Aspect pittoresque du pays

Edmond Picard
Pour qui, partant de la Panne, au bord de la mer du Nord, irait à travers la Belgique jusqu'à la Baraque Michel dans les Hautes-Fagnes, à la frontière de Prusse, la variété serait grande et charmante pour les yeux comme pour le cœur. Quand, le dos tourné à la ligne monotone des côtes de la Flandre, on regarde les flots jaunâtres de la mer du Nord, presque toujours mouvants, presque toujours brumeux, ne changeant de ton qu'avec les caprices du ciel tourmenté qui les surplombe, si ce n'est pas la sérénité et la joie qu'on sent descendre en soi, c'est une rêverie austère et profonde qui semble mieux en rapport avec le drame de la vie. Quand, laissant ce spectacle, on se tourne vers l'intérieur et qu'on pénètre dans la ligne des dunes qui ourlent le rivage, le cœur s'apaise, mais reste ému devant l'horizon plus restreint des ondulations sablonneuses qui se succèdent, tantôt couvertes d'herbes dures et frissonnantes, tantôt nues, d'un jaune pâle et argenté, donnant à qui s’enfonce entre leurs plis l'impression du désert. Et lorsque, remontant sur leurs dernières croupes, on aperçoit tout à coup la campagne flamande, plate et indéfinie, se perdant au loin, bien loin, dans un brouillard violacé, avec ses premiers plans de pâturages, ses rangées d'arbres parfois si nombreuses qu'elles donnent l'illusion d'une forêt, étalant la gamme des verts dans des tons si intenses qu'il semble qu’une ondée vient de les aviver en les lavant; lorsque les toits rouges sur les blanches maisons rustiques piquent ce plantureux tapis et le relèvent, comme des nœuds sur une robe; que les clochers des villages se montrent pareils à des phares dans cet espace sans bornes, on se demande quel est le plus puissant pour toucher notre âme, de cet océan de verdure tranquille et reposé, ou de cet océan toujours mobile dont on entend derrière soi la clameur. L'Escaut aussi, là où la marée se fait encore sentir et où les bâtiments de mer labourent ses flots, séduit, non par la variété des aspects, mais par la grandeur de ses rives basses et gazonnées, ne laissant voir des arbres que la cime, des maisons que les toits. Ici encore, tout s'unit pour former une harmonie mélancolique. La bande limoneuse des eaux s'allonge comme un serpent sur la surface uniforme et verte des polders. Les bestiaux blancs, tachés de noir, marbrant les prés comme les voiliers marbrent le fleuve, semblent eux-mêmes rendus pensifs par la calme monotonie du spectacle.

Si alors, on pénètre dans le pays, on arrive bientôt à la région des gros villages où la propreté des Flandres éclaire le paysage par la blancheur laiteuse des habitations. De chacune de ces agglomérations, comme du moyeu d'une roue, rayonnent les chemins plats des campagnes. Ils se déroulent en rubans à travers les cultures fertiles, bordées d'aulnes laissant voir, çà et là, une terre grasse et foncée. Partout apparaissent, entre le feuillage, des maisons basses que le groupe principal semble avoir égrenées. L'esprit se repose dans une sensation profonde d'abondance tranquille et sûre d'elle-même. Pour qui cherche dans la nature une impression plus pénétrante encore de paix poétique, c'est dans la Campine qu'il faut aller, là où la zone des plaines vient se perdre en désert de sable sur lesquels les plantis de sapins plaquent leurs grandes taches sombres. La bruyère s'étale en nappes roses et odorantes au milieu desquelles s'endort, çà et là, un marais. Les routes tracées au hasard dans le terrain stérile développent au loin leurs sinuosités paresseuses. Les maisons sont pauvres et rares. L'isolement pèse sur le paysage silencieux. La plaine flamande prend fin. Nous voici en Brabant. Le sol se relève comme si une force souterraine le gonflait. Les premières collines restreignent l'horizon. Dans leurs flancs sont découpés les premiers chemins creux, aux berges abruptes et ombragées, aux ornières profondes. Les crêtes se chargent de bois où poussent en hautes futaies les hêtres.

