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    Dossier: Cheval

    Le cheval arabe

    Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon
    Nous avons tous vu, au lendemain de la prise de Bagdad par les troupes américaines, l'image saisissante de ce cheval, d'une beauté extraordinaire, saisi par les pillards dans le haras de Tarek Haziz, l'ancien premier ministre irakien. Les voyageurs dans les pays arabes ont de tout temps été fascinés par la passion des populations locales pour le cheval indigène qui possède, entre toutes les races de chevaux, ces caractères distinctifs: élégance et finesse des membres, fougue, nervosité et résistance. Dans ce passage extrait de l'Histoire naturelle (1749), Buffon évoque les moeurs de ce cheval et ses rapports avec les humains.
    Après l'énumération de ces chevaux qui nous sont les mieux connus, nous rapporterons ce que les voyageurs disent des chevaux étrangers que nous connaissons peu. Il y a de fort bons chevaux dans toutes les îles de l'Archipel. Ceux de l'île de Crète étaient de grande réputation chez les anciens pour l'agilité et la vitesse; cependant aujourd'hui on s'en sert peu dans le pays même, à cause de la grande aspérité du terrain, qui est partout fort inégal et fort montueux. Les beaux chevaux de ces îles, et même ceux de Barbarie, sont de race arabe. Les chevaux naturels du royaume de Maroc sont beaucoup plus petits que les arabes, mais très légers et très vigoureux. M. Shaw prétend que les haras d'Égypte et de Tingitanie l'emportent aujourd'hui sur tous ceux des pays voisins; au lieu qu'on trouvait, il y a environ un siècle, d'aussi bons chevaux dans tout le reste de la Barbarie. L'excellence de ces chevaux barbes consiste, dit-il, à ne s'abattre jamais, et à se tenir tranquilles lorsque le cavalier descend, ou laisse tomber la bride. Ils ont un grand pas et un galop rapide; mais on ne les laisse point trotter, ni marcher l'amble; les habitants du pays regardent ces allures comme des mouvements grossiers et ignobles. Il ajoute que les chevaux d'Égypte sont supérieurs à tous les autres pour la taille et pour la beauté. Mais ces chevaux d'Égypte, aussi bien que la plupart des chevaux de Barbarie, viennent des arabes, qui sont, sans contredit, les premiers et les plus beaux chevaux du monde.

    Selon Marmol, ou plutôt selon Léon l'Africain, car Marmol l'a ici copié presque mot à mot, les chevaux arabes viennent des chevaux sauvages des déserts d'Arabie, dont on a fait très anciennement des haras, qui les ont tant multipliés, que toute l'Asie et l'Afrique en sont pleines. Ils sont si légers, que quelques-uns d'entre eux devancent les autruches à la course. Les Arabes du désert et les peuples de Lybie élèvent une grande quantité de ces chevaux pour la chasse; ils ne s'en servent ni pour voyager ni pour combattre ils les font paître lorsqu'il y a de l'herbe; et lorsque l'herbe manque, ils ne les nourrissent que de dattes et de lait de chameau; ce qui les rend nerveux, légers et maigres. ils tendent des pièges aux chevaux sauvages; ils en mangent la chair, et disent que celle des jeunes est fort délicate. Ces chevaux sauvages sont plus petits que les autres; ils sont communément de couleur cendrée, quoiqu'il y en ait aussi de blancs, et ils ont le crin et le poil de la queue fort court et hérissé. D'autres voyageurs nous ont donné sur les chevaux arabes des relations curieuses, dont nous ne rapporterons ici quelques principaux faits.

