Faut-il ostraciser Pierre Karl Péladeau?

Jacques Dufresne

Au Québec en ce moment, l’actionnaire principal de la grande chaîne de médias Québécor, Pierre Karl Péladeau, est aussi député à l’Assemblée nationale et candidat présumé à la présidence du Parti québécois. Ses adversaires, tant à l’extérieur de son parti qu'à l’intérieur, voudraient qu'il se soumette à la règle imposée aux ministres en exercice : confier la gestion de ses actions à une fiducie indépendante.Belle occasion pour débattre de la question du pouvoir de l’argent en démocratie.

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Dans la Grèce de Clisthène, le fondateur de la démocratie athénienne, on aurait sans doute ostracisé PKP, à la demande d’un citoyen qui aurait très bien pu être un membre de son parti, s’il y avait eu des partis dans cette démocratie naissante. «Le mot ostracisme vient de ostrakon, « coquille d'huître »puis « tesson ». « Quand un citoyen estimait que tel ou tel grand personnage avait, de par sa richesse, une influence démesurée dans la cité, il pouvait exiger qu'il soit exilé pour dix ans. Il lui suffisait, pour obtenir gain de cause, de convoquer une assemblée et de soumettre son accusation au vote, lequel consistait à inscrire le nom de l'accusé sur un tesson.» Source

Une poignée de riches, appelés oligarques, ayant régné sur la Grèce pendant des siècles et été la cause des pires injustices, la loi sur l’ostracisme avait pour but d’empêcher ces oligarques de reprendre le contrôle de la cité, mais elle avait un sens encore plus noble : assurer la prééminence de la parole, expression et instrument de la raison, sur la force liée à l’argent. L’égalité politique signifiait alors que chaque citoyen avait droit de parole dans les assemblées.

Dans les démocraties contemporaines, si on pouvait ostraciser tous ceux qui pèsent plus lourdement sur l’État par leur fortune que par leur parole, il y aurait de par le monde autant de réfugiés de luxe que de réfugiés poussés par la faim ou la guerre. L’ostracisme est impensable dans nos démocraties, tant il est admis que l’usage de la force sous la forme de l’argent est aussi légitime que l’usage de la raison et de la parole.

Le pire danger pour la raison et la liberté ne découle pas dans ce contexte du fait que les riches aspirent au pouvoir politique, mais du fait qu’ils agissent dans l’ombre, dans les coulisses et n’aient jamais à répondre de leurs actes sur la place publique. Au Québec, un autre magnat des médias, Paul Desmarais, l’ex-président de Power Corporation, a, pendant un demi-siècle, fait et défait les premiers ministres, gagné des référendums, sans jamais sortir de son palais pour affronter la critique et donner ses raisons comme tout le monde et à tout le monde. Dans ses pages éditoriales, les journalistes devaient et doivent toujours s’en tenir à la ligne du patron, qui était aussi celle du parti libéral, ce qui aggrave son cas, par rapport à celui de de Pierre-Karl Péladeau, dont les télévisions et les journaux sont beaucoup plus tolérants à l’endroit des opinions opposées à celle du patron.

Plutôt que d’exiger de Pierre Karl Péladeau qu'il se départisse de ses actions, on devrait le féliciter d’aller, visière de comptable levée, prendre le risque d’affronter ses adversaires à armes verbales égales sur la place publique.

Il a autant à perdre qu'à gagner dans cette aventure. Et à supposer qu'il veuille infléchir ses médias davantage du côté de ses causes politiques, cela ne ferait que créer l’égalité entre les deux empires médiatiques qui règnent sur nos ondes et hélas! aussi sur nos pensées.

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