Omar Khayyâm

Josette Lanteigne
Saviez-vous que le mot «paradis» vient de l'ancien persan, où il signifie de grands parcs, des jardins délicieux? Les Robaiyat d'Omar Khayyâm (cités ici dans l'excellente traduction de Franz Toussaint) sont écrits dans la langue du paradis, celle de quatrains, reprenant la forme de maître Avicenne (dont il lisait constamment les œuvres, les commentant à ses propres élèves):
«Regarde ce ruisseau qui brille dans ce jardin. Comme moi, décide que tu vois le Kaouçar et que tu es dans le Paradis. Va chercher ton amie au visage de rose.» (161)
«Notre univers est une tonnelle de roses. Nos visiteurs sont les papillons. Nos musiciens sont les rossignols. Quand il n'y a plus ni roses, ni feuilles, les étoiles sont mes roses et ta chevelure est ma forêt.» (145)
Si c'est bien là la langue du paradis, on sent déjà poindre quelques grincements:
«Que ferai-je, aujourd'hui? Irai-je à la taverne? Irai-je m'asseoir dans un jardin, ou me pencherai-je sur un livre? Un oiseau passe. Où va-t-il? Je l'ai déjà perdu de vue. Ivresse d'un oiseau dans l'azur torride! Mélancolie d'un homme dans l'ombre fraîche d'une mosquée!» (143)
«Longtemps encore, chercherai-je à combler de pierres l'Océan? Je n'ai que mépris pour les libertins et les dévots. Khayyâm, qui peut affirmer que tu iras au Ciel ou dans l'Enfer? D'abord, qu'entendons-nous par ces mots? Connais-tu un voyageur qui ait visité ces contrées singulières?» (18).
– Non! Alors aussi bien jouir de la vie et de son intelligence, plutôt que de se perdre en conjectures. Le maître poursuit donc:
«Buveur, urne immense, j'ignore qui t'a façonné! Je sais, seulement, que tu es capable de contenir trois mesures de vin, et que la Mort te brisera, un jour. Alors, je me demanderai plus longtemps pourquoi tu as été créé, pourquoi tu as été heureux et pourquoi tu n'es que poussière.» (19)
Pour l'homme de science, la question serait vite réglée: l'homme est une machine complexe qui finit par s'user et par disparaître, comme tout ce qui paraît de vivant en ce monde. Mais le philosophe et le poète continuent de s'interroger: pourquoi cet homme a-t-il été heureux? et pourquoi n'est-il que poussière? Cette interrogation n'est pas que vaine inquiétude, elle sert à prolonger un moment qui s'enfuit déjà, ce présent évasif qui est le centre de nos vies:
«Aussi rapides que l'eau du fleuve ou le vent du désert, nos jours s'enfuient. Deux jours, cependant, me laissent indifférent: celui qui est parti hier et celui qui arrivera demain.» (20)
Qui se cache derrière cette passion pour le présent? Khayyâm était-il surtout amer, et sa philosophie de la vie pessimiste, hédoniste voire cynique n'est-elle que le fruit du grand âge (il avoue 70 ans dans son centième quatrain ou rubaï), le dépit d'un homme intelligent, au-dessus de ses contemporains, qui se voit promis à la même disparition qu'eux, bête parmi les bêtes? Est-il au contraire le chantre du vin, de l'amour et de la vie? Nous suggère-t-il simplement d'être heureux en attendant de mourir, puisque tel est notre destin? Mais comment être heureux si on sait que l'on va mourir: n'est-il pas plus naturel de s'en faire pour ce qui nous attend, ou ne nous attend pas?
Le vin change la grimace en sourire, et la vie se transforme en plaisir passager, qui se donne à qui sait la recevoir, et Khayyâm n'est-il pas le premier de ses amants? Quelle quantité de vin faudra-t-il boire pour oublier? Une quantité infinie, car ce que le savant illustre a appris est une vérité très amère, en effet: nous ne savons pas d'où nous venons, nous ne savons pas où nous allons; la seule certitude est celle d'un destin funeste et il n'y a rien que puisse chanter le poète qui soit plus puissant que le rien, le néant auquel se réduit sa vie, toute vie, même celle des gens les plus illustres:
«J'ai vu, hier, un potier qui était assis devant son tour. Il modelait les anses et les flancs de ses urnes. Il pétrissait des crânes de sultans et des mains de mendiants.» (50)
Et c'est ici, dans ce désespoir profond, que se manifeste l'intelligence de celui qui sait: au lieu de se désoler de son destin, et donc de s'y soumettre, le sage le tient à distance. Au sang qui coule, il oppose le vin; aux jérémiades, il oppose le silence, voire le sommeil. Il feint d'aimer la vie quand il la maudit, et réussit ainsi à l'apprécier dans ce qu'elle a de sensible, de «souple», comme les femmes qu'aimait Khayyâm:
«Quand suis-je né? Quand mourrai-je? Aucun homme ne peut évoquer le jour de sa naissance et désigner celui de sa mort. Viens, ma souple bien-aimée! Je veux demander à l'ivresse de me faire oublier que nous ne saurons jamais.» (21)

