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Radio-Canada, une chapelle de la religion du progrès

Jacques Dufresne

Tout est bien qui est nouveau !  Un dogme à la SRC ! L’auto-critique exigera plus de courage que l'acharnement contre l’église d’hier. À propos d’un entretien entre Matthieu Dugal et Alain Crevier.

Saine liberté d’expression, pourrait-on dire si tout ce qu’on lit ou entend  sur ce sujet à la SRC était vrai et en contexte, mais trop souvent hélas! le public est plutôt la cible d’une rhétorique idéologique, sophistique que Socrate aurait pourfendu avec un malin plaisir. On en a eu une démonstration presque caricaturale, à la radio, le mercredi 17 août, de 9h30 à 10h, lors de l’émission Pénélope. Le technophile en chef de la SRC, Matthieu Dugal  y discutait avec le spécialiste des religions Alain Crevier. De quoi ? Du titre d’un documentaire de monsieur Dugal dont on s’était proposé de faire la promotion : Être ou ne pas être ? Rien de moins.

Homo faber

Promotion réussie mais à quel prix ? Matthieu Dugal a martelé ce lieu commun de l’anthropologie de cuisine: l’homme se distingue et se définit par ses outils. «On n’est rien sans outils.» Retour à Robert Ardrey et à son chasseur agressif, lequel se servait de ses armes contre les animaux pour nourrir la femme qui l’attendait dans la grotte. Il y a sans doute là un peu de vrai, mais dans cette science largement livrée aux spéculations, il faut bien se garder d’aller trop vite au-delà du un peu dans l’affirmation. Voici la position de Lewis Mumford sur la question des outils :

 «Il y a plus d'un siècle, Thomas Carlyle définissait l'homme comme un ‘’ animal utilisateur d'outils ‘’, comme si c'était là tout ce qui le hissait au-dessus du reste de la création animale. Une telle surestimation des outils, armes, instruments et machines a obscurci le regard porté sur le développement de l'humanité. Définir l'homme comme un animal utilisateur d'outils, même si on entend par là qu'il est un fabricant d'outils, voilà qui aurait paru étrange à Platon pour lequel si l'homme a échappé à sa condition primitive, il en est autant redevable aux créateurs de la musique - Marsyas et Orphée - qu'à Prométhée le voleur du feu ou à Héphaïstos le dieu forgeron, au demeurant la seule figure de travailleur manuel du panthéon olympien. […] n'y a, à proprement parler, rien d'exclusivement humain dans la fabrication d'outils jusqu'à ce que celle-ci soit affectée par les symboles du langage, les intentions esthétiques et la transmission sociale des connaissances. De sorte que c'est bien le cerveau de l'homme, et non sa seule main, qui a su faire la différence ; et il est impossible que ce cerveau résulte du seul travail de la main puisqu'il était déjà bien développé chez des quadrupèdes comme le rat qui ne dispose pas de pouce aux pattes antérieures. »Source et suite.

N'en tirons aucune conclusion. Qu’il nous suffise de rappeler par cette citation que le débat n’est pas clos et que Matthieu Dugal a fait œuvre de sophiste en le clôturant avant de l’ouvrir tandis que son interlocuteur l’approuvait par son silence.

Humanisme


De l’homo faber dont il se réclame, Matthieu Dugal passe à ’humanisme comme à un autre dogme. Tout le monde est humaniste au sens courant de ce terme, car tout le monde veut le bien, mais notre technophile, devenant philosophe, va plus loin. Disant s’inspirer de Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme, il nous propose cette définition : «L’humanisme est une théorie qui prend l’homme comme fin et comme valeur supérieure.» Tout gravitait autour de Dieu, à la Renaissance tout a commencé à graviter autour de l’homme. Ce fut une révolution copernicienne inversée, début, selon la nouvelle religion et selon notre technophile d’un progrès incontestable et irréversible vers la grande fin : l’homme. Ces néo- croyants oublient de rappeler que les guerres napoléoniennes, puis celles de 1914 et de 1939 furent des tragédies humanistes et, pire encore, que le stalinisme et l’hitlérisme étaient des humanismes, puisque l’homme en était le centre, la fin et la valeur supérieure.

Ce n’est pas ici le lieu d’un débat de fond sur l’humanisme, seulement une occasion de rappeler que les Matthieu Dugal de ce monde sont des prédicateurs et qu’ils devraient rendre des comptes à la hauteur des dogmes qu’ils proclament. Autres questions négligées : et si l’homme devenait lui-même machine à force de s’identifier à ses ordinateurs comme s’en félicitent les transhumanistes ? Et si l’ensemble du projet prométhéen d’homo faber avait pour effet de détruire toute vie sur terre?

À méditer, cette pensée du plus grand écrivain de la Renaissance;« Nous ne serons jamais contents de rien ici-bas, tant que nous ne serons pas contents de n’être rien » (Shakespeare).

La doctrine de la découverte

L’un des moments forts de l’émission à été l’allusion à la bulle pontificale Romanus pontifex de 1455 donnant aux colonisateurs chrétiens la propriété des terres païennes découvertes. Le mal absolu, selon les deux journalistes, voire une invitation à réduire les Autochtones au non-être dont ils souffriraient encore aujourd’hui. Il est vrai que cette bulle n’est pas très évangélique, mais il aurait fallu la situer dans son contexte avant de la présenter comme un mal dont l’Église catholique aurait eu l’exclusivité.

À ce moment, où l’Islam se préparait à envahir l’Europe de l’Ouest depuis l’empire ottoman, pensez-vous qu’il aurait eu besoin d’une bulle pour prendre possession des terres chrétiennes ? Et si les conquistadors avaient été sous sous ses ordres auraient été plus respectueux à l’endroit des Autochtones ? Comment les musulmans s’étaient-il comportés en Afrique ? Ici même au Canada n’auraient-ils pas fondé des écoles coraniques en lieu et place des pensionnats chrétiens pour les enfants autochtones ?

Une coalition dirigée par les Espagnols a mis fin à l’expansionnisme ottoman par la victoire de Lépante en 1571. Dans les moments charnières de l’histoire, les plus forts ont-ils toujours tort? Les Grecs ont-ils eu tort d’être plus forts que les Perses à Marathon ? Les Anglais et leurs alliés ont-ils eu tort de débarquer en Normandie en 1944? Quel était le moindre mal ? N’est-ce pas la première question que les historiens doivent se poser ?

Quant aux journalistes qui s’aventurent sur ce terrain, ils feraient bien de faire preuve de plus de discernement. En écoutant Radio-Canada le 17 août 2022, j’ai compris pourquoi le mépris des médias fait recette en politique dans tant de pays. Je n’aurais aucune peine à démontrer que l’émission en cause était la pointe de l’iceberg radio-canadien.

Extrait

http://agora.qc.ca/documents/lewis-mumford-un-maitre-pour-notre-temps

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