présent, ce que la critique de la modernité a pour effet de produire, le temps d’une mise en jugement. Le retrait, qui est donc tout intérieur, peut alors tourner massivement vers le passé l’attention du lecteur qui est pris par le texte. Ce passé est mythifié, il perd sa couleur historique; il n'est plus considéré comme simple époque de la chronologie. Cela se voit par la façon dont Vadeboncoeur traite le Moyen Âge, époque exemplaire pour sa remontée du regard. Le Moyen Âge de Vadeboncoeur ne trouve pas ses références immédiates chez Albert le Grand ou chez saint Bernard, mais bien dans la lecture de quelques livres contemporains, Le soulier de satin de Paul Claudel et L'amélanchier de Jacques Ferron, romancier québécois mort il y a peu de temps. C’est en particulier ce dernier livre, oeuvre de fiction, qui est le contexte immédiat de sa référence médiévale. Chez Vadeboncoeur, rapport au passé et travail du récit ne s'opposent pas, mais au contraire se soutiennent mutuellement, appuyés en quelque sorte et concentrés par le travail de la métaphore.

Le Moyen Âge des Deux royaumes, c'est l'époque où la lumière et l'ombre sont clairement découpés. C'est un monde en lequel nos trajectoires intérieures correspondent mystérieusement aux trajectoires de l’univers, ce qui n'est plus le cas dans la modernité. Notons en passant que Vadeboncoeur exprime un peu la même chose que ce que dégage par ailleurs Michel Foucault, qui voit dans l'épistémologie classique, du Moyen Âge jusqu’au XVIe siècle, précisément celle des ressemblances entre les différents niveaux du monde (3). Il serait cependant surprenant que Vadeboncoeur ait lu Foucault; rien dans l'expression ou dans la pensée ne peut le laisser croire, car il ne s’agit pas ici d'épistémologie mais du besoin vital de ces correspondances entre niveaux, d'un désir qui est celui du retrait de notre monde aux épistémologies brisées, qui ne se répondent apparemment plus les unes aux autres. Dans ce monde passé où l’intérieur répondait à l'extérieur comme son double, l'esprit était floraison.

Il ne faut jamais perdre de vue que l'univers a fait les fleurs des rosacées. Que sont par comparaison nos idées ? Si elles venaient comme une fleur et si elles en avaient les formes et la vie même, il ne fait pas de doute que l'univers humain serait sauvé. (p. 154)

Afin de rendre sa pensée en la dépassant un peu, nous pourrions dire ceci : pour que la métaphore devienne réelle ou se réalise, le seul chemin est un retrait qui revient en rassemblant, dans une boucle qui embrasse l’histoire. L’histoire est comparée à un champ ou à un arbre, dont il faut rapprocher les branches, réunir les promesses. Cette ré-unification du temps serait salut pour l’homme. Pour ce qui est en particulier du Moyen Âge, on peut voir que sous la plume de l'essayiste québécois il ne s'agit pas seulement d’une époque passée. Ou, pour suivre une autre image, nous sommes renvoyés aux naïves figurations des vitraux des cathédrales gothiques et leur richesse chromatique. (p. 154)

Nous sommes conviés à supposer que nous avons le tout du temps et des époques quelque part au coeur de nous-mêmes. On franchit ainsi la barrière de la modernité. Vadeboncoeur parle de rétrocession de candeur à partir du passé. Liberté, candeur, enfance et premier âge, comme autant de figurations richement colorées sur un vitrail. Ce Moyen Âge c'est le règne de l'enfance, c'est donc autre chose qu’une période de l’histoire passée. C'est plutôt comme une grâce historique s’actualisant au présent, par retour en arrière. Auprès de Tinamer, la petite fille qui habite un roman de Ferron, dans le jardin de paradis et dans la floraison de l’oeuvre, nous sommes, avec l'auteur du roman et avec l'essayiste,

Libres et disponibles, comme il se doit en Moyen Âge, au seuil du mystère, dans un jardin de lettres reflétant ce mystère en cryptogrammes lumineux comme autant d'ombres chinoises en clair projetées d'une source interdite. (p. 155)

La floraison de l'écriture et celle de l'enfance se correspondent ici, dans ce royaume médiéval qui est aussi (et avant tout) l’âge de l’expérience; les caractères de la grâce font la ronde. Nous avons là une théorie fictive ou paradoxale de l'écriture, supposant l'opacité par pure transparence, celle-ci à son tour suppose que la lettre soit perçue ou pré-saisie comme grâce, ou comme possibilité de grâce. Dans sa clarté foudroyante, la médiation nous aveugle, mais elle rend libre, parce qu'elle médiatise effectivement et indique un accès qui n'en est pas un, qui est plutôt une arrivée au seuil du mystère.


