À la recherche des soins perdus

André Roy

Au terme de 52 ans de présence dans le réseau, dans une liberté totale, sans préjugés, André Roy dresse un bilan personnel des traitements gagnés et des soins perdus au cours d’une succession de réformes dont les aspects positifs, incontestables, ne suffisent plus à faire l’unanimité. Avec l’aide de l’historien Michel Lessard, il évoque au départ des scènes inspirantes dans la vie quotidienne de nos premières religieuses hospitalières.  Vers la fin du livre, après avoir souligné les méfaits de la technocratie étatique et syndicale, il emploie le mot effondrement à propos de la réforme Barrette, pour dresser enfin une liste de recommandations. Elles feront l’unanimité, du moins parmi ceux  qui savent que la noirceur d’avant la révolution tranquille enfermait un peu de cette lumière et de cette chaleur dont nous avons tant besoin en ce moment

Voici deux estraits du livre dont on trouvera la version intégrale au fomat PDF ci-après.

Les religieuses fondatrices

La seule mention de santé nous met rapidement en lien maintenant avec une notion d’organisation, de structure et même de corporatisme. La santé c’est : le médecin, l’hôpital, le ministère, le gouvernement; bref, ce qui représente une certaine structure.

Pourtant, les premières références en matière de soins ont été les communautés religieuses. L’histoire nous enseigne que les Jeanne Mance, Marguerite Bourgeois et Catherine de Saint-Augustin, pour ne nommer que celles-là, ont non seulement contribué à l’éducation mais aussi à l’accueil et aux soins de nos ancêtres dans le besoin. C’était peut-être rudimentaire, mais disons que nos actuels gouvernements sont définitivement redevables aux communautés religieuses d’avoir joué ce rôle de précurseur en matière de soins de santé.

Ces dernières, en effet, ont écrit le premier chapitre de notre réseau public de santé. Déjà, le 1er août 1639, trois sœurs des Augustines de la Miséricorde-de-Jésus arrivent à Québec à bord du navire Saint-Joseph, en provenance de Dieppe, pour fonder l’Hôtel-Dieu de Québec. En 1692, c’est l’ouverture d’un hôpital pour malades chroniques, personnes âgées et malades mentaux dans le premier monastère des Récollets. Puis vinrent l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur de Jésus (1873), l’Hôtel-Dieu de Lévis (1892), l’Hôpital de Chicoutimi (1918), l’Hôpital de Gaspé (1926).

Si, en France, comme dans toute l’Europe, l’hôpital était réservé aux pauvres, puisque les gens aisés recevaient la visite de leur médecin à domicile, à Québec, les riches bourgeois, les officiers et les ecclésiastiques ne peuvent pas consulter de médecins comme ils l’auraient fait en France. Ainsi, dans la maladie, tous se font mener à l’Hôtel-Dieu.

Cet isolement des religieuses et l’absence de médecins ont obligé les religieuses à développer rapidement une compétence clinique autonome. C’est la sœur apothicaire que l’on venait consulter, même en externe, et en provenance de contrées lointaines. Ceci constituait une première qui n’avait pas son équivalent en France. Ce caractère unique d’autonomie et d’universalité des soins marquera l’institution dans son évolution future de façon significative.

Ce qui caractérise davantage la présence religieuse dans la santé c’est le rôle central que joue le respect du malade dans les soins à donner. Et ceci se traduisait souvent par des règlements, par exemple à l’heure du repas, les Augustines pénètrent en rang dans la salle des malades. Les plus jeunes d’abord. La supérieure entre la dernière et se place derrière la table où sont disposés les plats de service. Chaque religieuse se range devant le lit de son malade et s’incline profondément devant lui en signe de respect. Elle lui lave les mains, lui apporte la nourriture et l’aide à manger. D’autres règlements reviennent sur ce sujet du respect du malade : l’Augustine doit avoir un visage doux et joyeux, une promptitude remplie d’allégresse, évitant l’insensibilité au mal d’autrui que la longue fréquentation des malades a coutume d’engendrer si on n’est pas sur ses gardes, prenant des sentiments tendres et pleins de compassion en telle sorte que les malades sachent que nous les servons sans dégoût, ainsi plutôt avec plaisir, pour longue et fâcheuse que puisse être sa maladie. Donc, une présence remarquée par une mission de services aux personnes mais aussi par une qualité d’organisation structurée, à savoir : des horaires permettant d’assurer toujours des présences nécessaires, un rôle particulier dévolu à chacune (sans chapeau syndical), le respect du silence alors que le personnel chuchotait pour ne pas indisposer les malades et que tout était fait pour éviter le bruit néfaste à l’évolution des malades, la propreté.

Au sujet de la propreté, les religieuses ont toujours été reconnues pour les soins d’hygiène donnés aux malades et pour la propreté éclatante de leurs salles. Les Augustines, par exemple, sont invitées par leur constitution et leurs règlements à n’avoir qu’un seul luxe, celui de la propreté, laquelle doit être exquise. Elles doivent prendre soin de se laver fréquemment les mains. Plus précisément : « Le devoir de la religieuse est de pourvoir et de prendre garde à tout ce qui touche l’hôpital, de tenir le fort net, de faire brûler parfois quelques parfums, de faire vider au plus tôt les immondices, ouvrir en son temps les fenêtres pour prendre l’air, de ne jamais laisser trainer aucun linge. ».

Nous avions ainsi hérité d’une philosophie unique de distribution de soins dont nous aurions eu tout avantage à nous inspirer. Les religieuses ont contribué activement à construire les bases du système de santé au Québec en tant que propriétaires, gestionnaires d’hôpitaux, infirmières et pharmaciennes. L’avons-nous maintenue, améliorée ou l’avons-nous laissée se détériorer ?

Les recommandations

La qualité des soins et des services sera celle dont le personnel pourra s’approprier sur une base personnelle. Il en sera ainsi si le ministère de la Santé et des Services sociaux se concentre sur les besoins des usagers au lieu des structures et des beaux organigrammes.

Dans cette perspective :

  • Le maximum de postes à temps partiel devrait être converti en temps plein pour assurer une stabilité d’emploi et offrir un attrait pour l’exercice de la profession d’infirmier et d’infirmière ;
  • Le ratio soignant/personnes âgées en RPA et en CHSLD devrait être revu pour assurer des soins décents et de qualité à cette clientèle ;
  • Chacun de ces établissements de soins de longue durée d’importance devrait compter sur la présence d’un commissaire aux plaintes et à la qualité des services sur place pour assurer à ces clientèles démunies et à leurs familles une garantie de soins de qualité ;
  • Les 34 créations ministérielles de soins et de services devraient disposer d’un nombre suffisant de commissaires aux plaintes et à la qualité des services et de commissaires adjoints, au lieu de professionnels syndiqués, pour assurer un traitement impartial et objectif des plaintes ;
  • Ces commissaires et commissaires adjoints devaient avoir un pouvoir coercitif, et non plus de recommandation, quant aux correctifs à apporter dans les soins et les services, sauf peut-être pour les considérations financières.

S’il devait y avoir une autre réforme de notre système de santé, elle ne devrait pas être laissée uniquement entre les mains d’un ministre de la Santé et des Services sociaux et des technocrates du ministère, mais être issue d’une large consultation des instances concernées par les soins et les services.

 

 



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En marge de la Conférence de Glasgow