Exposition à l'amiante: risque surestimé?

Institut Armand-Frappier

Texte paru dans Réseau, magazine de l'Université du Québec, septembre 1998

Une équipe de chercheurs de l'Institut Armand-Frappier a réalisé une étude montrant que le risque de cancer du poumon associé à une exposition environnementale à l'amiante ne serait pas aussi élevé que ce que l'on croyait jusqu'ici. Un article scientifique décrivant cette étude et ses résultats est paru en mai dernier dans le réputé New England Journal of Medicine.

Face à l'inquiétude croissante de la population quant aux dangers de l'amiante et à l'omniprésence de ce produit, les gouvernements ont réalisé des «évaluations quantitatives de risques», c'est-à-dire qu'ils ont estimé combien de cancers pourraient être causés par l'exposition de la population aux fibres d'amiante. L'évaluation la plus connue est celle de l'agence américaine Environmental Protection Agency (E.P.A.), réalisée en 1986, qui recommandait le bannissement de l'amiante. La valeur prédictive de ces évaluations de risque n'a toutefois jamais été validée dans une population ne travaillant pas dans l'industrie de l'amiante.

La présente étude est la première à vérifier les évaluations de risques directement dans une population exposée depuis l'enfance à l'amiante que l'on retrouve dans l'environnement. Depuis le milieu des années 50, des études portant sur des travailleurs très fortement exposés à l'amiante ont démontré que ces expositions augmentaient le risque de cancer du poumon ainsi que le risque de mésothéliome, un cancer extrêmement rare de la plèvre (viscère enveloppant le poumon).

Les villes minières de l'amiante d'Asbestos, de Thetford Mines et de Black Lake ont produit plus de la moitié de la production mondiale d'amiante jusque dans les années 50, et constituent encore aujourd'hui la principale région exportatrice d'amiante au monde. Les femmes résidant dans ces villes ont été choisies comme population de l'étude parce qu'elles ont été exposées toute leur vie à des niveaux d'amiante élevés (environ 1 000 fois plus qu'ailleurs), tout en n'ayant pratiquement pas travaillé dans l'industrie de l'amiante.

Le plan de recherche consistait à estimer l'exposition cumulative à l'amiante de la population de l'étude, à calculer le risque prédit par le modèle de risques de l'E.P.A. pour ce niveau d'exposition, à estimer le risque réel de cancer du poumon de cette population et à comparer le risque prédit par le modèle de l'E.P.A. avec le risque réel. Les chercheurs ont répété cette stratégie pour le cancer du mésothéliome, mais cette partie de la recherche n'est pas terminée. Seule l'étude du cancer du poumon est complétée et fait l'objet de l'article publié dans le New England Journal of Medicine.

Les chercheurs ont estimé les concentrations d'amiante passées dans l'air des villes minières depuis le début du siècle avec l'aide de cinq experts internationaux en mesures de fibres. Ils ont par la suite estimé l'exposition moyenne accumulée à partir d'un sondage leur indiquant où, quand et pendant quelle durée les femmes de la région avaient vécu dans le passé, ainsi que le nombre d'années vécues avec un mineur ou passées dans un emploi exposé à l'amiante. D'après le modèle de l'E.P.A., l'exposition cumulative moyenne des femmes de l'étude aurait dû faire doubler leur risque de cancer du poumon.

Toutefois, en comparant leur risque sur 20 ans (1970 à 1989) avec celui de femmes du même âge vivant dans des régions de milieu socioéconomique et démographique comparables du Québec, les chercheurs ont constaté que ces femmes n'avaient étonnamment pas plus de risque de mourir d'un cancer du poumon que celles des régions de comparaison. Ces résultats portent à croire que le modèle d'évaluation de risques de l'E.P.A. pourrait surestimer les risques de cancer du poumon des populations exposées à l'amiante dans l'environnement général.

Les auteurs de l'étude en tirent trois conclusions pour la santé publique: malgré des expositions très élevées depuis l'enfance, les femmes des villes minières de l'amiante du Québec n'ont pas eu d'excès de risque mesurable de cancer du poumon ; puisque ces femmes ont été exposées au même type d'amiante que l'on retrouve dans l'environnement général, les résultats de l'étude laissent croire que les expositions environnementales normales à l'amiante ne posent vraisemblablement pas un véritable problème de cancer du poumon ; enfin, la méthodologie des évaluations de risques de l'E.P.A. et d'autres agences devrait être révisée . 

Source : Michel Camus et Jack Siemiatycki, Institut Armand-Frappier

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