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    Impression du texte

    Dossier: Jésuites

    Grandeur et limites de l'enseignement jésuite

    Gabriel Compayré
    Troisième partie du texte de l'historien de l'éducation, Gabriel Compayré. Les jésuites, par leur génie de l'organisation ont révolutionné l'enseignement. Franciscains et dominicains avaient auparavant ouverts des écoles, avec quelque succès, mais les Jésuites furent les premiers à faire de l'instruction de la jeunesse le but premier de leur action. C'est par la discipline qu'ils imposent à leur élèves, discipline établie sur un ensemble de préceptes et de règles de conduite extrêmement détaillées, qu'ils ambitionnent de contrôler le le développement intellectuel et moral des jeunes en vue d'en faire des gentilhommes, et dans les meilleurs cas des "soldats de Dieu". Ils ont mis en vogue l'étude des humanités, basées avant tout sur les auteurs latins, Cicéron en particulier, au détriment de l'enseignement des auteurs grecs, de la philosophie ou des sciences. L'auteur, partisan de l'enseignement laïque, ne peut s'empêcher de reconnaître que les jésuites, et les religieux en général, avaient su se mettre en place un cadre favorable au succès de leur mission éducative: «L'indépendance absolue vis-à-vis du monde, la suppression de tous les liens qui attachent chacun de nous à la famille et à la société civile, le renoncement à tout intérêt terrestre, la rupture avec les passions troublantes, qui usent les forces et dévorent le temps, la solitude et la paix qui empêchent l'éparpillement de la pensée sur les curiosités du monde et les incidents de la vie, et qui permettent à la réflexion de se concentrer sur un objet unique, la hauteur de pensée nécessairement familière à quelqu'un qui croit travailler pour l'éternité, l'habitude de la discipline qu'il est plus facile d'imposer aux autres quand on est le premier à s'y conformer, enfin, et par-dessus tout, la force morale, l'autorité qui n'est jamais plus grande chez l'homme que lorsqu'il s'oublie lui-même pour parler et agir au nom de la divinité: voilà les conditions particulièrement favorables où est placé le religieux qui se fait professeur.». Mais ce sont là des avantages qui ne pèsent pas assez lourd devant les reproches que l'on a adressés depuis longtemps à l'enseignement jésuite: excès de zèle, surveillance constante des élèves, mépris de l'originalité et de la véritable érudition.
    Ce qui fait l'originalité d'un système d'instruction, ce n'est pas seulement la nature des études que l'on propose à la curiosité des jeunes gens, ce sont aussi et surtout les tendances, le caractère, l'esprit des professeurs chargés d'appliquer le plan nouveau. Sous ce rapport, l'éducation des jésuites constituait une véritable révolution. Sans doute, quelques congrégations religieuses s'étaient essayées au moyen âge aux fonctions de l'enseignement. Les bénédictins, les dominicains, les franciscains avaient ouvert des écoles et quelquefois lutté avec succès contre l'Université de Paris. Mais il n'y avait eu dans ces tentatives aucun esprit de suite, aucune unité, aucune idée d'ensemble. Les ordres religieux n'avaient jamais songé à faire de l'instruction de la jeunesse le but principal de leur institution. Il ne s'était pas rencontré des hommes doués d'une ardeur d'imagination assez ambitieuse pour oser concevoir le projet d'accaparer en tout pays la direction des études, ni d'un génie organisateur assez puissant pour construire dans sa réglementation compliquée tout un système d'enseignement.

    Pour la première fois, avec les jésuites, l'Église catholique mettait résolument et vigoureusement la main sur l'éducation. Pour la première fois, elle semblait comprendre avec netteté que, pour s'emparer des consciences, il ne faut pas compter uniquement sur la grâce divine et la spontanéité de l'âme; qu'il faut surtout en appeler à une lente préparation de toutes les facultés, à l'influence insensible qu'exerce sur l'âme du jeune homme une éducation rigoureusement chrétienne. Au seizième siècle, les progrès de la Réforme étaient en train de prouver que pour conserver intacts les trésors de la foi il fallait faire bonne garde. L'organisation des études par les jésuites fut un héroïque effort pour rendre la défense facile: on voulut s'assurer, dès l'enfance, de la domination et de la possession des âmes.

    La principale innovation de l'enseignement jésuitique doit donc être cherchée moins dans les programmes que dans l'esprit général qui domine les prescriptions particulières et qui en est l'âme. Pour tout dire, le système des jésuites participe aux inconvénients et aux avantages de toute éducation ecclésiastique, et il y ajoute des qualités et des défauts qui proviennent du caractère spécial de la Société et des vues de son fondateur.