    Il n'y a point d'Arabe, quelque misérable qu'il soit, qui n'ait pas de chevaux. Ils montent ordinairement les juments, l'expérience leur ayant appris qu'elles résistent mieux que les chevaux à la fatigue, à la faim, et à la soif; elles sont aussi moins vicieuses, plus douces, et hennissent moins fréquemment que les chevaux Ils les accoutument si bien à être ensemble, qu'elles demeurent en grand nombre, quelquefois des jours entiers, abandonnées elles-mômes, sans se frapper les unes les autres, et sans se faire aucun mal. Les Turcs, au contraire, n'aiment point les juments; et les Arabes leur vendent les chevaux qu'ils ne veulent pas garder pour étalons. Ils conservent avec grand soin, et depuis très longtemps, les races de leurs chevaux; ils en connaissent les générations, les alliances, et toute la généalogie. Ils distinguent les races par des noms différents, et ils font trois classes: la première est celle des chevaux nobles, de race pure et ancienne des deux côtés; la seconde est celle des chevaux de race ancienne, mais qui se sont mésalliés; et la troisième est celle des chevaux communs: ceux-ci se vendent à bas prix; mais ceux de la première classe, et même ceux de la seconde, parmi lesquels il s'en trouve d'aussi bons que ceux de la première, sont excessivement chers. Ils ne font jamais couvrir les juments de cette première classe noble que par des étalons de la même qualité. Ils connaissent, par une longue expérience, toutes les races de leurs chevaux et de ceux de leurs voisins; ils en connaissent en particulier le nom, le surnom, le poil, les marques, etc. Quand ils n'ont pas des étalons nobles, ils en empruntent chez leurs voisins, moyennant quelque argent, pour faire couvrir leurs juments; ce qui se fait en présence de témoins, qui en donnent une attestation signée et scellée par devant le secrétaire de l'émir, ou quelque autre personne publique; et dans cette attestation le nom du cheval et de la jument est cité, et toute leur génération exposée. Lorsque la jument a pouliné, on appelle encore des témoins, et l'on fait une autre attestation, dans laquelle on fait la description du poulain qui vient de nage, et on marque le jour de sa naissance. Ces billets donnent du prix aux chevaux, et pu les remet à ceux qui les achètent. Les moindres juments de cette première classe sont de cinq cents écus, et il y en a beaucoup qui se vendent mille écus, et même quatre, cinq et six mille livres. Comme les Arabes n'ont qu'une tente pour maison, cette tente leur sert aussi d'écurie: la jument, le poulain, le mari, la femme et les enfants couchent pêle-mêle, les uns avec les autres; on y voit les petits enfants sur les corps, sur le cou de la jument et du poulain, sans que ces animaux ne les blessent. Ils les incommodent; on dirait qu'ils n'osent se remuer, de peur de leur faire du mal. Ces juments sont si accoutumées à vivre dans cette familiarité, qu'elles souffrent toute sorte de badinages. Les Arabes ne les battent point; ils les traitent doucement, ils parlent et raisonnent avec elles; ils en prennent un très grand soin; ils les laissent toujours aller au pas, et ne les piquent jamais sans nécessité: mais aussi dès qu'elles se sentent chatouiller le flanc avec le coin de l'étrier, elles partent subitement, et vont d'une vitesse incroyable; elles sautent les haies et les fossés aussi légèrement que les biches; et si leur cavalier vient à tomber, elles sont si bien dressées, qu'elles s'arrêtent tout court, même dans le galop le plus rapide. Tous les chevaux des Arabes sont d'une taille médiocre, fort dégagés, et plutôt maigres que gras. Ils les pansent soir et matin fort régulièrement, et avec tant de soin, qu'ils ne leur laissent pas la moindre crasse sur la peau; ils leur lavent les jambes, le crin, et la queue, qu'ils laissent toute longue, et qu'ils peignent rarement, pour ne pas rompre le poil. ils ne leur donnent rien à manger de tout le jour, ils leur donnent seulement à boire deux ou trois fois; et au coucher du soleil ils leur passent un sac à la tête, dans lequel il y a environ un demi-boisseau d'orge bien nette. Ces chevaux ne mangent donc que pendant la nuit, et on ne leur ôte le sac que le lendemain matin, lorsqu'ils ont mangé. On les met au vert au mois de mars, quand l'herbe est assez grande: c'est clans cette même saison que l'on fait couvrir les juments, et on a grand soin de leur jeter de l'eau froide sur la croupe immédiatement après qu'elles ont été, couvertes. Lorsque la saison du printemps est passée, on retire les chevaux du pâturage, et on ne leur donne ni herbe ni foin de tout le reste de l'année, ni même de paille que très rarement; l'orge est leur unique nourriture. On ne manque pas de couper les crins aux poulains dès qu'ils ont un au ou dix-huit mois, afin qu'ils deviennent plus touffus et plus longs. On les monte dès l'âge de deux ans ou deux ans et demi tout au plus tard; on ne leur met la selle et la bride qu'à cet âge; et toue les jours, du matin jusqu'au soir, tous les chevaux des Arabes demeurent sellés et bridés â la porte de la tente.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon
    Mots-clés
    Cheval arabe, relations entre les hommes et les chevaux
    Extrait
    «Comme les Arabes n'ont qu'une tente pour maison, cette tente leur sert aussi d'écurie: la jument, le poulain, le mari, la femme et les enfants couchent pêle-mêle, les uns avec les autres; on y voit les petits enfants sur les corps, sur le cou de la jument et du poulain, sans que ces animaux ne les blessent. Ils les incommodent; on dirait qu'ils n'osent se remuer, de peur de leur faire du mal.»
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