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    Dossier: Style

    Les ailes du texte: un regard kikuyu sur le style

    Jacques Dufresne

    Karen Blixen

    Dans La ferme africaine, Karen Blixen raconte la fascination qu'exerçait le coucou de son horloge sur les jeunes pasteurs kikuyus du voisinage. Ignorant la machine, habitués à mesurer le temps en regardant le soleil, ils considéraient l'oiseau des heures comme un être vivant. Nous projetons notre vision mécaniste du monde sur les animaux, ils projetaient leur conception vitaliste sur les machines. «Lorsque le coucou sortait de sa retraite, un frémissement de joie parcourait les jeunes pâtres, écrit Karen Blixen, et des rires fusaient, vite étouffés. Il arrivait aussi qu'un tout petit berger, moins soucieux que les grands de ses chèvres, revînt seul de grand matin. Il se tenait devant l'horloge éperdu d'admiration; pour peu qu'elle ne répondit pas à sa muette supplication, il s'adressait à elle en kikuyu et l'implorait amoureusement. Puis gravement il repartait comme il était venu. Mes domestiques riaient de la naïveté des petits pâtres: ''Ils croient, m'expliquaient-ils, que l'oiseau est vivant''».

    Ne croyez-vous pas qu'un regard kikuyu sur le style s'impose en ce moment ? Nous avons projeté notre vision mécaniste du monde sur le style en même temps que sur les paysages et les animaux. Le réenchantement du monde, condition métaphysique du développement durable, ne passerait-il pas par le réenchantement du style?

    Telle est ma conclusion. Il me reste pour vous y conduire, à préciser le sens des mots clés que j'utilise: vie, vitalisme, technique, machine et à franchir les quatre étapes de ma réflexion:

     

    • Le texte avant la technique
    • Le texte après deux siècles de technique
    • La crise écologique, une crise universelle
    • La résilience du texte archaïque

      La portée des figures dans la pensée critique. Le cas du discours universitaire

      Organisé dans le cadre du congrès 2009 de l'ACFAS, tenu à l'Université d'Ottawa

    Vie et vitalisme

    Le mot vie a deux sens bien différents qui sont en conflit aussi bien dans nos esprits que dans la réalité. Il y a d'un côté la vie qu'étudient les biologistes, la vie comme fait, qui se prête à une connaissance objective et de l'autre, cette réalité mystérieuse, la vie comme qualité, que l'on ne peut connaître que subjectivement et dans la mesure où l'on est soi-même vivant. La vie comme fait occupe tout l'espace dans la culture savante et le consensus parmi les biologistes est qu'elle se réduit à des processus physico-chimiques et que, par suite, les êtres vivants sont des machines dont on peut expliquer le fonctionnement par les analyses appropriées. La vie comme qualité occupe presque tout l'espace dans le langage courant, demeuré vitaliste.

    Selon le contexte, le mot vie désigne donc soit la machine vivante, soit la qualité, mystérieuse, irréductible, qui se manifeste à des degrés divers d’accomplissement, non seulement dans le grand organisme terre-atmosphère, Gaia, dans les plantes et les animaux, dans les hommes, mais aussi dans les œuvres des animaux, dans les sentiers qu’ils tracent, dans leur habitat et à plus forte raison dans les œuvres d’art des humains. Une maison, une ville, un texte, une pièce musicale peuvent être vivants à des degrés divers et la vie à laquelle ils participent est la même: Le poète américain Wendell Berry la définit ainsi«La vie ne peut être connue que par l’expérience qu’on en a. En avoir l’expérience, ce n’est pas se la représenter (to figure it out), ce n’est même pas la comprendre, c’est en souffrir et s’en réjouir telle qu’elle est. »

    Quand je dis que le langage courant est demeuré vitaliste, je risque de semer une confusion. Le vitalisme est une doctrine philosophique selon laquelle, loin d'être réductible à des phénomènes physico-chimiques, loin de n'être qu'une machine, la vie est caractérisée par un principe vital qui l'oriente vers une fin déterminée. Une telle finalité étant incompatible avec l'hypothèse mécaniste, on a tendance dans le monde des sciences biologiques à qualifier de vitalistes tous ceux qui, à l'instar de Bergson, refusent de réduire la vie à la machine. Je suis cette tendance quand je dis que le langage courant est vitaliste. Quand on soutient qu'une interprétation de Bach est vivante, on veut dire qu'elle possède cette souplesse, cette adaptabilité qui l'oppose à un jeu rigide, mort, que l'on qualifiera de mécanique.

