Un critique en avance sur son temps

Pierre Lasserre
Plus on le connaît, plus on s’indigne (si l’indignation en pareille aventure n’était naive) qu’une légende à laquelle, quoi qu’on en ait dit, il n’a nullement collaboré, dont il a souffert, et dont il arrive (je le sais, hélas !) qu’on soit innocemment dupe, lui ait composé je ne sais quelle figure d’excentrique et de bravache intellectuel. Excentrique ! ce penseur dont le caractère le plus profond est la santé, le bon sens, la sagesse; un bon sens joyeux et sonore à qui les plus majestueuses nuées philosophiques et politiques de son siècle n’en imposent pas et qui d’une seule irruption les balaye, comme une lame de fond balaye les hautes falaises, une sagesse, une « judiciaire » toute française, alliée (ce qui est ou fut très français aussi) à mille originalités de l’esprit et de l’humeur et qui, loin d’en être offusqué, les réduit à son service et fait feu de toutes ces originalités.

Mais, hélas ! il y a des époques où être sage, c’est être fou. Et Barbey d’Aurevilly fut ce fou-là. Tandis que la littérature romantique mettait sens dessus dessous les notions du bien et du mal, du beau et du laid, mendiant pour le désordre et l’anarchie dans les sentiments et dans la conduite, pour le laisser aller et la sauvagerie dans l’art, les palmes jusque-là dévolues aux triomphes de la discipline et de la règle et ne les obtenant que trop de la badauderie et de l’ahurissement publics, l’auteur des Œuvres et les Hommes s’obstinait à imprimer sur la figure (sur la mauvaise figure) des choses, à coups non de trique, mais de cravache (de sa cravache armoriée) leurs vrais et vieux noms en langue française. – Tandis que les arts littéraires, tombant dans un matérialisme byzantin, s’abaissaient, pour le choix des sujets, au niveau des âmes les plus pauvres et cherchaient leur unique fin dans des réussites toutes matérielles de la diction (l’art pour l’art !), cet étincelant artiste professait que la grandeur et la vérité des idées, la noblesse des sentiments sont l’âme même de la beauté. – Tandis que la critique, sous prétexte d’intelligence et de pénétration universelle, s’honorait d’une renonciation systématique à juger qui n’est que le pédantisme de l’insensibilité et de l’impuissance, il affirmait que la pensée qui ne juge pas et ne conclut pas n’est qu’une larve informe de pensée. – Tandis que l’histoire, appesantie par le fatalisme des philosophies allemandes, livrait de plus en plus ses opinions à la remorque des événements, il soutenait, en même temps que le pouvoir qu’a toujours une énergie humaine habile et appliquée au bon endroit de changer le cours des faits, le droit de la pensée et de la conscience à qualifier et à mépriser, s’il est méprisable, le fait accompli.

Par l’ensemble de ces opinions, que nous songeons non pas à énumérer, mais à caractériser, Barbey d’Aurevilly put bien, en son temps, se faire classer, lui aussi, parmi ces « prophètes du passé » qu’il admirait. Mais entre les idées alors triomphantes qu’il a combattues en beau risque-tout et jusqu’au cœur desquelles il a souvent fait pénétrer le fer rouge, il en est un grand nombre sur lesquelles commencent à se laisser voir d’affreuses rides. Son œuvre se rajeunit de leur décrépitude et l’on entend s’en élever le cantique de leur mort. Pour orienter le lecteur qui l’ignore, nous nous sommes placé sur le front avancé de sa doctrine. Car toutes ces positions polémiques se rattachent, comme les rayons au centre, à une philosophie et aussi à une foi. Ce n’est pas le lieu de remonter jusqu’à ce haut foyer des principes. Mais on conçoit bien que les traits sous lesquels nous le représentons ne sauraient appartenir, sous peine d’inconséquence, qu’à un esprit qui a pris parti sur les questions les plus générales qui se posent à l’intelligence de l’homme. À la santé mentale, au jugement droit et perçant qu’il tenait de sa bonne race, il avait ajouté le fruit d’études philosophiques incomplètes, mais très fortes en certaines parties. Il aimait juger les systèmes des philosophes, et il s’est montré terrible pour les métaphysiciens allemands. Mais si on put lui reprocher d’user avec eux d’une justice foudroyante et sommaire, il pourrait, lui, demander maintenant avec orgueil ce qu’a donné à la balance du grand juge, le Temps, la liquidation de ces rêveries accablantes et fameuses.

Devancer le temps (et sur combien de points ne découvrira-t-on pas qu’il le devançait !) voilà le grand signe de l’autorité chez le critique. Et c’est sur ce trait superbe : l’autorité, qui demeure le trait dominant de sa physionomie, que j’arrêterai cette trop rapide et très humble esquisse.

Autres articles associés à ce dossier

Impression littéraire

Robert Vernon


Jules Barbey d'Aurevilly

Paul Verlaine


Barbey d’Aurevilly critique

Remy de Gourmont

À propos de: Les Œuvres et les Hommes (IIe série : XIXe siècle); La Littérature épistolaire, par Barbey d’Aurevilly (Lemerre, éditeur

À lire également du même auteur




Articles récents

  •  

    Les mots ont une vie eux aussi

    Pierre Biron
    Les mots naissent, évoluent dans leur structure, se répandent, accouchent d’un autre sens, livrent vérités ou m

  •  

    Lovelock James

    Jacques Dufresne
    James Lovelock est né le 26 juilllet 1919; il est mort le 26 juillet 2022. Gaia a mauvaise presse en cet automne 2022 en raison de la conceptio

  •  

    Culture médicale: un ABC

    Jacques Dufresne
    La culture médicale est la première condition de l'autonomie des personnes face à un marché de la santé o&ugrav

  •  

    Gustave Thibon, un Nietzsche chrétien

    Jacques Dufresne
    On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’af

  •  

    Pause ton écran

    Jacques Dufresne
    À propos du site Pause ton écran, consacré à des mises en garde contre la dépendance aux écrans et de Cather

  •  

    Ottawa n'est pas Rome

    Marc Chevrier
    Pourquoi le français n’est-il pas au Canada ce que le grec fut à Rome? Une version espagnole suit.

  •  

    L'inflation généralisée

    Jacques Dufresne
    L’inflation, un mal multiforme et universel ? Le premier sens que le CNRTL donne au mot est  médical : enflure, inflammation. L

  •  

    Pâques et les calendriers

    Jacques Dufresne
    Notre attention a besoin d’être tirée chaque jour vers le haut, et vers le zénith lors de grandes fêtes comme Pâ