II. La demeure d'écriture

Il y a un travail remarquable de la métaphore et de la figure chez Vadeboncoeur, qui sont pour beaucoup dans l'effet que son écriture arrive à produire. Nous avons vu comment le Moyen Âge et l’âge de l'expérience, l’âge de l'enfance et l’âge des lettres se sont trouvés subrepticement rapprochés par Vadeboncoeur, chez lui sinon malgré lui, comme l’ont été aussi histoire et floraison, grâce et correspondance. Il faut remarquer comment ce sont des thèmes ayant rapport au temps et à l’histoire qui sont évoqués. Mais il n'est certainement pas indifférent que tout soit mis au passé. Dans L'absence de 1985, Vadeboncoeur se justifie face aux accusations possibles de passéisme en réfléchissant sur le mode imparfait dans la langue, comme médiation chez lui (« L’imparfait absolu », p. 69-76 ; c'est un « temps sans rapports avec le temps mais seulement avec l'essence »). La question qui rebondit tout au long de Les deux royaumes, c'est celle de la prise ou de l’accès à cet autre royaume, celle de la médiation, toutes catégories qui peuvent, selon les métaphores de Vadeboncoeur, se déployer dans l'espace.

Il est possible de dégager la structure de l'aire spirituelle que Vadeboncoeur veut proposer à la conscience contemporaine dans son mouvement de retrait. Nommer l'absence, c'est du même coup construire, avec les mots du langage, les lieux d'une paradoxale avancée. Ceci suppose que nous pouvons reprendre les mots et recomposer l’unité de leur emploi.

Ainsi, le thème du lieu a une grande importance dans Les deux royaumes; par exemple, Vadeboncoeur déclare être à la recherche d'un « lieu plus haut » (p. 17), la modernité ignore plus que tout le « lieu approximatif des sources de la grâce » (p. 217); elle a déserté le « lieu spirituel de l’instruction » (p. 223). Le lieu est aussi désigné comme l'ailleurs, comme l'aire spirituelle disparue dans la modernité (p. 157) ; et encore comme l'autre domaine (p. 63), l'autre cercle (p. 146), l'autre empire de l’être (p. 120). Ce domaine de l’altérité, ce vaste pays de l’esprit est largement évoqué en termes d'espace, espace qui s'avère pluridimensionnel. Ainsi, il est par exemple question d’un espace au-delà (p. 92), de l'espace intérieur (p. 18), d’un espace divin, d’un espace moral, d’un espace « indépendant de nous » et au-dessus de nous (p. 193).

Parmi les dimensions de l'espace, la hauteur et les attributs voisins ont la plus grande importance, spirituellement et moralement. Rappelons la « hauteur même de l’être » (p. 136), l’altitude et la « verticalité » (p. 162), ou encore la voûte du ciel (p. 49). Mais la profondeur et la densité, le poids et la dureté de la matière spirituelle sont aussi d’une grande importance. Cependant, c'est l’intériorité qui permet de recevoir « communication d’une différence transcendante » (p. 46). Face à une modernité fascinée par l'extériorité, et qui pousse l’intelligence « hors de sa maison» (p. 23), il faut trouver en soi-même un refuge (p. 33), s’isoler dans une hutte (p. 34), « comme quelqu’un qui, sa journée faite, revient chez lui, goûte le silence, retrouve sa sensibilité » (p. 34). Il faut retrouver la source (p. 61), remonter vers un point d’origine en soi, se tourner vers l'autre zone de l’être, bref vers l'autre règne.

Il y a le seuil de cet autre royaume, ses abords, sa frontière (p. 105, 149). Vadeboncoeur utilise également un grand nombre d'expressions empruntées au registre de la maison. Relier ces expressions entre elles fournit comme une figure de la demeure.

Après avoir passé, dans le langage de Vadeboncoeur, la frontière du royaume, sa limite et sa bordure, nous trouvons la campagne de l'esprit, un espace calme comme la nature (p. 40). Avec un peu d’imagination, on peut entr’apercevoir de loin la maison de l’intelligence (p. 23) dont parle Vadeboncoeur, entourée par un « jardin de fleurs quelque peu mystérieuses » (p. 103), qu'on peut rapprocher du jardin de paradis (p. 155) de Tinamer mentionné plus haut. On y trouverait les « fleurs de rosacées » (p. 153), un bel amélanchier en fleurs (p. 149-156), quelques oiseaux dont celui de l'enfance (p. 152). La demeure aurait pour devanture une « vitre à toute épreuve », un « immense écran de verre » (p. 95). On trouverait dans cette demeure un miroir (p. 97), des images et des symboles (p. 21).