    Il y a certainement beaucoup à dire en faveur de l'enseignement donné et dirigé par des ecclésiastiques ou des religieux. Sans doute, nous n'hésitons pas à nous prononcer pour l'enseignement laïque: là sont les chers souvenirs de nos propres études; là aussi nos espérances pour l'avenir. Mais nos préférences ne nous empêchent pas de reconnaître quels avantages considérables assure sur certains points aux professeurs ecclésiastiques leur caractère religieux. L'indépendance absolue vis-à-vis du monde, la suppression de tous les liens qui attachent chacun de nous à la famille et à la société civile, le renoncement à tout intérêt terrestre, la rupture avec les passions troublantes, qui usent les forces et dévorent le temps, la solitude et la paix qui empêchent l'éparpillement de la pensée sur les curiosités du monde et les incidents de la vie, et qui permettent à la réflexion de se concentrer sur un objet unique, la hauteur de pensée nécessairement familière à quelqu'un qui croit travailler pour l'éternité, l'habitude de la discipline qu'il est plus facile d'imposer aux autres quand on est le premier à s'y conformer, enfin, et par-dessus tout, la force morale, l'autorité qui n'est jamais plus grande chez l'homme que lorsqu'il s'oublie lui-même pour parler et agir au nom de la divinité: voilà les conditions particulièrement favorables où est placé le religieux qui se fait professeur.

    Mais il n'est que juste aussi de faire la contrepartie de ce tableau complaisant et de reconnaître les mérites propres à l'enseignement laïque. Si l'on se représente le but réel de l'éducation et les moyens nécessaires pour l'atteindre, peut-être conviendra-t-on que l'homme qui appartient à la société laïque est mieux qu'un autre en état de diriger la jeunesse. «Dans les conditions nouvelles de la société, disait Charles Lenormant, en présence de la nécessité de plus en plus évidente de développer le sentiment pratique chez des hommes destinés à vivre dans le monde, il faut peut-être reconnaître chez les laïques un genre d'expérience qui doit exercer sur l'éducation une influence heureuse et décisive.» De quoi s'agit-il, en effet? Il s'agit de préparer les jeunes gens à la vie sociale; qui donc y réussira mieux que les hommes qui accomplissent tous les devoirs de la vie civique? Il s'agit de former des enfants à la vie de famille; qui donc le pourra, sinon ceux qui ont eux-mêmes une famille? Il s'agit de mettre le jeune homme à l'abri des dangers de la vie. Qui donc remplira cette tâche, sinon celui qui a traversé ces dangers, qui les a vaincus peut-être, qui peut-être aussi a été vaincu par eux, mais qui, de toute façon, en les traversant, a appris à les connaître, et sait en mesurer la portée, en trouver le remède? Il s'agit d'être paternel, aimant. Qui donc possédera ces qualités mieux que les hommes qui ont ouvert leur coeur aux amitiés terrestres, et qui, s'étant mêlés à la vie, l'ont prise au sérieux? Et enfin, pour tout dire, si l'on veut que le maître soit vraiment paternel avec les enfants des autres, peut-être n'est-il pas indifférent qu'il ait goûté par lui-même les douceurs et connu les devoirs de la paternité réelles 2.

    Mais ces considérations générales ne suffisent pas pour apprécier, dans leurs caractères propres et originaux, les mérites ou les vices de l'éducation dirigée par les jésuites.

    Les jésuites sont des religieux, mais ils ne ressemblent pas aux autres religieux; ils appartiennent à la grande famille catholique, mais ils ont leur physionomie personnelle. Au milieu des vastes associations que la foi a semées dans le monde, ils constituent une espèce à part; de tous les corps de la chrétienté, ils sont le plus discipliné et le plus fort; ils ont gardé l'empreinte du génie de leur fondateur.

    Ignace de Loyola savait, pour avoir lu l'histoire du moyen âge, ou bien avait compris d'instinct quels ont été, quels peuvent être les défauts inhérents aux institutions monastiques. L'écueil du religieux, c'est que son esprit se perde dans des contemplations, dans des rêveries, fécondes peut-être pour la foi, mais stériles pour l'étude, qui élèvent l'âme individuelle, mais qui la laissent impuissante pour l'action, Aussi Loyola a-t-il interdit à ses disciples l'excès des prières et des méditations. Rien de moins mystique que l'esprit des jésuites: de là le secret de leur force en ce qui concerne le gouvernement des âmes, et cette opiniâtreté invincible qu'ils apportent dans l'accomplissement de leurs projets. Absorbés dans l'extase, usés par l'ascétisme, les jésuites auraient-ils pu consacrer à l'oeuvre de l'éducation une attention aussi soutenue et une pareille force de volonté?

