Déclin, décadence, effondrement, civilisation

Ces grandes questions, de nouveau à l’ordre du jour, peuvent soulever des controverses haineuses que pourrait apaiser une culture commune sur le sujet. Voici quelques éléments d’une telle culture rassemblés à partir de l’actualité.

À l’échelle mondiale, Collapse (2003), ouvrage de l’Américain Jared Diamond paru en français (2006) sous le titre d’Effondrement, demeure une référence majeure sur ces questions. En France, Nicolas Saudray, un énarque peu connu du grand public, publiait en 2016 Nous les dieux. Essai sur le sens de l’histoire. Deux écrivains du même pays, le plus bavard, le philosophe Michel Onfray, et le plus influent, Michel Houellebecq sont entrés dans le débat, le premier en publiant Décadence et une préface à un ouvrage sur Spengler, l’auteur du Déclin de l’Occident (1918) le second en introduisant des messages prophétiques dans plusieurs de ses romans

Il sera question plus loin de Nicolas Coudray. Quant à Houellebeq, si, pour quiconque le lit en le comparant à Balzac, il ne s’impose pas d’emblée par la qualité de son style, il apparaît comme un bon témoin de la comédie humaine de son époque. Il est l’auteur de plusieurs romans marquants, dont les trois suivants : Les particules élémentaires (1998), Soumission, (2015) et Serotonine. (2019).Dans le premier, il dénonce le transhumanisme, bien avant que les philosophes de son pays ne s’emparent de ce sujet, dans le second, paru juste avant les attentats contre Charlie Hebdo, il dépeint une France sous perfusion musulmane, avec une certaine nostalgie de Charles Martel, héros de la bataille de Poitiers; dans le troisième, terminé avant les premières manifestations des gilets jaunes, il prédit l’avènement de ce mouvement et après bien des pages d’une crudité païenne il se tourne vers le Christ comme vers le seul remède contre le désespoir ambiant. Dans le numéro de janvier 2019 du magazine Harpers, Houellebecq publiait un article intitulé Trump is a good president où il disait son espoir de voir la France redevenir un pays indépendant après s’être libéré de la tutelle de l’Europe et de celle des États-Unis. [1]

La chose la plus significative dans le parcours récent de cet écrivain dérangeant, qui glisse vers la droite, sans cesser de trouver grâce auprès de l’un des magazines américains les plus libéraux, c’est le fait qu’il ait accepté, en octobre 2018 de devenir le premier récipiendaire du prix de la Spengler Society. Oswald Spengler est l’auteur de deux ouvrages majeurs, Le Déclin de l’Occident (1918) et L’homme et la technique:(1931)

Jared Diamond

Le déclin de l’Occident a connu il y a cent ans un succès comparable à Collapse (2003), de Jared Diamond et la comparaison entre ces deux livres permet de bien poser le problème du sens de l’histoire, lequel, que nous en soyons ou non conscients, est au cœur de tous nos jugements en politique. S’appuyant sur la base de données la plus complète que l’on pouvait établir en 2003, Jared Diamond, familier avec la pensée complexe, se livre d’abord à une analyse des causes de l’effondrement de sociétés comme celle des Mayas, de l’île de Pâques, des Vikings, tout en rappelant que certaines sociétés, celle du Japon par exemple, ont su éviter les effondrements au cours de leur longue histoire. Il s’efforce ensuite de repérer, dans les sociétés contemporaines, les huit facteurs de risque qu’il a distingués dans le passé, auxquels il ajoute les quatre facteurs propres à notre temps. À la fois géographe et biologiste, soutenu par de nombreux collègues, il est en mesure de tenir compte des interactions entre les facteurs les plus divers et par suite de montrer que pour être efficace toute action doit s’inscrire dans un ensemble convergeant. Ce que le français Nicolas Hulot, entre autres a bien compris. S’il existe un facteur plus englobant et plus déterminant que tous les autres c’est le conflit entre les intérêts à court terme des élites de l’économie et ceux la majorité.

Même si Jared Diamond ne croit pas à des remèdes exclusivement technologiques, son approche demeure purement rationnelle. Il invite ses contemporains à gérer le rapport de l’homme avec la biosphère comme on gère une entreprise : fixer un objectif, dresser lucidement un tableau et prendre les décisions qui s’imposent, fussent-elles aussi prosaïques que de veiller à ce que les vers de terre puissent s’épanouir dans le sol. Ce qui lui permet d’être optimiste : l’entreprise homme-terre est au seuil de la faillite, un redressement est encore possible, voici ce qu’il faut faire. Il n’y a pas de fatalité, la tâche est complexe, il ne suffit pas de peser sur un bouton, il s’agit plutôt de jouer une pièce d’orgue, mais l’objectif n’est pas hors de portée.

