Impressions de soleil levant

Constantin Photiadès
Monter sur le pont d’un navire, quelques minutes avant l’aurore, en pleine mer, c’est presque revenir aux âges fabuleux du monde. (...) Nos impressions furent pareilles, voilà plusieurs années, lorsque des amis nous montrèrent au piano la musique de M. Claude Debussy.
Monter sur le pont d’un navire, quelques minutes avant l’aurore, en pleine mer, c’est presque revenir aux âges fabuleux du monde. Sur le seuil mystérieux du jour et de la nuit, à cette heure intermédiaire entre la réalité et le rêve, on ne voit pas où le ciel commence, où la mer se termine. Un voile de couleur livide voltige sur l’atmosphère, et, l’espace lui-même s’étant évanoui, il n’y a plus rien dans le vaste chaos, plus rien qu’une obscurité peu à peu lumineuse, souvent traversée par des frémissements, des rumeurs, des parfums très vagues, des nuances fugitives comme des irisations. Et l’on accepterait avec délices de se dissoudre dans ce néant immense et frais, si l’œil ne s’inquiétait bientôt de ne rien discerner parmi tant de vapeurs éternellement ondoyantes. Il cherche en vain une forme, un contour, une ligne. Et quelle joie, quel hymne de reconnaissance et d’allégresse, quand le soleil perce soudain la pénombre, le soleil avec la chaleur, le soleil avec la clarté!…

Nos impressions furent pareilles, voilà plusieurs années, lorsque des amis nous montrèrent au piano la musique de M. Claude Debussy. Un brouillard laiteux nous aveugla dès les premières mesures. Et s’il nous souvient ici de notre stupeur, c’est que nous la constatons chez tous ceux qui abordent M. Debussy sans avertissement préalable. Ses partitions, grâce à leurs sonorités caressantes, causent d’abord beaucoup de surprise et beaucoup de plaisir, mais un effort prématuré d’analyse change bien vite le plaisir en malaise. Qu’on ne prétende pas les déchiffrer à livre ouvert, ni les comprendre sur-le-champ. C’est une sotte ambition. Sur la mer sans rivages où nous entraîne M. Claude Debussy, il est assurément des aubes limpides et des couchants plus fastueux que des apothéoses. Toutefois, pour goûter le chimérique voyage, il ne faut craindre aucun des hasards de la navigation, ni les écueils, ni les vents contraires, ni les tempêtes, ni surtout la monotonie des solitudes marines.

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