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Kierkegaard Soren

5 mai 1813-1855
Le tempérament de Kierkegaard
«Comme Pascal, il a été élevé dans un christianisme plein de sérieux, mais durant sa jeunesse il s'occupa de poésie et de philosophie. C'était le temps du Romantisme et l'idée d'une harmonie embrassant l'art, la science, la religion, dominait les esprits. L'idéologie romantique venait d'être mise par Hegel en système et Kierkegaard s'y intéressa quelque temps. Dès lors que les antinomies finissent toutes par se résoudre en harmonie, on pouvait bien d'abord laisser libre essor à sa rêverie sentimentale et à son imagination; ne font-elles point partie, en effet, de ce monde riche et changeant, dont l'énigme, en fin de compte, se laissait résoudre par les vérités essentielles du christianisme? Mais, de bonne heure, Kierkegaard s'est aperçu qu'à ce jeu on n'échappe pas à une dualité irréductible: c'est dans ce sens qu'on le voit relever alors, dans son Journal, comme une devise, le vers de Gœthe parlant de Gretchen: "Halb Kinderspiel, halb Gott im Herzen !" (Les jeux d'enfant et Dieu voisinent dans son cœur). Il a même eu alors une période où il se laissa entraîner dans une vie de dérèglements qui devait, après coup, nourrir de longs remords cette mélancolie inhérente à sa nature et par moments si puissante qu'il se sentait aux bords de la folie.

Il se donna désormais pour mission de fondre en une harmonie personnelle les poussées contradictoires de son être — insouciance et gravité, frivolité et mélancolie. L'expérience personnelle lui fit voir alors qu'il était autrement malaisé en pratique d'atteindre à cette "unité supérieure" que réalise de plano le système de Hegel. Ce travail intérieur fit de lui un solitaire. Il se sentait isolé et mal compris. Sa pente mélancolique lui interdisait, pensait-il, d'entrer dans des liens impliquant un abandon sincère et joyeux. Il rompit ses fiançailles avec une jeune fille d'humeur gaie et enjouée et il se jugeait incapable d'exercer une fonction quelconque. Le contraste était trop criant, à ses yeux, entre l'aisance légère avec laquelle les autres prenaient l'existence et la lutte où il se débattait contre les forces assombrissantes de sa vie. Il se disait qu'au Moyen Âge son entrée au couvent eût été tout indiquée. Cette obscure et patiente élaboration de sa vie personnelle, il l'a décrite sous cette image poétique: "Je suis aux écoutes de mes musiques intérieures, des appels joyeux de leur chant et de leurs basses notes graves d'orgue. Et ce n'est pas petite tâche de les coordonner quand on n'est pas un organiste, mais un homme qui se borne, à défaut d'exigences plus grosses envers la vie, au simple désir de se vouloir connaître". — Qu'on est donc loin du temps où "Dieu" et les «jeux d'enfant» voisinaient en paix dans son cœur. Leur antagonisme constitue un problème dont la solution demande l'énergie tout entière de la vie. Et, en effet, l'effort pour concilier les inconciliables est caractéristique de toute la vie de Kierkegaard. Il ne va pas d'un extrême à l'autre: les contraires sont là, en présence, depuis toujours, seulement leur opposition se fait plus tranchante au fur et à mesure qu'avance le développement de son individualité, et l'effort pour les vaincre s'en augmente à proportion. C'est à l'échelle de sa propre expérience que Kierkegaard a pu mesurer l'intensité d'effort de la vie personnelle.