    Mais ce qui donne, surtout à l'enseignement jésuitique sa puissance et son relief, c'est le principe d'obéissance devenu le mot d'ordre de tous les membres de la Société depuis le plus humble jusqu'au plus éminent. On ne fait de grandes choses dans le monde que par l'accord des volontés. Ce sont les indisciplinés qui agitent l'humanité. Ce sont les disciplinés qui la mènent. Or, jamais le sentiment de la discipline n'a été poussé plus loin que dans la Société de Jésus: «Renoncer à ses volontés propres est plus méritoire que de réveiller les morts.» — «Il faut nous attacher à l'Église romaine au point de tenir pour noir un objet qu'elle nous dit noir, alors même qu'il serait blanc.» — «La confiance en Dieu doit être assez grande pour nous pousser, en l'absence d'un navire, à passer les mers sur une simple planche.» — «Quand même. Dieu t'aurait proposé pour maître un animal privé de raison, tu n'hésiterais pas à lui prêter obéissance, ainsi qu'à un maître et à un guide, par cette seule raison que Dieu l'a ordonné ainsi.» Quels prodiges de dévouement n'est-on pas en droit d'attendre d'une Société où des milliers de volontés abdiquent tout mouvement propre pour marcher du même pas au même but, pour avancer, sans rébellion d'amour-propre, sans tâtonnements stériles, dans une voie invariable! Les machines qu'organise l'industrie n'ont pas plus de régularité, ni par suite plus de puissance, que cette vaste machine humaine, où chaque individu n'est qu'un ressort docile, asservi à sa tâche sans que rien puisse l'en détourner. Le bon ordre, condition essentielle des études; la fixité dans le but et dans les méthodes, sans laquelle on s'égare d'essai en essai, d'expérience en expérience; la discipline enfin, qui empêche tout écart de la part du maître: n'est-il pas évident que tous ces avantages sont réalisés dans les collèges d'une Société qui se soumet à la loi de l'obéissance passive et qui marche comme un régiment?

    Disons encore que, inférieurs à leur tâche sous tant de rapports, les jésuites, sur un point, n'ont rien eu à envier à personne et se sont quelquefois rapprochés de l'idéal: je veux parler de l'abnégation, du dévouement, de ce zèle professionnel, qui supplée souvent à l'insuffisance des méthodes, de même que sans lui le maître le plus habile et le plus distingué est impuissant à faire le bien. Rendons justice aux pères et, pour justifier nos éloges, citons ces belles paroles où l'un d'eux, le P. Jouvency, fait ressortir, avec tant d'effusion, la dignité et la noblesse du professorat 3: «L'institution des enfants n'a pas moins d'utilité que de dignité. Quel bien peut être imaginé qui soit aussi nécessaire, qui ait plus de portée, plus de durée? On vante la mission des orateurs sacrés qui parlent au peuple et qui répandent la semence de la divine doctrine. Mais trop souvent les prédicateurs sèment en vain la parole de Dieu, parce que leurs discours vont échouer contre les oreilles fermées de leurs auditeurs, sol battu par les pieds des passants; parce que leur auditoire change sans cesse; parce qu'ils s'adressent à des hommes mal préparés, maîtrisés par les passions, et entravés par elles comme par des épines... Au contraire, le maître chrétien peut infuser longtemps la même doctrine salutaire aux mêmes disciples; ceux à qui il parle lui prêtent une oreille bienveillante et ils sont comme suspendus à sa parole et à sa volonté... Ajoutez que l'œuvre du prédicateur est rongée par un ver secret, cause intime du mal, à savoir par la vaine gloire et la joie des applaudissements: charme et péril qu'ignore l'obscurité des travaux voués à l'enfance... Le plus saint des hommes s'estime heureux, s'il peut, à force de soins, empêcher une seule offense contre Dieu; mais le maître zélé préserve d'une infinité de fautes, non seulement les enfants confiés à ses soins, mais aussi par l'entremise de ces enfants leurs parents et leur famille entière... Jadis une couronne civique était due à quiconque avait sauvé la vie d'un citoyen. Que de couronnes ne mérite pas celui qui arrache tant d'enfants à la mort!... Comme le dit saint Jean Chrysostome, si celui qui élève des athlètes pour les cités, ou qui dresse des soldats pour le service du roi, jouit des plus grands honneurs, quels dons et quelles couronnes n'aurons-nous pas à recevoir, nous, qui élevons pour Dieu des hommes si grands et si parfaits 4!» Il y a bien quelque déclamation dans le style du P. Jouvency; on peut louer les joies du professorat et célébrer sa grandeur avec moins de pompe et tout autant de conviction. Avouons cependant qu'il n'y a pas lieu de suspecter l'affection vraie que les jésuites portent aux enfants. «Il est difficile, dit finement M. Bersot, d'approcher la jeunesse sans l'aimer, et c'est une plus grande douceur pour des hommes qui ont rompu avec leur famille naturelle: ils retrouvent là ce qu'ils ont perdu 5