     

    Machine et technique

     

    J'emprunte ma définition de la technique à Jacques Ellul, auteur du Système technicien, « Le phénomène technique est la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace. » Il s'agit d'une visée, indissociable d'une certaine vision du monde, par rapport à laquelle la machine n'est qu'un moyen. Cette définition rend manifeste le lien entre la technique, la productivité et la recherche du profit. Quant à la machine, elle est un ensemble de rouages extérieurs les uns aux autres, agencés en fonction d'un travail déterminé, lequel sera rendu possible par une source quelconque d'énergie.

    La réflexion sur la technique a permis l'émergence au XXe siècle, d'une notion, celle de raison instrumentale, devenue indispensable à la compréhension de la situation de l'homme dans le monde.

    L’expression raison instrumentale a été empruntée à des représentants de l’École de Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas). Ils désignaient par là une raison déterminée par des objectifs, une raison pour qui le monde est exclusivement un objet de manipulations techniques et la nature ( y compris la nature humaine) un objet au service de buts et d'intérêts subjectifs. Le mot le dit, la raison instrumentale traite comme un instrument, un moyen, des réalités qui sont des fins, des personnes humaines par exemple ou encore elle transforme l’expression gratuite d’un sentiment en un procédé en vue d’une fin. Je racontais à une voisine qu’il m’arrive de poser tendrement ma main sur le front d’un proche atteint de la maladie d’Alzeimer. «Vous pratiquez donc le toucher thérapeutique», m’a-t-elle répondu. » Cette remarque m’a attristé; parce qu’elle réduisait à une technique médicale le geste le plus humain qui soit et qui, pour demeurer humain, doit rester spontané et gratuit. J’avais là une nouvelle preuve de la pénétration de la raison instrumentale dans les mentalités. Désormais, on emploie fréquemment le verbe instrumentaliser au sens de réduire une fin à un moyen. On instrumentalise le rire ou la musique quand on en fait des techniques thérapeutiques. On instrumentalise la conversation quand on en fait une technique de marketing à l'instar de l'auteur d'un ouvrage récent intitulé: Le capital conversationnel.

     

    Les cinq étapes

     

    Le texte avant la technique

     

    J'ai moi-même une conception archaïque de la littérature qui me servira de modèle pour évoquer l'état du texte avant la technique. Voici une anecdote qui l'illustre de façon amusante. Il y a quelque jours, alors que je m'interrogeais sur la façon de présenter ma conception de la littérature à un savant auditoire de l'ACFAS, j'ai téléphoné à une amie pour lui demander conseil. Comment vas-tu? me demande-elle? Plutôt bien merci, sauf que j'ai abusé d'un délicieux potage à l'ail des bois et que je paie le prix de mon excès. J'ai reçu immédiatement cette réponse qui m'a d'abord décontenancé:

     

    Et votre âme ?
    - Elle est malade
    Le printemps était trop vert
    elle a mangé trop de salade.


    Ces vers, je les avais sans doute déjà lus, mais sans les lire vraiment, sans leur donner l'occasion de s'incorporer à ma substance, à ma vie. Je rends grâce à Kairos, le dieu des occasions opportunes, qui a donné à mon amie l'inspiration de me les dire au moment où ils deviendraient inoubliables pour moi. J'ai eu droit ensuite à l'ensemble du poème de Jean Tardieu

     

    Comment ça va sur la terre ?
    - Ça va ça va, ça va bien.


