Daumier vu par les frères Goncourt

Goncourt (frères)
C’est que ce n’est pas seulement un dessinateur charivarique, c’est un grand artiste que Daumier. Il a sa place marquée dans la petite pléiade de ces maîtres du crayon, dont la postérité accueillera la popularité et qui signifieront de la façon la plus originale et la plus nouvelle l’art du dix-neuvième siècle. Daumier descend du Bandinelli par le Puget. Il retrouverait, s’il voulait, le Thersite d’Homère, comme Cuvier a retrouvé le plésiosaure. Et ce serait lui que Dante eût choisi, s’il eût rêvé une parodie de son poème, pour faire un Enfer comique !

Feuilletez tant d’images qu’il a jetées dans le journal, amusements des tables de café balayés par le vent de chaque jour, vous aurez sous les yeux la grimace vivante que fait, derrière une époque, l’ombre de ses ridicules en train de mourir. Sa caricature n’a ni la naïveté enfantine de Töpffer, ni l’humour de Cruikshank; chez lui point d’épigramme apprêtée, rien de petit, rien de menu, rien de pointu : tout ce qui jaillit de sa veine semble crayonné à outrance sur un mur par un gamin de génie et une main de Titan.

Quelle proie ç’a été pour ce crayon que la vulgarité, le commun, cette marque et ce caractère des civilisations modernes ! Sous le style furieux de son dessin, la trivialité devient épique. Ce masque humain que chaque siècle, chaque état social laisse fouler et remanier par ses passions, ses vices, ses tendances, ses institutions, ses appétits, ses habitudes; ce masque dont un Anglais a remarqué les changements et les renouvellements dans les périodes guerrières et religieuses – le voici pendant les années de grâce de la rente, de la bureaucratie, de l’industrie et de la boutique.

C’est le miroir grossissant de nos laideurs morales aussi bien que de nos laideurs physiques, cet œuvre de Daumier où le grotesque va jusqu’à l’épouvante et où le comique s’élève au châtiment d’un vers de Juvénal. Et je ne sais si notre siècle produira une satire plus saisissante que cette satire dessinée qui touche à tout, qui va de l’alcôve à la tribune et qui aura dressé sur le piédestal de Pasquin, la grande figure du temps, le Prudhomme-Farnèse !

Et quel jet ! quelle abondance dans cette Ménippée aux mille feuilles. Quelle improvisation sans lassitude ! Que franc rire, toujours ouvert, toujours également sonore comme un rire du vieux temps ! Il y a, par toutes ces lithographies, un épanouissement dans la force, une santé dans la gaîté, une verve de nature, une personnalité carrée, une brutalité puissante, quelque chose de gaulois, de dru et de libre que l’on ne trouverait peut-être nulle part ailleurs que dans Rabelais.

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