« Ainsi, du fait même que nous suivons de plus en plus cette voie non durable, les problèmes mondiaux d'environnement seront bel et bien résolus du vivant de nos enfants. La seule question est de savoir si la solution ne sera pas trop désagréable, parce que nous l'aurons choisie, ou désagréable, parce qu'elle se réglera sans que nous l'ayons choisie par la guerre, le génocide, la famine, les épidémies et l'effondrement des sociétés. Autant de phénomènes endémiques au cours de l'histoire de l'humanité, mais dont la fréquence augmente avec la dégradation de l'environnement, la pression démographique, ainsi que la pauvreté et l'instabilité politique qui en résultent. »[2]

Oswald Spengler

C’est là une approche mécaniste, intelligemment mécaniste en ce sens qu’elle tient compte de la complexité, conforme à la vision du monde qui est à l’origine du problème. L’approche de Spengler, disciple de Goethe et de Nietzsche., est organique. A ses yeux, les cultures et les civilisations, notions à la fois plus précises et plus englobantes que celle de société, à laquelle se limite Jared Diamond, ont une histoire analogue à celle des organismes vivants, elles sont même littéralement des organismes vivants, ayant leurs saisons : printemps, été, automne hiver. Spengler emploie le mot culture à propos des premières saisons de l’organisme, il réserve le mot civilisation à la dernière saison pendant laquelle la culture achève de s’institutionnaliser, de se figer. Dans le passé, il distingue x ensembles culture/civilisation. Il appelle faustienne, en souvenir de Goethe, la civilisation qui s’est développée en Occident depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours. Cette civilisation, comme toutes les autres, a une âme d’où elle tient son style, son unité, son identité.

« Une culture naît au moment où une grande âme se réveille, se détache de l'état psychique primaire d'éternelle enfance humaine, forme issue de l'informe, limite et caducité sorties de l'infini et de la durée. Elle croît sur le sol d'un paysage exactement délimitable, auquel elle reste liée comme la plante. Une culture meurt quand l'âme a réalisé la somme entière de ses possibilités, sous la forme de peuples, de langues, de doctrines religieuses, d'arts, d'États, de sciences, et qu'elle retourne ainsi à l'état psychique primaire ». Déclin site

Dans L’homme et la technique, qui est en quelques sorte un résumé du Déclin de l’Occident, Spengler commence par ranger l’être humain dans la catégorie des prédateurs, fiers individus, comme l’aigle et le lion, qu’il oppose aux herbivores lesquels se protègent en formant des troupeaux. L’œil est le sens dominant chez les prédateurs, l’odorat le sens dominant chez les herbivores

Dans les civilisations, il y a des hiérarchies parmi les prédateurs. Dans la civilisation faustienne, au sommet se trouve celui que Spengler appelle le prêtre-expert de la Machine. À l’origine la technique est la main du prédateur, main nue d’abord main armée ensuite. Le mot technique désigne aussi bien une méthode, comme la technique du violoniste, qu’un outil depuis le couteau jusqu’à l’ordinateur. La civilisation faustienne se distingue des précédentes en ce que non satisfaits de se servir des outils pour assurer leur survie et imposer leur style à leurs voisins, dans le respect de la nature et de ses limites, les prêtres experts ont formé le projet de dominer totalement la nature, se substituant ainsi à Dieu. Déjà sous prétexte d’adorer Dieu, les moines savants du moyen âge, saint Bonaventure et Francis Bacon, par exemple, entreprenaient de le tuer pour se substituer à lui comme maîtres du monde. On connaît la suite de l’histoire, la découverte des énergies fossiles, les moteurs à explosion. Le prêtre-savant, précise Spengler qu’il s’appelle Papin, Faraday ou Turing, tire toute sa satisfaction de son exploit intellectuel, sans jamais s’interroger sur les conséquences. Spengler rappelle - préfigurant Ellul ici encore- que l'inventeur ne se soucie nullement des effets, bons ou mauvais, de ses découvertes. « En réalité, la passion qui habite l'inventeur n'a aucun rapport, de quelque ordre que ce soit, avec ses conséquences. C'est sa raison de vivre personnelle, sa propre joie et sa propre douleur. C'est essentiellement en soi et pour soi que l'inventeur jouit de son triomphe sur les provocantes énigmes de la nature, comme de la gloire et de la richesse qui s'ensuivent. Que sa découverte soit utile ou périlleuse, féconde ou destructrice, il s'en moque comme de la première pluie » (ibid., pp. 148-149). Spengler ne le condamne pas, il lui attache autant d’importance qu’aux artistes, aux philosophes et aux théologiens. Ils font tous partie de la même culture, comme les divers organes d’un même corps.