    Les petits chiens sont-ils prospères ?
    - Mon Dieu oui merci bien.

    Et les nuages ?
    - Ça flotte.

    Et les volcans ?
    - Ça mijote.

    Et les fleuves ?
    - Ça s'écoule.

    Et le temps
    - Ça se déroule.

    Et votre âme ?
    - Elle est malade
    Le printemps était trop vert
    elle a mangé trop de salade.

    Jean Tardieu ("" Gallimard 1951)

    La vie venait de répondre à mes questions comme aucun ouvrage savant n'aurait su le faire. La littérature est faite par la vie et pour la vie et elle n'est jamais si bien transmise que dans le cours de la vie: à table, à l'occasion d'une promenade... ou d'un téléphone, spontanément, innocemment, sans volonté d'enseigner, d'édifier ou de scandaliser. Les figures sont aussi intimement liées au texte vivant que les couleurs le sont à la terre vue de l'espace.

    Sapere d'où vient notre verbe savoir veut dire goûter. Goûter les mots, comme goûter les plats, est une activité vitale, moment décisif pour une culture qui, dans un ordre comme dans l'autre, doit éviter les poisons et associer le plaisir à l'aliment bienfaisant. Pendant longtemps le mot nourriture a désigné aussi bien les aliments destinés à l'âme que les aliments destinés au corps. Être cultivé ou éduqué c'était être bien nourri. Si la réflexion seconde, ou savante, prélude à l'étude scientifique, doit prendre le relais du plaisir de goûter, ce doit être avec un respect infini de l'émoi originel et dans un style au diapason du texte commenté. C'est toutefois la mémoire qui prolonge le mieux le plaisir initial. D'où ce mot de Nietzsche: «Ce qui a été écrit avec le sang mérite d'être appris par coeur.» Par coeur et non par volonté. On peut en dire autant de ce qui a été découvert à cause d'un potage à l'ail des bois et l'on peut ajouter que les circonstances dans lesquelles on découvre un texte donnent à ce texte une seconde vie et une nouvelle identité. Tous ceux à qui j'ai récité le poème de Tardieu, et ils sont nombreux, ont partagé mon amusement, ce qui m'a aidé à comprendre un peu mieux la réponse de Platon à ceux qui lui demandaient si la poésie s'enseigne.

    «Là-dessus, en tout cas, il n'existe pas d'écrit qui soit de moi, et il n'en existera jamais non plus: effectivement ce n'est pas un savoir qui, à l'exemple des autres puisse aucunement se formuler en propositions; mais, résultat de l'établissement d'un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce savoir, résultat d'une existence qu'on partage avec elle, soudainement, comme s'allume la lumière lorsque bondit la flamme, ce savoir se produit dans l'âme et, désormais, il s'y nourrit tout seul lui-même. [...]» (1)

    Qu'est-ce donc que ce savoir qui se produit dans l'âme et s'y nourrit seul lui-même? Chose certaine, il est question ici de la vie, de la nourriture et d'un savoir qui se transmet comme la vie se transmet. Ne serait-ce pas là une intuition de ce que l'on appelle aujourd'hui l'écologie de l'esprit? J'avais été frappé, il y a une trentaine d'années, par les travaux de Gregory Bateson sur ce qu'il appelait l'écologie de l'esprit. À la même époque, j'ai rencontré René Dubos, celui qui a découvert le premier antibiotique pour devenir ensuite l'un des fondateurs à la fois de l'écologie savante et de l'écologie populaire. C'est à lui, soit dit en passant, que l'humanité doit la formule « Penser globalement agir localement. » Il m'a fait découvrir la notion de résilience et celle d'humus. René Dubos, il importe de le préciser, était aussi capable d'évoquer la vie sur le mode poétique. Il allait presque de soi que j'emprunte à l'écologie, telle que Dubos la présentait, les métaphores dont j'avais besoin pour me représenter mon rapport avec les textes. Eux-mêmes réalités vivantes, ils s'incorporent à notre humus intérieur et entrent en interaction avec la multitude des souvenirs vitaux présents dans le même humus. Chaque élément enrichit tous les autres et s'enrichit à leur contact. C'est d'un tel trésor intérieur qu'ont jailli les vers de Jean Tardieu cités plus haut.