Le problème de l'identité
Il arrive qu'on ne doive pas faire de distinction entre l'auteur et son œuvre. Se demander si Khâyyam était pessimiste ou serein n'est pas confondre l'auteur et le locuteur car ici, les deux ne font qu'un.
Tous les hommes savent qu'ils sont mortels. Certains savent plus que d'autres. Quelques uns seulement peuvent le chanter.
À la question de savoir qui est Khayyâm, on pourrait répondre tour à tour qu'il est pyrrhoniste (sceptique), hédoniste, sage (un épicurien, car il n'attend rien), mystique (puisqu'il met l'accent sur la mort), l'amant des quatrains, un faiseur de calendrier… On peut construire un portrait bariolé de Khayyâm, mais qui est-il vraiment, non plus au sens des attributs mais au sens du sujet? Si nous attribuons à l'auteur ce qui est vrai uniquement du locuteur des Robaiyàt, ne serons-nous pas comme les personnes naïves qui confondent un acteur et son rôle? Quelle valeur a le personnage de Khayyâm qu'il est possible de bâtir dans notre imagination à la lecture de son œuvre?
Comme tous les grands auteurs, Khayyâm réussit à nous communiquer le vertige de l'infini, à nous faire ressentir la présence dans nos cœurs de l'illimité. L'identité c'est le diable en personne, à savoir: l'amour, le vin et le destin (la mort).
«Admettons que tu aies résolu l'énigme de la création. Quel est ton destin? Admettons que tu aies pu dépouiller de toutes ses robes la Vérité. Quel est ton destin? Admettons que tu aies vécu cent ans, heureux, et que tu vives cent ans encore. Quel est ton destin?» (27)
La contemplation du sens de la vie par le poète philosophe l'amène à rejeter l'au-delà du dévot et les parfums de l'hédoniste. Beaucoup de rubaiyyàt nous présentent en fait une dissolution du sensible:
«Pénètre-toi bien de ceci: un jour, ton âme tombera de ton corps, et tu seras poussé derrière le voile qui flotte entre l'univers et l'inconnaissable. En attendant, sois heureux! Tu ne sais pas d'où tu viens. Tu ne sais pas où tu vas.» (28)
«Le coquelicot puise sa pourpre dans le sang d'un empereur enseveli. La violette naît du grain de beauté qui étoilait le visage d'un adolescent.» (47)
«Le vaste monde: un grain de poussière dans l'espace. Toute la science des hommes: des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats: des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle: rien.» (26)
Voilà le sens de la vie, qui nous est donné dans l'œil du poète. Il montre l'usure du sensible (les bras des amants deviennent les anses des urnes, leurs lèvres celles des coupes de vin) et l'ennui du pur intelligible (on ne fréquente la mosquée que pour sa fraîcheur). La fin présente devant les yeux, cette mort qui empêche l'identification pure et simple de Khayyâm à un hédoniste, nous pouvons enfin entendre son message:
«Puisque tu ignores ce que te réserve demain, efforce-toi d'être heureux aujourd'hui. Prends une urne de vin, va t'asseoir au clair de lune, et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain.»

Pour en savoir plus:
Robaiyàt de Omar Khayyâm, traduction de Franz Toussaint, avec une préface de Ali Nô-Rouze (1923), Paris, L'Édition d'art H. Piazza, 87e édition, imprimeur P. Frazier, 1951.

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