La cour intérieure de cette maison ressemblerait sans doute à Stonehenge, vu l’importance qu'ont les pierres dans l’imagerie de Vadeboncoeur. De nombreuses pierres de merveille, dont la « seule pierre de la grâce » (p. 37), entoureraient le domaine. Au pied de la source toute proche, reposerait la pierre du poète (p. 124), qui luit depuis longtemps sous l'effet sans cesse changeant de l'eau. De cette demeure sont visibles les murailles rocheuses (p. 117) qui peuplent la nuit, les « sommets improbables » de l'absolu (p. 216), et pourtant « la beauté n'est pas une pierre » (p. 153). On trouverait, au coin de cette domus vénérable, une morne statue (p. 107). La demeure elle-même est sans doute « le monument de l'esprit » (p. 197) que les siècles ont su couler, et le « vivant monument d'une parole permanente » (p. 110) est à proximité, semblable à une « transcendance aiguisée » (p. 37).

La demeure est soutenue par du ciment (p. 187), alors qu’une ardoise mitoyenne (p. 105) laisse filtrer la lumière; un foyer brûle dans le lieu même, et retient captif (p. 110). Resterait à fermer la demeure par un vitrail (p. 154), à installer, en guise de verrière, une rosace de cathédrale médiévale (p. 34).

En regroupant de cette manière les mots épars de Vadeboncoeur en un tableau cohérent, nous avons voulu les faire parler à l’unisson, leur faire dire ce qu’ils ne laissaient pas voir aussi directement. On peut conclure que la quête spirituelle a quelque chose à voir, chez Vadeboncoeur, avec la possibilité d’habiter en ce monde, et peut-être le mot « esprit » signifierait-il « habiter » pour lui. C'est une série de jeux métaphoriques, de déplacements de sens, et l'on peut alors parler de projection d’un sens premier en un sens second. Dire cela ne suffit pas à invalider le travail de création. Pour identifier et cerner un domaine d’altérité, il n’y a pas d'autre possibilité que d’utiliser les mots que nous avons avec leur sens propre.


III. Médiations esthétiques et éthiques

L'autre royaume est ainsi évoqué avec les mots de ce royaume-ci, comme du reste Vadeboncoeur n'entrait en rapport avec le passé médiéval exemplaire qu’à partir d'une expérience humaine contemporaine consignée dans des textes. Vadeboncoeur ne fait pas la critique de son travail, ni non plus de réflexion herméneutique, mais il nous montre par l'exemple combien l’appartenance à l’histoire est déterminante et comment elle peut conditionner les relectures de l'expérience passée : en ce sens-là il est un penseur « herméneutique ». La démarche de retrait, avec les médiations qu'elle se donne, s’avère moderne de diverses manières, par ressemblance avec ce qu’il critique. On peut ainsi remarquer que la quête de l'Autre et de l'espace spirituel manquant est soucieuse de ménager une place non négligeable à l’autonomie moderne, et qu’au fond elle est affectée elle aussi de modernité, bien qu'elle fasse subir à celle-ci une transformation.

Ainsi la dimension spirituelle, qui n'était pas nôtre, venait tout de même structurer notre propre espace, et en ce sens elle était fondatrice. De la même façon, Vadeboncoeur explique que le passé mythique qui était autrefois présenté aux consciences, avait pour effet de « manifester l'excellence immanente de l’humain » (p. 55). C'est un peu comme si la transcendance, dans un mouvement d'abaissement, se résorbait avec la modernité dans l’immanence humaine, en la manifestant. À partir de cette fondation comprise comme don fait à l’homme, le prométhéisme romantique dénoncé se change, par un retournement, en dynamique d'appropriation. Celle-ci se déploiera dans les médiations de l'art, et spécialement l'écriture. Ce déplacement se joue dans deux essais de Les deux royaumes : « Le roman, ou l'ambition d’être » (p. 59-81) et « Traces de l’invisible » (p. 83-107).