    En tant que lieu de cette complexité vivante que j'appelle humus intérieur, nous sommes des microcosmes, par rapport à un macrocosme désormais universellement connu sous le nom de Gaia ou d'hypothèse Gaia. J'ai évoqué le nouveau macrocosme dans le résumé que je vous ai envoyé, longtemps avant de savoir ce que je vous dirais et dont j'ai pourtant tiré mon titre: Les ailes du texte: un regard kikuyu sur la littérature.

    Le texte après la technique

    Revenons à notre définition de la technique: la recherche en toutes choses de la méthode absolument la plus efficace. Parce qu'on l'associe d'abord à la machine et à l'usine, on oublie facilement que la technique s'applique à toutes les activités humaines, y compris à l'écriture et à la lecture. Pourquoi cette activité serait-elle épargnée alors qu'elle est l'une des plus importantes. Il faut plutôt se rendre à l'évidence que le texte, le plus souvent réduit par la technique à l'état de moyen de communication d'une information objective et incolore, a subit le même que sort que le sol dans l'agriculture industrielle. Nié dans sa partie vivante, l'humus, le sol, n'est plus qu'un support pour une plante nourrie par des produits chimiques. Pour les mêmes raisons, le texte a été réduit par la technique à un moyen de communication d'une information objective. En sont la preuve la quasi totalité des journaux et la totalité des brochures publicitaires. Je vous mets au défi de trouver un seul texte non fonctionnel, non unidimensionnel, sur le site du gouvernement du Québec. Dans l'ensemble de la vie scolaire et professionnelle, quel est le mot qui évoque le mieux le type d'écriture dominant: le rapport. Rapport de recherche, rapport de laboratoire, rapport de réunion, tout est rapport. C'est le genre littéraire le plus important désormais, si important que dès le début des cégeps, on a tenu à réformer la réforme en remplaçant l'un des quatre cours de littérature par un vague cours de langue destiné à apprendre aux jeunes à rédiger des rapports, la seule chose qu'ils savaient déjà faire. Les examens objectifs, autre façon de désertifier le texte allaient de soi dans ce contexte.

    La substitution de l'écriture mécanique à l'écriture manuscrite symbolise bien cette instrumentalisation accélérée et universelle du texte. Un parallèle s'impose en effet entre la disparition de l'écriture manuscrite au profit de l'écriture mécanique et la pandémie de l'objectivation qui a frappé le texte au même moment. Reportons-nous au début de la décennie 1970, moment où l'on a commencé à interdire l'écriture manuscrite dans l'enseignement supérieur au Québec.. Préférant le caractère des personnes, rendu manifeste par leur écriture, aux caractères d'imprimerie, j'exigeais de mes étudiants qu'ils me remettent leurs travaux sous forme de manuscrits, avec l'archaïque conviction que le caractère de la personne convenait mieux à son style que les caractères d'imprimerie. Je fus sans doute le dernier archaïsant de cette espèce. Au même moment, ma femme, une littéraire égarée en service social, faisaient la découverte des sciences humaines appliquées. Son travail consistait à rencontrer les parents d'enfants inadaptés et à rédiger ensuite des rapports de ses entrevues. Pour des raisons qui tenaient aussi bien à ses goûts personnels en littérature (Balzac et Tolstoï) qu'au respect que lui inspiraient les parents, elle faisait un usage minimal du jargon de son métier, persuadée qu'en saisissant les traits de caractère dans ce qu'ils avaient d'unique, de singulier, elle se rapprochait davantage de la vérité qu'en plaquant sur ses clients des catégories abstraites, faussement universelles, et condamnées à se démoder très vite. Les parents appréciaient cette approche, mais ses collègues en étaient indisposés, pour les raisons que vous devinez. Elle manquait au code jugé plus scientifique communément admis dans les rapports d’entrevue ! Toujours le culte du rapport!