Mais quand on avance sur les ondulations qui s'allongent, la grande culture de la Hesbaye se montre avec ses vastes surfaces sans arbres. Le paysage se ternit, et sa nudité amortit toute sensation. L'ennui va venir. Tout à coup le plateau se déprime, les plis s'y forment, se creusent en vallons; la roche perce les versants; des filets d'eau s'en détachent; des prés les bordent; les ombrages reparaissent et accompagnent au loin les ruisseaux qui, sans cesse augmentant, se gonflent en rivières rapides et murmurantes. C'est la descente vers la Meuse, vers les pays de Namur et de Liège. Qu'elle est belle la vallée profonde, où le fleuve roule, entre les superbes murailles de ses roches blanchâtres, des ondes qui ne perdent leur limpidité qu'après les orages ! L'âme n'est plus à la rêverie devant ce tableau pittoresque et vivant; vaillante, elle s'élève vers les émotions héroïques. Si, quittant ces bords, on remonte sur l'autre versant par une de ces routes qui traversent des champs où le terre devient à chaque étage plus sèche et plus pierreuse, on est bientôt frappé de l'étendue que prend l'horizon. Il s'étage en lignes indéfinies de collines rangées en amphithéâtre et que l'éloignement rend de plus en plus brumeuses. L'ensemble du paysage a l'apparence sévère et désolée d'une région déserte et pauvre; mais il est grand dans sa tristesse muette et tragique. C'est l'Ardenne, et jamais coeur viril ne l'a contemplée pour la première fois sans se sentir ému.

Flots, plaines, bruyères, collines, rochers, de tout ce qu'offre aux yeux la terre natale, c'est elle qui éveille le plus profondément ces sensations rêveuses et passionnées qui sont la haute vie de notre humanité. Et c'est à l'automne, quand le feuillage se rouille durant les nuits devenues plus froides, que cette impression poignante et douce pénètre le voyageur dans toute son âcre intensité. Il est la saison de l'Ardenne, comme l'été est celle du bord de la mer, comme le printemps est celle de la Campine, du Brabant et des Flandres.

Quand on prend pour base et pour point de départ la ligne presque droite que forme la Meuse entre Namur et Liège, avec Huy juste au centre, cette lente ascension mène peu à peu jusqu'aux parties les plus élevées du pays. Avec une logique apparente, elles sont marquées par trois lignes de parcours, légèrement ondulantes, parallèles à elles-mêmes et au tronçon de la Meuse que nous venons d'indiquer, coupant diagonalement le Luxembourg. Toutes trois présentent les mêmes caractères, ceux d'une chaîne de collines, vue de loin, se découpant à l'horizon en sommets arrondis s'élevant de distance en distance, séparés entre eux par des cols descendant en longues dépressions, se terminant brusquement par la crevasse d'une vallée escarpée et profonde. Le premier de ces cordons que l'on rencontre en arrivant de la Meuse est le plus élevé des trois. Partant de la Chapelle, en France, il passe au sud de Fumay, sur la Meuse, et atteint la frontière belge au plateau de la Croix-Scaille, descend sur la Lesse à Daverdisse, remonte à Saint-Hubert, s'incline sur Laroche où il touche l'Ourthe, se relève pour atteindre la Baraque de Fraiture, coupe l'Amblève à Stavelot, puis, quittant le sol de la Belgique, va former les hautes fagnes à Botranche, tout près de la Baraque Michel, non loin de Malmédy. La moyenne de ses sommets est de 568 m; le plus haut sur le territoire belge, la Baraque Michel, en a 674. La moyenne des dépressions entre les points culminants est de 274 m; à Laroche, il n'y en a que 211. Sur les cimes et le long des versants qui s'inclinent vers la moyenne Belgique, se déroule une longue ceinture de forêts, que rompent par intervalles des plateaux arides. A cinq lieues environ derrière cette première série de hauteurs, il en surgit une deuxième, d'élévation à peu près égale, entrant en Belgique au S. de Bouillon, mouillée par la Semois à Chiny, passant près de Neuchâteau, allant de là sur Bastogne et nous quittant non loin d'Houffalize, à Hachiville, en formant le col où devait passer le canal abandonné, destiné à relier la Moselle à la Meuse. Son point culminant, aux environs de Bastogne, a 548 m. Ici également, des bois presque continus accompagnent la ligne de faite, mais en arrière, formant à l'Ardenne une nouvelle guirlande de verdure et de solitude ombragée.

La troisième et dernière arête est la plus basse. A son tour, elle se profile à cinq lieues plus loin en moyenne. Elle coupe l'extrémité du Luxembourg, y pénétre entre Longwy et Virton, passant un peu à gauche d'Arlon où elle dresse son point culminant au Hirberg, à 464 m, et allant de là à Redange, puis à Vianden. Une troisième ligne de forêts en décore les versants au N. Ceux du S. mènent à une région de plaines qui terminent l'Ardenne et lui font une mare analogue à celle qui, sous le nom de Famenne, la limite vers les pays de Namur et de Liège. Des deux côtés, les grands bois cessent, les campagnes perdent leur aspect sévère, la culture apparaît plus fertile et la vie plus douce.



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