    Mais à côté du bien il faut voir le mal; à côté des bons résultats de la discipline jésuitique, que de dangers à craindre! Le système de l'obéissance absolue, de l'obéissance aveugle, supprime toute liberté, toute spontanéité.

    L'originalité est interdite. C'est un crime d'ouvrir une voie nouvelle. L'action personnelle vivante d'un maître qui obéit à son génie est chose inconnue chez les jésuites. Une monotonie insipide est souvent le défaut de leurs classes. Qu'on relise les Constitutions, et l'on verra jusqu'à quelle puérilité y est poussée la manie de la réglementation. Il est prescrit d'éviter les plis au front, au nez, afin que la sérénité extérieure rende témoignage de la gaîté de l'âme. Quand on s'entretient avec des personnes de qualité, il faut les regarder non dans le blanc des yeux, mais en dessous. On indique exactement la façon dont il faut tenir la tête, les mains, remuer les yeux, les lèvres. La vie entière est réglementée. Le jésuite ne s'appartient plus. Il est un règlement en action. Son existence mécanique, automatique, est une sorte de mort spirituelle. «Il faut se laisser gouverner par la divine Providence agissant par l'intermédiaire des supérieurs de l'ordre, comme si l'on était un cadavre que l'on peut mettre dans n'importe quelle position et traiter suivant son bon plaisir; ou encore comme si on était un bâton entre les mains d'un vieillard qui s'en sert comme il lui plaît 6.» Et comme on craint que l'esprit humain, que le moi se révolte un jour ou l'autre contre cet asservissement moral, contre cet esclavage du sentiment et de la pensée, la surveillance la plus minutieuse est organisée. Avant 1762, le général de l'ordre recevait par an six mille cinq cent quatre-vingt-quatre rapports. «Nul monarque de la terre, dit un historien, n'est aussi bien renseigné que le général des jésuites 7.» Que peut être l'éducation dirigée par de tels maîtres, sinon une véritable tyrannie déguisée sous une douceur feinte, un despotisme insinuant qui ravit aux hommes le bien le plus précieux de la vie: la liberté personnelle. L'éducateur est toujours tenté, plus ou moins, de faire l'élève à son image. N'est-il pas à craindre que, instruments serviles d'une volonté supérieure, les jésuites ne soient disposés à généraliser l'idéal de vertu qui leur est imposé à eux-mêmes, à le proposer à leurs disciples? N'est-il pas à craindre qu'ils tendent à développer l'habitude de l'obéissance irréfléchie, de la souplesse, de l'humilité, plutôt que les fortes et mâles vertus du caractère, le sentiment de la dignité personnelle, la conscience du droit, le courage et l'indépendance 8?

    Arrêtons-nous, quoique nous n'ayons pas tout dit. L'éducation des jésuites a été combinée plutôt pour former des gentilshommes aimables que pour créer des âmes humaines, complètes et en possession de toutes leurs forces: elle n'est pas assez générale. L'éducation des jésuites détourne trop l'attention de l'élève sur des intérêts étrangers aux intérêts immédiats du pays: elle n'est pas assez patriotique. Elle a d'autres défauts encore. Le plus grand est peut-être que, pour les jésuites, l'éducation est un moyen, non un but; un moyen de propagande religieuse et d'influence politique. Les jésuites ne sont pas des pédagogues assez désintéressés pour nous plaire. Il faut à l'éducateur véritable ce détachement des intérêts de parti qui lui permet de ne voir dans l'élève qu'un esprit à cultiver et une âme à former. Et qu'on ne dise pas que l'influence morale des jésuites est compensée par l'excellence de leurs méthodes d'instruction. Nous avons montré que leurs méthodes sont factices, artificielles et superficielles, et, sur ce point, tous les observateurs impartiaux sont de notre avis: «Pour l'instruction, dit M. Bersot, voici ce qu'on trouve chez eux: l'histoire réduite aux faits et aux tableaux, sans la leçon qui en sort sur la connaissance du monde, les faits même supprimés on changés, quand ils parlent trop; la philosophie réduite à ce peu qu'on appelle la doctrine empirique, et que M. de Maistre appelait la philosophie du rien, sans danger qu'on s'éprenne de cela; la science physique réduite aux récréations, sans l'esprit de recherche et de liberté; la littérature réduite à l'explication admirative des auteurs anciens et aboutissant à des jeux d'esprit innocents... A l'égard des lettres, il y a deux amours qui n'ont de commun que le nom: l'un fait les hommes, l'autre de grands adolescents. C'est celui-ci qu'on trouve chez les jésuites: ils amusent l'âme.»

