Les événements décisifs

Jacques Dufresne
Si l'on définit le hasard comme la rencontre de deux ou plusieurs séries causales indépendantes, ont peut dire que l'ordinateur est le fruit du hasard.

VERS LA PROGRAMMATION

L'ordinateur est un automate de Vaucanson habité par la logique de Boole. Pour rendre cette image plus adéquate, plus conforme à l'état des connaissances à la fin du XIXe siècle, il faut bien sûr éliminer, à l'intérieur de l'automate, les leviers, poulies, roues à engrenages et autres mécanismes et les remplacer par des circuits électriques.

L'événement le plus déterminant dans l'histoire de l'ordinateur sera la rencontre des séries indépendantes d'événements ayant conduit d'une part à l'automate électrifié et d'autre part à la logique de Boole et à ses prolongements.

De nombreux chercheurs ont suivi la bonne piste en même temps. L'histoire retiendra quelques noms dont celui de Claude Shannon, ce jeune physicien qui, en 1938, a présenté au Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.), une thèse de maîtrise portant sur les affinités entre la logique de Boole et les circuits électriques.

Les idées de Shannon seront d'abord appliquées aux réseaux téléphoniques qui seront ainsi rapidement automatisés. Ce qui explique pourquoi c'est dans les laboratoires de la compagnie Bell que sera faite la découverte du transistor, lequel constituera une étape décisive vers la miniaturisation des ordinateurs et leur fiabilité.

Au moment où Shannon déposait sa thèse au M.I.T., un ingénieur allemand, travaillant en solitaire, Konrad Zuse, passait rapidement de la théorie à l'action en adaptant le système binaire à une machine à calculer qui allait bientôt avoir les principales caractéristiques d'une machine universelle.

Mais cette étape décisive sur la route de l'ordinateur aura surtout été marquée par le génie du mathématicien anglais Alan Turing. L'ordinateur est une machine qui peut recevoir à la fois des données et des instructions pour traiter ces données. Quand on utilise une calculatrice par exemple, on entre d'abord les chiffres et on appuie ensuite sur la touche +, qui envoie une instruction à la machine. Parmi les problèmes à résoudre il y avait le suivant: comment faire en sorte que la machine distingue l'instruction de la donnée qu'il faut traiter, même si on utilise le même langage pour entrer l'une et l'autre et si on les conserve dans la même mémoire. L'opération qui consiste à fermer ou à ouvrir une porte logique/interrrupteur dans un circuit additionneur est un exemple d'instruction.

P.S.

LA GUERRE 1939-1945 ET LES ORDINATEURS

Au début de la guerre 1939-1945, Konrad Zuse était à la fine pointe de la recherche sur les ordinateurs. Il touchait presque au but. L'Allemagne aurait sans doute été dotée du premier véritable ordinateur, si Hitler n'avait pas été obnubilé par l'euphorie de ses premières victoires au point de ne pas saisir tout l'intérêt des travaux de Zuse.

Au moment où Hitler faisait passer les projets de Zuse au second rang de ses priorités, en Angleterre, Alan Turing recevait des fonds de l'armée pour mettre au point une machine logique qui devait permettre bientôt de décoder les messages destinés aux sous-marins allemands. Il serait peut-être exagéré de dire qu'Alan Turing est l'individu qui a le plus efficacement contribué à la victoire des alliés en Europe, mais c'est à lui en tout cas que nous devons l'anéantissement de la formidable force de frappe que constituaient les sous-marins allemands. A lui et à ces obscurs résistants polonais qui ont réussi à expédier à Londres un exemplaire de la machine dont les Allemands se servaient pour coder leurs messages.

Les codes étaient toutefois si complexes et ils étaient en outre modifiés si fréquemment que les Allemands avaient exclu une fois pour toute l'hypothèse qu'on puisse les déchiffrer. Ce qui les a perdus. S'ils avaient accordé à Zuse les crédits qu'il demandait, ils auraient bientôt eu sous les yeux une machine logique qui leur aurait permis de présumer que les Anglais pouvaient, à l'aide d'une machine équivalente, percer leurs secrets les mieux gardés. L'issue de la guerre aurait pu être différente. A tout le moins, la victoire des alliés aurait été considérablement retardée. Les Allemands ont perdu un temps très précieux uniquement parce qu'ils ne soupçonnaient même pas la juste explication de la chute subite de l'efficacité de leurs sous-marins en 1943.

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