    Le même scénario se déroulait dans toutes les professions associées aux sciences humaines, occasion de souligner le fait que l'objectivation, la bureaucratisation et l'instrumentalisation du style sont une seule et même chose. Dans le cas des services sociaux, comme dans tous les autres, il fallait écrire des rapports tels que le prochain occupant du bureau puisse les comprendre sans effort.
    La réduction actuelle de la conférence au Power Point me servira d'exemple pour illustrer l'étape la plus récente de l'instrumentalisation de l'écriture. J'ai résisté aussi longtemps que j'ai pu à la mode du Power Point, je continuais à écrire mes conférences, sachant que je pourrais m'élever au-dessus du texte, sans le trahir, quand le climat le permettrait. J'ai toujours aimé citer des vers dans une conférence, ils créaient des moments de grâce qui faisaient la joie des auditeurs et la mienne. C'est la première chose à laquelle j'ai dû renoncer dans mon combat de David contre les Goliath du Power Point, lesquels réduisent le discours à une succession de schémas, de chiffres, de tableaux. L'expression d'un sentiment personnel est frappée d'interdit dans un tel contexte. Quand je prends la parole après quatre power pointistes, dans le temps de plus en plus comprimé réservé à la parole, j'éprouve un sentiment d'impudeur si j'exprime un sentiment à travers un poème ou une métaphore ou une envolée.

    C'est ainsi que la vie, le naturel du texte ont régressé devant la technique qui a envahi le domaine des communications, comme tous les autres domaines et en produisant partout des effets analogues.

    La crise écologique, une crise universelle

    Il y a vingt ans seulement, la plupart de ceux qui se préoccupaient de l'environnement limitaient leur intérêt à certaines pollutions chimiques en prenant soin de les isoler du reste de leur vie et du reste de la vie de la terre et de la société. En encore aujourd'hui nombreux sont ceux qui, tout en se souciant du réchauffement climatique, sont des amateurs de course automobile. Les choses ont bien changé toutefois dans les milieux les plus éclairés. Depuis qu'on sait que les lieux où il y a le plus d'espèces menacées sont aussi ceux où il y le plus de langues et cultures menacées, on susbsitue le concept de diversité bio-culturelle à celui de diversité culturelle et pour les mêmes raisons on associe le destin des communautés humaines à celui de l'environnement physique. Désormais nous sommes tous à même de constater qu'il y a une solidarité étroite entre toutes les manifestations de la vie touchés par la technoscience et que vue sous cet angle l'instrumentalisation du texte est étroitement liée à l'instrumentalisation du corps dans le sport olympique et à l'instrumentalisation de l'humus dans l'agriculture.

    La résilience du texte

    Voilà pourquoi j’appelle de mes voeux dans le monde des lettres une révolution semblable à celle qui s'opère depuis un moment dans les sciences, dans les sciences de la vie en particulier. Cette révolution est le passage de la science conquérante à la science réparatrice. La science conquérante a construit ses applications sur la base de raisonnements linéaires qui lui promettaient des résultats tangibles sans lui permettre de prendre la mesure de leurs conséquences négatives. Nous en savions assez pour transformer le monde, mais pas assez pour savoir que nous risquions de le détruire en le transformant ainsi. À la différence de la science conquérante, la science réparatrice s'oblige à saisir le réel dans toute sa complexité et au lieu de le transformer en le mutilant, elle s'efforce de l'imiter et s'emploie à en favoriser le résilience. L'hypothèse Gaia est la matrice de la science réparatrice. Vous avez sans doute vu les premières photos de la terre prises depuis l'espace. Pour la première fois l'humanité avait une vision du monde au sens littéral du terme, les grandes visions antérieures ayant été pour une large part des produits de l'imagination. Quelle était cette vision: un fruit aux couleurs du printemps au milieu des astres gris et morts. Au même moment, James Lovelock, qui avait participé aux travaux de la NASA en tant que biochimiste, ébauchait l'hypothèse Gaia. Il n'était même pas nécessaire, précisait-il, d'envoyer une sonde sur Mars, pour constater que cette planète est inerte. Il suffisait d'analyser depuis la terre le contenu de son atmosphère: du CO2 pour l'essentiel, stable comme la mort. La terre était dans un état semblable avant que n'apparaisse la vie, dans la mer d'abord, puis sur terre, et cette vie lentement recréa l'atmosphère à son image, instable comme elle, avec un taux d'oxygène de 21 % qu'elle maintiendra fixe par un processus complexe comparable à l'homéostasie, grâce auquel, par exemple, le taux de sucre dans le corps humain reste fixe. Cette hypothèse Gaia, qui assimile la terre-atmosphère à un organisme vivant, est aujourd'hui largement accréditée par la science.

