Le forcéné magnifique

Yannick Gasquy-Resch
L'auteur fait admirablement bien ressortir la personnalité de ce dammned Canuck fustigeant volontiers le «Québécanthrope»: «Dans l'autre vie il fut pauvre comme un pauvre / vrai de vrai dépossédé / Oubliez le Québécanthrope / ce garçon qui ne ressemble à personne» («Self défense», L'Homme rapaillé, p. 156.
«Qui était Gaston Miron? Pour tous ceux qui l'ont connu, l'homme était d'abord une présence charnelle, charismatique, que traversait la passion du dire vrai. Une présence que l'on entendait de loin et que l'on écoutait avec attention. Le verbe était abondant, le rire, sonore, la voix emportée qui ramenait à l'essentiel: la langue, le pays, l'indépendance, la liberté, l'amour. C'était une voix faite pour le débat: "Et j'élève une voix parmi des voix contraires". Il se disait "agitateur d'idées plus que poète", voué à l'oralité plus qu'à l'écriture, affirmant n'être qu'"un pauvre et un malheureux en poésie". Il se sentait empêché dans ses mots, «malade d'un cauchemar héréditaire», mais le poète était hanté par "le mot juste". Trop exigeant pour se contenter de l'à peu près, trop passionné pour se taire, Gaston Miron a vécu sa vie sans jamais cesser, comme il sut l'écrire, d'"amironner" (1).

Il faut lire ses poèmes à haute voix, écouter celui qui confessa avancer "en poésie comme un cheval de trait" pour que s'impose à l'oreille, violente, lyrique ou épique, la parole d'un poète qui mit toute son énergie et son art à lutter contre "la quotidienne altérité" où le plongeait un "bilinguisme de naissance". Il eut droit, à sa mort en 1996, à des funérailles nationales. L'adieu solennel du Québec fut peut-être moins important que celui, recueilli et innombrable, de ses amis en poésie. Pourtant, malgré les témoignages et les textes critiques qui ont entouré l'homme et le poète, l'oeuvre reste encore à découvrir hors des frontières qui l'ont vu naître. Elle fait écho, dans le projet anthropologique et existentiel qui la traverse, aux oeuvres de ceux qui ont lutté contre toutes les formes d'humiliation et de dépossession. On pensera à Senghor, à Césaire, à Glissant, bien sûr, mais aussi à ces poètes hantés par une écriture qui dit l'intranquillité de l'être, tel André Frénaud que Miron aura l'occasion de lire et de connaître.»
Yannick Gasquy-Resch, Gaston Miron le forcéné magnifique, préface de André Brochu, éditions Hurtubise HMH, collection amÉrica, 2003, p. 16-17.

Note
(1) Voir le poème Séquences: «Laissez-moi donner la main à l'homme de peine et amironner», L'Homme rapaillé, Paris, Gallimard, coll. «Poésie», 1999, p. 77.

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