Un moyen s'offrait à lui pour tenir la mélancolie en échec et soulager la tension intérieure: il n'avait qu'à se laisser aller à son penchant à la production littéraire. Ce lui était une délivrance de s'adonner à la production littéraire. Comme la Princesse des Mille et une nuits qui contait pour sauver sa vie, il sauva la sienne, dit-il, en écrivant. A la première période de l'écrivain (1843-18.16) remontent quelques-uns de ses écrits les plus connus: Ou l'un ou l'autre et Étapes de la route humaine. Ils roulent sur l'objet même de ses luttes intimes: l'élaboration intérieure de la personnalité, la conquête d'un noyau solide autour duquel graviteront les autres éléments de l'âme. Par là ses premières œuvres purent servir en outre à stimuler la génération énervée du Romantisme et de la philosophie spéculative que les épigones entraînaient à émousser les antagonismes de l'homme et à rabaisser de ce fait sa vie spirituelle. Kierkegaard n'a pu prétendre qu'il ait eu en vue d'exercer une telle influence à l'origine de sa carrière. Honnêtement il se rendait compte qu'il y avait eu, en lui, une tension qui appelait un dérivatif. Au contraire de Pascal qui se proposait délibérément, dans ses Provinciales, de combattre un affaissement de la morale, Kierkegaard en vint peu à peu, et sans l'avoir vraiment voulu, à travailler dans le même sens. Il n'était d'ailleurs pas encore à ce moment aussi avant que Pascal dans son développement religieux.

Une nouvelle période dans la carrière de Kierkegaard (1847-1855) s'ouvrit justement parce que sa vie intérieure prit décidément un caractère de plus en plus religieux. Il écrit dans son Journal (1847): "J'éprouve maintenant le besoin d'une compréhension de plus en plus profonde de moi-même en me rapprochant toujours plus de Dieu. Il s'ébauche en moi je ne sais quoi qui annonce une métamorphose... Il faut donc que je me tienne tranquille." On remarquera le contraste avec l'extase de Pascal: ici, l'éclosion presque inconsciente d'un nouveau mode d'existence, devant laquelle le sujet garde une attitude passive. L'année d'après, il note — "A présent, je possède la foi dans l'intime acception du terme". Le christianisme prenait à ses yeux un caractère de réalité que jusqu'alors il ne lui connaissait pas. Cette première période de sa carrière terminée, il crut quelque temps que son action littéraire aussi avait pris fin; l'idée lui souriait de se retirer dans un coin perdu à la campagne. Mais il ne la mit point à exécution: la force accrue de sa conscience religieuse éveilla une critique plus sévère de la chrétienté existante. Dans sa première période littéraire, Kierkegaard avait flétri, le relâchement où était t ombée la conception personnelle de la vie; le chrétien, maintenant, découvrait dans l'Église une facilité de transaction, un esprit d'accommodement du christianisme aux goûts des mondains, qui reléguaient à l'arrière-plan l'idéal des premiers chrétiens. C'eût été, d'après lui, supprimer virtuellement le christianisme que d'en faire une religion toute de douceur et de consolation. "Et nous voyons vivre, dans la chrétienté actuelle, une génération gâtée, fière, et lâche pourtant, arrogante mais sans ressort, qui se laisse administrer de temps en temps ces bons principes consolatoires, sans même savoir au juste si elle en usera quand la vie lui sourit, et qui s'en scandalise aux heures de détresse quand il appert qu'au fond leur indulgence se dérobe." Nous empruntons cette citation à l'Exercice dans le Christianisme, qui caractérise, avec La Maladie mortelle, cette deuxième période de la production de Kierkegaard.

L'Église officielle ne releva pas la constatation d'un conflit éclatant entre l'obligation âprement imposée par le christianisme primitif de ne poursuivre que notre unique nécessité et, d'autre part, l'idylle organisée par la chrétienté moderne sous le couvert du dogme de la Rédemption. C'est alors que Kierkegaard entama sa guerre passionnée contre l'Église existante, la plus violente de toutes les luttes qu'ait connues notre histoire intellectuelle danoise. Le dernier mot de Kierkegaard y fut: "Le christianisme du Nouveau Testament n'existe pas". En plein combat la maladie l'arrêta et la mort.»

HARALD HÖFFDING, "Pascal et Kierkegaard", Revue de métaphysique et de morale, Paris, Société française de philosophie, 1923, 30e année, n° 2, p. 227 et suiv.

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