    Le biomimétisme tel que le pratique et l'enseigne Janine Benyus est un excellent exemple de science réparatrice. Les travaux de cette femme sont déjà si reconnus qu'elle a été inscrite par le Time magazine sur la liste des héros de l'environnement au même titre que Al Gore. C'est grâce à Janine Benyus que l'on peut désormais fabriquer des panneaux solaires très efficaces en s'inspirant de la façon dont la photosynthèse s'opère dans tel ou tel type de feuille.

    Quelle forme pourrait donc prendre la science réparatrice dans le domaine des lettres? Dans le savoir tel que le conçoit Janine Benyus, il y a une dimension sacrée et par suite un retour à la contemplation désintéressée, au pur regard sur les choses, à la joie de connaître pour connaître, de nommer pour nommer, de décrire pour décrire. Une telle attention au réel peut se traduire ensuite aussi bien par un poème que par un procédé pour capter l'énergie solaire. N'ayant plus pour finalité la domination du monde, mais la contemplation, l'étude et le respect de sa complexité, la science revient à ses origines et le texte poétique retrouve toute sa dignité, au royaume de la vérité, à côté de l'analyse quantitative.

    C'est dans cet esprit que nous espérions renouveler le savoir encyclopédique au début de nos travaux sur Internet. Notre dossier sur l'eau a été l'exemple que nous espérions pouvoir ensuite appliquer à tous les objets. Nous avions adopté comme principe que tous les regards sur l'eau étaient aussi importants les uns que les autres. Vous connaissez le regard du chimiste sur l'eau, connaissez-vous celui du poète ?

    « Mais sa manière de connaître est singulière. Sa substance se fait mémoire: elle prend et s'assimile quelque trace de tout ce qu'elle a frôlé, baigné, roulé: du calcaire qu'elle a creusé, des gîtes qu'elle a lavés, des sables riches qui l'ont filtrée. Qu'elle jaillisse au jour, elle est toute chargée des puissances primitives es roches traversées. Elle entraîne avec soi des bribes d'atomes, des éléments , d'énergie pure, des bulles de gaz souterrains, et parfois la chaleur intime de la terre.

    Considérez une plante, admirez un grand arbre, et voyez en esprit que ce n'est qu'un fleuve dressé qui s'épanche dans l'air du ciel. L'eau s'avance par l'arbre à la rencontre de la lumière. L'eau se construit de quelques sels de la terre une forme amoureuse du jour. Elle tend et étend vers l'univers des bras fluides et puissants aux mains légères.»3

    Chez Marie-Victorin, l'un des deux fondateurs de l'ACFAS, le même regard poétique est encore plus étroitement uni au regard objectif de la science. C'est pourquoi le texte suivant figure dans notre dossier arbre.