    En résumé, plus on voudra former des hommes, plus on aimera dans l'éducation la franchise, dans l'instruction l'étendue et la profondeur; plus on recherchera la fermeté de la volonté, l'indépendance de l'esprit, la droiture du coeur, et plus l'enseignement des jésuites perdra de son crédit et de son autorité.



    Notes
    1. Dira-t-on, pour excuser l'oubli où les jésuites laissent la langue française, que leur plan d'études date des dernières années du seizième siècle? On ne pourra tout au moins invoquer la même excuse après cette magnifique floraison d'écrivains français qu'on appelle le dix-septième siècle. Or Jouvency ne consacre que deux pages (40,41) à l’étude de la lingua vernacula, et encore c'est moins pour la recommander que pour en signaler les inconvénients: «Qu’on prenne garde de s'occuper trop des auteurs français, surtout des poètes: on y perdrait son temps et peut-être ses mœurs.»
    2. Chez les Juifs, il était de règle que l'instituteur fit marié. «Le jeune instituteur qui affichait du goût pour le célibat ne pouvait rester en fonctions. Les rabbins ne manquent pas d'insister sur le danger de confier les enfants à des instituteurs qui ne sont pas pères de famille.» Voyez M. Joseph Simon, ouvrage cité, p. 34.
    3. Voyez aussi le P. Sacchini: Parœnesis ad magistros scholarum Societatis Jesu (1626). C'est surtout des dispositions morales du professeur, de ses devoirs et de l'importance de son rôle que le P. Sacchini se préoccupe. Il dira, par exemple: Gravitatem sui muneris summasque opportunitates assidue animo verset magister... Puerilis institutio mundi renovatio est.
    4. Jouvency, 2e partie: Ratio docendi, dernier chapitre. Le P. Jouvency aurait pu citer aussi ces belles paroles de la Bible: «Ceux qui répandent l'instruction brilleront à jamais comme l'éclat du firmament, comme les étoiles du ciel.» (Daniel, XII, 3.)
    5. Voyez le remarquable jugement de M. Bersot sur l'éducation donnée par les jésuites: Études sur le dix-huitième siècle, 1855, p. 224 et suiv
    6. Constitutions, chap. VI. Arrivé au terme des Exercices spirituels, le pénitent doit prononcer la prière suivante composée par saint Ignace: «Prends, Seigneur, mon libre arbitre, prends ma mémoire, ma raison, ma volonté.»
    7. Le gouvernement s'exerce par l'intermédiaire des provinciaux, des recteurs, des maîtres des novices, qui correspondent hiérarchiquement avec le général.
    8. Après les Provinciales de Pascal, il n'y a rien à ajouter touchant les tendances morales des jésuites. Voyez cependant sur ce sujet le livre récent de M. Tissot, le Catholicisme et l'instruction publique, 1874.
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    L'auteur

    Gabriel Compayré
    Gabriel Compayré (1843-1913) fut, au XIXe siècle, le grand spécialiste français de l'histoire de la pédagogie. Auteur de plusieurs ouvrages sur l'éducation en France depuis le XVIe siècle, il fut également recteur de l'Université de Lyon et membre de l'Institut.
    Mots-clés
    Histoire de l'éducation, le zèle religieux au service de l'éducation, forces et faiblesses de la pédagogie
    Extrait
    «L'éducation des jésuites a été combinée plutôt pour former des gentilshommes aimables que pour créer des âmes humaines, complètes et en possession de toutes leurs forces: elle n'est pas assez générale. L'éducation des jésuites détourne trop l'attention de l'élève sur des intérêts étrangers aux intérêts immédiats du pays: elle n'est pas assez patriotique. Elle a d'autres défauts encore. Le plus grand est peut-être que, pour les jésuites, l'éducation est un moyen, non un but; un moyen de propagande religieuse et d'influence politique.»
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