Les Lumières, que tant de nos contemporains considèrent comme la source des incontestables progrès accomplis par la technoscience occidentale, apparaissent ici comme une simple saison la civilisation faustienne. Si Spengler reconnaît ces progrès, il a aussi une conscience si aigue des atteintes à la vie qui en sont le prix qu’on peut voir en lui, un précurseur de l’écologie profonde et de lutte contre les changements climatiques.

 « L’image de la terre, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes, a changé. En quelques décennies, la plupart des grandes forêts sont parties pour être transformées en journaux d’actualité, ce qui a entraîné les changements climatiques qui menacent l’économie foncière de populations entières. D’innombrables espèces animales ont été éteintes, ou presque, comme le bison; Des races entières de l’humanité ont presque atteint le point de disparition, comme les Indiens d’Amérique du Nord et les Australiens. » […]

« Toutes les choses organiques meurent sous l’emprise de l’organisation. Un monde artificiel imprègne et empoisonne le naturel. La civilisation elle-même est devenue une machine qui fait ou tente de tout faire de manière mécanique. Nous pensons seulement en chevaux maintenant; nous ne pouvons pas regarder une cascade sans la transformer mentalement en énergie électrique; nous ne pouvons pas arpenter une campagne pleine de bétail en pâturage sans penser à son exploitation comme source d’approvisionnement en viande; nous ne pouvons pas regarder la belle vieille main d’un peuple primitif intact sans vouloir le remplacer par un processus technique moderne. »

 « La pensée faustienne commence à en avoir assez des machines. Une lassitude se répand, une sorte de pacifisme de la bataille avec la Nature. Les hommes reviennent à des formes de vie plus simples et plus proches de la nature; ils passent leur temps dans le sport au lieu d’expérimentations techniques. Les grandes villes leur deviennent odieuses, et elles voudraient bien se soustraire à la pression de faits sans âme et au climat froid et clair d’organisation technique. Et ce sont précisément les talents forts et créatifs qui se détournent des problèmes pratiques et des sciences pour se tourner vers la pure spéculation. »

Nous avons évoqué la menace chinoise. Spengler avait prévu les conséquences du transfert de technologie vers l’Asie notamment. « Au lieu de garder strictement les connaissances techniques qui constituaient leur plus grand atout, les peuples « blancs » l’offrent avec complaisance au monde entier, dans chaque Hochschule, verbalement et sur papier, et l’hommage étonné des Indiens et des Japonais les ravissait. » h.t cinquième partie.

La civilisation faustienne survivra-t-elle en se greffant sur des cultures à la fois plus anciennes et plus jeunes, se rapproche-t-elle au contraire de sa fin en se mondialisant, C’est ce qu’on est porté à penser à la lumière des travaux de Jared Diamond.

L’approche de Spengler, dont je dirai seulement qu’elle fut aussi celle de Arnold Toynbee, paraît incompatible avec celle de Diamond et c’est pourquoi sans doute, elle est tombée en discrédit dans le monde universitaire. Elle a au moins le mérite de placer le miracle de la vie au centre et à l’origine de cette planète et cette humanité dont on déplore que la vie s’en retire. Elle est par là une invitation à chercher des mobiles d’ordre affectif et spirituel pour lutter contre le mal de la démesure. Ne faut-il pas espérer que de grandes âmes se réveillent pour donner son premier souffle à une nouvelle civilisation. Bernard Charbonneau, Ludwig Klages Rachel Carson, René Dubos, Murray Bookchin, Ivan Illich, David Suzuki, Teddy Goldsmith, Arne Naess n’ont-ils pas en commun d’avoir ajouté un supplément d’âme à leurs connaissances scientifiques. [3]

 

Nicolas Saudray

Dans Nous les dieux, Nicolas Saudray adopte une position intermédiaire entre une histoire interprétée du point de vue de Dieu comme chez Bossuet et Hegel et une histoire œuvre des hommes, comme chez Condorcet et Jared.  « Contrairement aux hommes des autres civilisations qui sont restés prudents, ceux de l’Occident se sont mis à la place de Dieu [...] mais ne parviennent plus à assumer ce rôle »