    «Parce que l'arbre est éminemment enté à la mamelle de la terre, il n'a cure d'aller chercher au loin l'élément de sa nourriture concentrée en une proie. Sa proie à lui, c'est l'air qui passe chargé du gaz carbonique; c'est la rosée du ciel; ce sont les eaux chargées de sels minéraux qui circulent dans la terre. L'arbre ne court pas à la recherche d'une proie : elle vient à lui, baignant ses racines innombrables, effleurant ses branches et ses feuilles mouvantes C'est sa dignité d'être servi par les éléments tandis que les animaux enivrés cependant de l'orgueil du mouvement doivent dans l'humiliation de la faim, chercher péniblement leur subsistance. »4


    Qui pourra encore prétendre qu'il a une connaissance adéquate de l'eau et de l'arbre quand il les aura réduits à des données quantitatives. «Et repitur, persona, manet res.» «Le masque tombe, reste l'essentiel.» C'est ainsi que Lucrèce peint la mort dans le De rerum natura, une oeuvre qu'il est permis de considérer comme scientifique bien qu'elle soit d'abord un magnifique poème. On étonnerait bien des gens aujourd'hui si l'on soutenait que Lucrèce, comme Homère avant lui, avait indiqué la voie à suivre, à laquelle il faudrait revenir, et que les siècles de séparation de l'objectif et du subjectif, du sensible et du rationnel ne furent que de funestes déviations. Je rappelle au passage qu'il y a une authentique poésie au coeur de l'oeuvre de James Lovelock. Je rappelle également que Goethe ne pouvait pas imaginer qu'on puisse être botaniste sans être aussi géologue et poète, que Gustav Carus, le romantique allemand qui a peut-être eu l'influence la plus heureuse sur Nietzsche, était médecin, philosophe, peintre, biologiste, psychologue. Le réenchantement du monde doit commencer par un réenchantement de la science. Dois-je ajouter ici que l'hyperspécialisation qui caractérise la science actuelle est l'équivalent de la monoculture en agriculture et que ce sont là deux activités aussi peu viables l'une que l'autre ?

    Les lettres ont été d'abord exclues du royaume de la vérité par une science et une technique qu'elles ont ensuite tenté d'imiter, au risque de se dénaturer. Il faut faire l'opération inverse. Rétablir les lettres et les autres formes de connaissances subjectives dans cette dignité de science que Goethe a su leur redonner pour que naisse enfin cette troisième culture que le romancier savant C.P. Snow appelait de ses vœux, il y a plus d'un demi-siècle. Ce renversement suppose la réhabilitation de la connaissance immédiate, de l'observation directe et par suite enthousiaste de la figure, de la couleur, de la musique dans le style, y compris dans le style de la critique. La vérité n'est pas amoindrie d'être ainsi auréolée, elle atteint au contraire le plus haut degré de densité.

    Le retour aux origines vitales s'impose encore plus dans le cas de la critique que dans celui des autres genres. Il s'agit ici de décider de ce qui est comestible et parmi les choses comestibles d'attirer l'attention sur les meilleurs et de la détourner des médiocres. La figure est dans ce cas absolument indispensable.

    Connaissez-vous monsieur François de Neufchâteau ? Il se flattait de composer des poésies. Ses oeuvres complètes inspirèrent la critique suivante à Rivarol: «Ses poésies sont de la prose dans laquelle les vers se sont mis.» Monsieur Neufchâteau est entré ainsi dans l'histoire, dont sa médiocrité l'avait exclu. Voici une autre critique bien ciselée... et inoubliable, celle de Madame du Deffand sur Rousseau. « Il a de la chaleur mais c'est celle de la fièvre, il a de la clarté mais c'est celle des éclairs. »

    Nous sommes ici au sommet de la critique, au point de rencontre de l'esprit, de la figure et de la formule. Remarquons au passage que la figure sans la formule et sans l'esprit est une fleur qui tombe. J'ajouterai un quatrième élément, indissociable de chacun des trois autres, le kairos, cet art de saisir l'occasion opportune que les Grecs ont divinisé en le présentant sous la forme d'un éphèbe ayant une touffe de cheveu au-dessus du front.