Ainsi pour Vadeboncoeur l'écrivain est cet espèce de démiurge qui fait passer le réel romanesque dans une réalité différente et transfigurée. Le réel fluide de la vie est transmué en quelque chose d'autre, « de plus vif encore » (p. 62). Dans le roman, la vie est « réécrite » dans un univers sans vice ni faille (p. 63). L’écriture relie donc de façon efficace l'éternel et l'éphémère, et le roman est médiation d'éternité. Par certains romans, on atteint le « vrai fond de tout » (p. 65), puisque le roman utiliserait la matière même de la vie pour la transformer en « ce qui n'a pas lieu mais est » (p. 64). Son tempo « forcément autre » fait apparaître la permanence en suspendant les personnages parmi la durée, en produisant un retard dans la « chute du temps », ce « flot temporel que nous ne connaissons que trop » (p. 66). En traitant l’éphémère, le roman « fixe le fuyant éternel » (p. 71). Il est le lieu d’une sorte de révélation, en laquelle une transcendance transparaît. Le rapport aux personnages romanesques comporte quelque chose d’incorruptible, à tel point qu'on pourrait presque dire que nous nous trouvons là en relation avec la divinité « par personnages interposés », dira Vadeboncoeur (p. 74). C’est dire que pour lui révélation et travail créatif de lecture et d'écriture vont de pair, qu’il y a aussi une négativité du temps en son écoulement qui demanderait un redressement.

Les personnages de roman sont « dans une histoire qui précisément n'en est pas une puisque celle-ci ne connaît jamais de véritable fin, de véritable chute » (p. 75). Il s’agit d’une histoire sans fatigue, animée par un principe constamment jeune, d’une histoire à la limite de l’histoire, qui est médiatisée par le récit et qui a un caractère salvifique certain. Pour Vadeboncoeur, les personnages sont des figures masquées derrière lesquelles se cache une présence salvatrice, « présence telle que si elle apparaissait au grand jour, tout entrerait avec elle dans la lumière et dans une joie irréversible » (p. 75). La vie elle-même ne peut franchir l'abîme séparant le temps de l'éternité : c'est ce qu'ont échoué à faire les romantiques. Le seul personnage historique donnant l’impression d'avoir aboli la différence entre être et passer est le Christ, « comme si c'était l’être qui avait tenu son rôle » (p. 78). Le Christ est ainsi pour Vadeboncoeur le romantique accompli, qui abolit l'écart, l'abîme du temps. Comme un personnage de roman, il nous fait joindre l’impérissable en passant la frontière entre le mortel et l’immortel. Il est ainsi lui-même médiation. Les personnages littéraires et ce divin personnage sont ainsi conjoints, ce qui est une autre expression de la modernité de l'essayiste, malgré et dans son entreprise de retrait. Ces vues donnent peut-être indirectement un éclairage aux théologies narratives, en faisant penser que révélation et création vont de pair, qu'elles ne sont pas étrangères l’une à l'autre.

L'art, et tout spécialement les dessins faits par l'auteur, donnent aussi accès à l'expérience spirituelle. Le dessin est médiation d'un passé essentiel qui précède le simple souvenir et « continue de vivre » (p. 85). Les dessins n'existent pas seulement comme choses, mais ils demeurent comme événements et sont « comme des pointes vivantes perçant jusqu’à ce jour le moment du présent et pénétrant déjà le temps qui viendra » (p. 93). Les émotions que le dessin soutient percent jusqu’à l’avenir grâce à leur force éprouvée, « comme si cette force avait échappé à la courbe fatale et poursuivait sa course sur l'aile de la puissance originelle » (p. 93). Cette force salvifique de l'autre histoire a donc un côté eschatologique. Ultimement, le dessin est aire et miroir où « l’être brûle sans se consumer » (p. 97), ce qui évoque la temporalité paradoxale, contradictoire, de l’épisode biblique du Buisson ardent (Ex 3, 14), central évidemment pour la foi chrétienne, dans le contexte ici d'une pensée où l’être et Dieu sont implicitement vus comme le même. Par le dessin, la chose profonde (ou le principe) se trouve « par miracle fixée dans une matière », « exposée à jamais à la contemplation » comme par un « instantané de l’inaccessible » (p. 87). La force du passé s'actualise ainsi au présent; il nous faudra vivre dans « l'actualité soutenue de tout ce qui, de loin en loin, nous fit nous approcher de quelque liberté » (p. 104).