Par son analogie entre l’histoire et l’organisme vivant, Spengler nous donne à penser que le déclin conduit toujours à la mort, Saudray soutient qu’il y a aussi des rebonds : « quatre civilisations sur dix ont été assassinées avant de porter les stigmates du déclin ; on ne sait ce qu’elles seraient devenues sans ce meurtre. C’est le cas de celle de l’Indus (renversée par l’Aryen ?), de celle de la Crète et de Mycènes (tuée par les Peuples de la Mer), et des deux précolombiennes. Les six autres civilisations ont dessiné, non pas une courbe en cloche, mais plusieurs apogées, suivies chacune d’un déclin et le plus souvent d’un rebond : ainsi l’Égypte antique (trois apogées) et la Chine (sept déclins donnant lieu à sept rebonds dont le dernier se poursuit depuis l’avènement de Mao). L’Inde, la Mésopotamie, le Proche-Orient offrent des évolutions similaires. Si nous examinons Rome, nous y distinguons trois apogées (Auguste, les premiers Flaviens, les Antonins), et même quatre avec Dioclétien, qui organisa une résurrection politique et militaire – sans pouvoir l’étendre à l’économie, à la littérature ni aux arts.

De surcroît, le déclin n’aboutit pas nécessairement à la mort. Souvent, il se contente de transformer ceux qui le subissent. Si nous reprenons nos six civilisations non assassinées, que constatons-nous ? Sous les régimes romain et byzantin, l’Égypte antique a profondément évolué, pour donner l’Égypte musulmane que nous connaissons, totalement différente, à première vue, de celle des pharaons. Ce changement lent mais profond s’est effectué sans que les villes se vident de leurs habitants, sans que les régimes successifs perdent le contrôle du pays, sans que les gens cessent d’écrire. On pourrait en dire autant de la Mésopotamie. De même, l’empire romain d’Orient est, sans rupture, devenu Byzance, imbibée de christianisme, ennemie du corps humain, de la philosophie et du théâtre. Quant aux civilisations de la Chine, de l’Inde, du Proche-Orient christiano-islamique, nous leur avons porté de rudes coups, mais elles subsistent et même revivent. »[4]

Nicolas Saudray est sans doute l’une des rares autorités en philosophie de l’histoire à s’être intéressée aux points de vue de Houellebeq et Onfray sur la décadence. Ses articles sur l’un et l’autre méritent un détour

Michel Houellebeq

« Non, les œuvres d’Houellebecq ne peignent pas la France actuelle, ni même une France future. Elles ne décrivent qu’un petit monde de bobos parisiens démoralisés, qui boivent, fument, couchent, pérorent, se déplacent en avion ou roulent sur les autoroutes du Sud. Non loin d’eux, dans notre pays, il y a encore des gens, jeunes ou moins jeunes, qui en veulent, et croient à ce qu’ils font. » [5]

Michel Onfray

« Son dernier et volumineux ouvrage, Décadence, embrasse la religion « judéo-chrétienne » et la civilisation occidentale, censées former un tout ; la première, assure l’auteur, entraîne la seconde dans sa chute. Pour ma part, je vois mal leur union intime. La civilisation occidentale est née alors que le christianisme avait mille ans d’âge, et qu’il avait suscité une civilisation proche-orientale, continuée par l’islam. Dès le XIIe siècle, l’idée fondamentale, et non-chrétienne, de progrès apparaît avec le théologien Bernard de Chartres, pour qui les hommes de son temps sont des nains sur les épaules des géants : juchés sur de grands maîtres comme Platon et sans doute aussi Moïse, ils voient plus loin qu’eux. Dès le début du XVIe, comme Onfray l’observe lui-même, Machiavel présente une conception de la politique totalement détachée de la religion. Ainsi, notre civilisation s’est émancipée très tôt du christianisme, ce qui ne l’a pas empêchée de se développer. »[6]

 



[1] https://harpers.org/archive/2019/01/donald-trump-is-a-good-president/

 

[2][2] Effondrement (2005), Jared Diamond (trad. Agnès Botz et Jean-Luc Fidel), éd. Gallimard, 2006, chap. 16, p. 756

https://www.ted.com/talks/jared_diamond_on_why_societies_collapse?language=fr

https://www.herodote.net/Des_exemples_a_eviter-article-118.php

 

[3] http://encyclopedie.homovivens.org/Dossiers/paris_2015_climat_environnement_les_pionniers

http://agora.qc.ca/dossiers/Oswald_Spengler

https://www.oswaldspenglersociety.com/

https://www.youtube.com/watch?v=i9pjlgMbLIY

https://www.libertas.co/wiki/Oswald_Spengler

https://www.youtube.com/watch?v=FsaieZt5vjk

 

[4] http://www.nicolas-saudray.fr/nous-les-dieux.php

https://www.cairn.info/revue-commentaire-2017-1-page-216.htm?contenu=resume

https://www.youtube.com/watch?v=RXaDd_CCq-




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