Le «vrai» nom de la post-vérité

Joël Decarsin

Trump, icone de la société technicienne. De l’usage du préfixe post,  pour cacher ce que l’on ne saurait voir : la souveraineté de la technique, l’efficacité devenue sa propre fin.

La quasi-totalité des commentaires au sujet des événements du Capitole traitent des médias sociaux, de la légitimité à les réguler, du nombre d’infox y circulant et du fait que l’un de leurs principaux propagateurs a été le Président des Etats-Unis. Et voilà que resurgit l’expression qui avait fait fureur lors de l’élection de celui-ci : « post-vérité ». Une semaine après les émeutes, j’ai notamment découvert ces mots dans le New York Times : « la post-vérité, c’est le pré-fascisme, et Trump a été notre président post-vérité ». J’aurais volontiers mis ce genre de propos sous le registre de l’émotion s’il n’avait émané d’un intellectuel réputé, qui plus est spécialiste de l’holocauste, Timothy Snyder [1]. Je me suis demandé : si les Etats-Unis sont si proches de la dictature, comment un grand historien peut-il désigner cela autrement que par une énième expression en « post » ?

Et c’est alors que je me suis souvenu d’une remarque que faisait Jacques Ellul dans les années 1970, commentant le succès de la formule « société post-industrielle », initiée par les sociologues Daniel Bell et Alain Touraine : « il me parait bien remarquable qu'à l'époque où l'on développe l'usage des mathématiques dans les sciences humaines, on puisse employer des vocables aussi imprécis et insignifiants. "Post-industriel", cela veut dire que l'on a dépassé le stade industriel. Soit, mais après ? En quoi cela donne-t-il le moindre caractère, la moindre idée de ce qu'est notre société ? A quelqu'un qui n'en saurait rien, on peut définir assez exactement ce qu'est la machine, l'industrie, donc la société industrielle. Mais comment donner un contenu à un post ?  [2] ». En lieu et place de « société post-industrielle », Ellul proposait depuis longtemps l’expression « société technicienne », voyant dans l’ensemble des techniques, plus exactement la place qui leur est conférée dans l’imaginaire collectif, la force la plus déterminante à l’œuvre dans notre société.

Que penser alors de cette « post-vérité » ? Pour paraphraser J.K. Rowling, qui donc est « Celle-dont-il-faut-taire-le-vrai-nom » ? Avant de proposer une autre formulation, j’avance deux hypothèses. La première est que les médias sociaux ont servi de tremplin à Trump du fait que, plus qu’aucun autre type de propagande, ils permettent non seulement de créer un niveau de proximité extrême entre propagandistes et propagandés mais offrent aux propagandés l’occasion d’assouvir eux-mêmes leur volonté de puissance en devenant propagandistes à leur tour.[3] Les déplacements erratiques des émeutiers dans le Capitole sont en quelque sorte une incarnation grandeur nature des multiples inepties et mensonges colportés sur les médias sociaux, toutes ces dernières années. Ceci non seulement en raison de l’usage déviant qui en est fait mais du fait même de leur démocratisation. Ma seconde hypothèse est plus radicale : le problème ne vient pas tant du fait que les réseaux sociaux sont en accès libres que de la démocratisation de l’ensemble des procédés techniques.

En 1987, soit bien avant les réseaux sociaux, Ellul écrivait : « un nombre de plus en plus grand d'entre nous accède à la possession d'instruments qui peuvent nuire aux voisins. Des moyens qui, autrefois, étaient réservés à des puissants, des riches et constituaient leur privilège sont maintenant à la portée de tous. Cela nous paraît naturel, c'est une démocratisation du confort, du bien-être, une élévation du niveau de vie, et vu sous cet angle optimiste, c'est très bien. Mais c'est en même temps la démocrati-sation du mal que l'on peut se faire à soi-même et aux autres. L'homme de notre société n'est assuré-ment pas plus mauvais que celui des siècles passés mais il a maintenant des moyens qui le rendent redoutable [4] » Il importe ici de réaliser de quelle façon la démocratisation de la technique et celle du mal sont des phénomènes étroitement liés. Dans les années 1960, Hannah Arendt s’est attirée les plus vives critiques quand, partant du procès d’Eichmann, elle a prétendu que le monde entier était gagné par la « banalité du mal ». Son constat était remarquablement juste mais, hélas, son argumentaire trop partiel : la « banalisation du mal » n’est effective que parce que l’humanité toute entière sacralise la technique et que cette sacralisation s’opère de façon totalement inconsciente.