    La figure ainsi associée à la formule n'est pas un simple ornement que l'on pourrait facilement remplacer par un autre. Elle correspond à la fonction vitale de l'écriture. Le critique et le moraliste, souvent réunis dans un même auteur, veulent édifier, former, nourrir. Il est essentiel que l'on puisse se souvenir de leur message. Pour qu'il puisse s'inscrire dans la mémoire, qu'on se représentait sous la forme d'une tablette de cire, il fallait qu'il soit aussi bien aiguisée qu'un stylet. Voici ce que Louis van Delft écrit à ce sujet:

    «Il est clair que cette sorte d'auteurs n'écrit pas seulement pour plaire, mais, plus que toute autre famille d'écrivains (hormis les auteurs spirituels, avec lesquels ils demeurent, quoi qu'ils disent et fassent, en affinité élective), pour « instruire », édifier sur la vie et, encore souvent, édifier tout court. Le choix de la forme concentrée, voire martelée, s'explique ainsi par le fait que c'est elle qui s'imprime le plus aisément dans la cire de la mémoire du lecteur. Le but, souvent prioritaire, de tout écrivain moraliste étant d'inciter son lecteur à la prudence (celle-ci pouvant, selon l'« idéologie » de l'auteur, prendre les colorations les plus diverses, de l'épicurisme à la Saint-Évremond au rigorisme des jansénistes), toute son entreprise est sous-tendue par une réflexion sur le statut et le fonctionnement de la mémoire. La forme concise et ramassée, la phrase nerveuse et serrée, voire sèche et impérieuse, répondent de la façon la plus efficace au but qu'il poursuit, de procurer comme un vade-mecum existentiel. Et la question de la forme et celle de la mémoire commandent d'être considérées sous une ample perspective. » (2)

    Voyez l'importance de la connaissance dans ce travail et notez que non seulement la figure ne nuit pas à l'expression de ces vérités sur l'homme, mais qu'elle leur donne une puissance que n'aura jamais le rapport de recherche: celle de pénétrer jusqu'à l'âme.« La beauté séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu'à l'âme. »

    Cette beauté c'est la vérité incarnée dans une figure, l'union du savoir et du sentir. Chez les Grecs et les Romains de l'antiquité, savoir et sentir étaient indissociables. Solon a même eu recours à la poésie pour écrire la constitution athénienne. Lucrèce savant et Lucrèce poète sont un même être. Mais depuis que l'homme a pris ses distances par rapport à la nature, pour la connaître objectivement et la transformer, le sentir a été séparé du savoir et rejeté dans une sphère d'où la vérité est exclue. La pensée a perdu le poids et la couleur des sentiments, les sentiments ont perdu la légèreté et la lumière de la pensée. Le réenchantement du monde suppose le retour à l'unité perdue. Le destin des sentiments est de participer à la lumière et celui des idées de prendre les couleurs de la vie pour nous toucher.


    Notes
    (1) Platon, La septième lettre, in Oeuvres complètes, Tome II. Paris, Gallimard, 1950, p. 1208. Traduction de Léon Robin.

    (2) Louis Van Delft, Le spectateur de la vie, Presses de l'Université Laval, Québec 2006, p. 6.
    (3) Paul Valéry, Louange de l'eau...

    (4) Frère Marie-Victorin, Discours sur l'arbre...

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Style, vie, machine, réenchantement
    Extrait
    Les lettres ont été d'abord exclues du royaume de la vérité par une science et une technique qu'elles ont ensuite tenté d'imiter, au risque de se dénaturer. Il faut faire l'opération inverse. Rétablir les lettres et les autres formes de connaissances subjectives dans cette dignité de science que Goethe a su leur redonner pour que naisse enfin cette troisième culture que le romancier savant C.P. Snow appelait de ses vœux, il y a plus d'un demi-siècle. Ce renversement suppose la réhabilitation de la connaissance immédiate, de l'observation directe et par suite l'usage enthousiaste de la figure, de la couleur, de la musique dans le style, y compris dans le style de la critique. La vérité n'est pas amoindrie d'être ainsi auréolée, elle atteint au contraire le plus haut degré de densité.
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