La réflexion de Vadeboncoeur sur le dessin est donc une quasi-théologie. Vadeboncoeur invite son lecteur à se replacer dans l'orbe d'une force libératrice ayant agi dans le passé, à maintenir actuelles ces oeuvres passées qui sont encore événement. Par leur pointe, les émotions vives en provenance du passé nous maintiennent « à un palier plus élevé de notre être », en sens inverse du retrait mais tournés vers ce qu’éclaire un certain passé, sur la courbe de l'autre histoire qui en est le coeur. Mais les dessins trop peu nombreux qui marquent comme des bornes le passé de Vadeboncoeur, il les regarde comme des « vestiges animés d'un peu de feu volé d'ailleurs » (p. 99). Plus qu’une figure de style, cette expression montre le caractère romantique et un peu prométhéen de l'art.

Dans une réflexion seconde, nous pourrions trouver à Vadeboncoeur des allures de nécromancien, ou dire qu’il se contredit tout simplement. Mais nous pouvons aussi retenir ceci : l’homme, cet autre Icare, ne peut pas ne pas vouloir la prise sur le mystère qui l’appelle et le revendique. Il peut sans doute vouloir se faire écoute, accueil et disponibilité, mais le pouvoir-saisir qui est au fond de l'écoute ne va pas sans vouloir. C'est l’homme moderne qui est cet en deçà, et les souhaits de dépassement que l'on formule ne cessent pas pour autant d'exprimer les volontés d'un sujet désirant, appelant. Mais, par certains côtés, l’individu dont parle Vadeboncoeur s’échappe à lui-même. L'essayiste évoque ainsi cette intériorité à la fois nôtre et étrangère (p. 46), il mentionne une participation à la tradition et à son espace plus large, il traite de l’âme en des termes qui nous obligent à voir en elle quelque chose de plus vaste et de plus englobant que la simple vie spirituelle d'un sujet, par exemple. L’écriture de l'auteur ne vise pas tant à expliquer qu’à faire pressentir ce paradoxe fondamental, peut-être à la racine de l'expérience, en lien avec le collectif et avec l’histoire.

Là où il est question de la dimension éthique de l’existence, Vadeboncoeur n’emploie plus la catégorie d'objet. La morale d’hier, dit-il, « n'avait rien d’impersonnel; ni en moi-même, ni par la figure de la justice ou de l’amour à laquelle elle s’adressait, qui n'était pas abstraite ». Il ajoute : « J’ai toujours senti plus ou moins confusément que le vivant était en rapport avec le Vivant » (p. 199). On pressent que c'est à ce niveau, là où c'est directement autrui qui est visé, et non seulement « l’altérité » en général, que l'on s’approche le plus de ce que la tradition appelle Dieu. L'esthétique et le littéraire médiatisent une émotion, un bel objet, ou encore une Force impersonnelle, à caractère métaphysique ou salvifique, alors que c'est spontanément du côté de l’éthique qu’une référence au Dieu personnel surgit, devenant possible à l’intérieur même du discours, peut-être par la logique du verbe. Quoi de surprenant à cela chez quelqu’un comme Vadeboncoeur, qui a toujours su conjuguer une foi inébranlable en l’homme et l'engagement au nom de promesses plus durables (4) ? »


Bibliographie

La ligne du risque. Essais, Montréal, HMH, 1963, 286 p., rééd. 1977. Coll. « Constantes », 4.
L'autorité du peuple. Essais et articles, Montréal, Éd. de l'Arc, 1965, 132 p., rééd. 1977.
Lettres et colères. Essais et articles, Montréal, Éd. Parti-Pris, 1969, 193 p.
Indépendances. Essai, Montréal, L'Hexagone et Parti-Pris, 1972, 179 p.
Un génocide en douce. Écrits polémiques, Montréal, L'Hexagone et Parti-Pris, 1976, 190 p. Coll. « Aspects », 36.
Chaque jour, l'indépendance... Articles politiques, Montréal, Leméac, 1978, 116 p.
Les deux royaumes. Essais, Montréal, L'Hexagone, 1978, 243 p.
To be or not to be, that is the question. Essais et articles politiques, Montréal, L'Hexagone, 1980, 170 p.
Trois essais sur l'insignifiance. Essais, Montréal, L'Hexagone, 1983, 114 p.
L'absence. Essai à la deuxième personne. Montréal, Boréal Express, 1985, 143 p.


Notes

1. Les chiffres entre parenthèses renvoient aux Deux royaumes, 1978.
2. Alain Létourneau, Le retrait de la modernité dans « Les deux royaumes » de Pierre Vadeboncoeur. Université de Montréal, faculté de Théologie, 1986, 151 p.
3. Voir Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966, pp. 32-40.
4. Ce texte reprend pour l’essentiel une conférence faite au 53e congrès de l’Association canadienne française pour l’avancement des sciences, tenu à Montréal en mai 1986.

Autres articles associés à ce dossier




Articles récents