Ellul n’a probablement pas assez précisé ce qui différencie un acte d’adoration (conscient) et un processus de sacralisation (inconscient). J’y vois du reste l’une des principales raisons pour laquelle sa pensée reste encore aujourd’hui globalement incomprise. Mais je lui donne entièrement raison quand il indiquait comment la seule valeur qui l’emporte désormais, celle qui élimine toutes les autres, celle qui constitue le fondement même de l’idéologie technicienne, c’est l’efficacité. Dans ces conditions, la question de la démocratisation du mal ne peut fatalement rester qu’un impensé : peu importe qu’une chose soit bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, seul importe le fait qu’elle soit efficace. Or s’il faut bien reconnaître une qualité à Donald Trump, c’est son efficacité : méprisant la presse comme n’aurait jamais osé l’imaginer aucun de ses prédécesseurs, il a occupé la Maison-Blanche pendant quatre ans sans interruption. Simplement, ce 6 janvier, il n'a absolument pas intégré le fait que, si les spectateurs de télé-réalité ont l’impression que ce qu’ils voient est plus vrai que ce que leur procurent les fictions classiques, prenant ainsi leurs désirs pour des réalités, les acteurs, eux, savent pertinemment que tout est pipé. Il est ainsi fort probable que, dans l’espace disponible de cerveau dont il disposait ce jour là, Trump n’ait jamais envisagé que les manifestants se prendraient à son jeu au point de pénétrer en force dans les lieux. Pour le cas où il n’ait pas envisagé l’émeute, son inconscience ne le disculperait pas, bien évidemment, mais elle renverrait  alors à une inconscience collective à l’endroit de ce qu’Ellul entendait par « la technique ». 

L’essor du complotisme résulte de la sacralisation de la technique mais celle-ci ne s’exprime pas seulement par une survalorisation des artefacts, tels le cellulaire, mais aussi par de multiples discours idéologiques, bien au delà de la classique logorrhée technophile : l’intelligentsia de gauche, aux Etats-Unis, endosse en particulier une énorme responsabilité. Depuis plusieurs décennies, la « french theory » sévit dans les universités et, avec elle s’est érodée l’idée même de vérité : elle portait le rêve de tout « déconstruire » ?... ce rêve est devenu réalité. Les Gilets jaunes et émeutiers du Capitole croient s’opposer aux élites ?... ils en incarnent la parfaite continuité. La « french theory », c’est « l’esprit de la Technique », comme autrefois l’éthique protestante fut celui du capitalisme (Weber).

Pour autant, ce serait une très grave erreur de diaboliser les médias sociaux : ceux-ci permettent parfois une libération de la parole sur des points cruciaux jusqu’alors tabous, je pense en particulier au phénomène MeToo. Mais force est d’admettre que, même dans ce cas, l’émotion est privilégiée à la réflexion et que la parole en question relève du cri et non du discours critique. Et l’on est bien obligé de constater que lorsqu’ils sont utilisés pour disqualifier l’esprit critique, ils sont d’une dangerosité inégalée (ô combien l’adjectif « toxique » est alors justifié !). Par un effet énantiodromique, ce n’est plus le consentement qui est fabriqué, comme aux temps de Noam Chomsky, mais au contraire, et par pure réaction, le soupçon et le mensonge dans toute leur splendeur. C’est donc perdre son temps que de cogiter encore sur la question des usages de la technique (par exemple se demander s’il est légitime ou non que Twitter censure le Président des Etats-Unis) : ce n’est pas sans intérêt, bien sûr, mais totalement secondaire au regard des vrais enjeux. De même, convoquer les sciences cognitives et disserter à l’infini sur le biais de confirmation, c’est encore céder aux sirènes de la rationalité technicienne pour éviter une fois de plus les questions qui fâchent, celles de l’éthique.

Il est grand temps de réaliser comment l’idéologie technicienne façonne l’idéologie capitaliste. Ainsi, autant il est nécessaire d’établir des liens de cause à effet entre la déforestation et les pandémies, type Covid, autant il est attristant de constater que la déforestation elle-même reste quasi- unanimement perçue comme la résultante d'une soif de profit (ce qu’elle est, je n’en doute pas) alors qu’elle est d'abord une application parmi mille autres de la loi de Gabor : "ce qui est techniquement possible sera forcément fait un jour". Au lieu d’ânonner « on n’arrête pas le progrès », on ferait bien de se demander pourquoi on est devenu incapable de l’arrêter. Et l’on serait bien inspiré d’admettre que la prolifération des écrans et des claviers ne pollue pas seulement la planète mais aussi, bien avant elle, le psychisme de ses habitants, du moins dès lors qu’ils s’évertuent à croire naïvement que ces médias constituent un support idéologiquement neutre. Les choses iraient juste un peu mieux si bon nombre de philosophes et de journalistes cessaient de se raccrocher désespérément à cette formule creuse et absurde, ère post-vérité, et convenaient enfin que, depuis plusieurs décennies, nous évoluons dans l’ère technicienne

Joël Decarsin


[1] Timothy Snyder, « L’Amérique au bord de l’abîme au bord de l’abîme », The New York Times, 13 janvier 2020
https://www.nytimes.com/fr/2021/01/13/magazine/trump-capitole-fascisme-racisme.html

[2] Jacques Ellul, le Système technicien, 1977. 2ème édition, Le cherche-midi, p. 7-8

[3] Joël Decarsin, « De la fabrique du consentement à celle du soupçon », Sciences Critiques, 20 janvier 2021
https://sciences-critiques.fr/de-la-fabrique-du-consentement-a-celle-du-soupcon/

[4] Jacques Ellul, Ce que je crois, Grasset, 1987, p. 82-84

Extrait

La seule valeur qui l’emporte désormais, celle qui élimine toutes les autres, celle qui constitue le fondement même de l’idéologie technicienne, c’est l’efficacité.




En marge de la Conférence de Glasgow