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    L'Encyclopédie sur la mort



    Guerre et paix - Réflexions éthiques

    Traditionnellement la guerre a été associée à la nature des relations humaines qui sont, par définition, conflictuelles. Héraclite*, philosophe de la Grèce antique*, estimait déjà que chez les humains tout arrive par conflit et nécessité. «Polémos est le père de toutes choses, de toutes le roi ; et les uns, il porte à la lumière comme dieux, les autres comme hommes ; les uns, il les fait esclaves, les autres, » (DK 53)

    À l’instar de «l’enfant jouant qui déplace ses pions et à qui appartient la royauté» (DK 52), Polémos (combat, conflit)) exerce, lui aussi, son pouvoir royal. Il est le père qui traverse le temps et engendre toujours de nouveau les dieux et les hommes en les mettant inéluctablement en conflit les uns avec les autres. Héraclite présente donc le conflit comme un phénomène récurrent qui domine les relations entre les hommes. Les vainqueurs accèdent à la liberté et sont élevés parfois jusqu’à la puissance divine, tandis que les vaincus sont abaissés jusqu’au rang d’esclave. Le maître vainqueur fait sa propre loi et contraint l’esclave de s’y soumettre. Un nouveau conflit armé, cependant, peut renverser cette hiérarchie. Les humains montent dans l’échelle sociale et en descendent au rythme d’un va-et-vient entre les extrêmes.

    La guerre*, «roi et père de l'humanité», serait donc inéluctable. Ne pouvant ou ne voulant plus s'entendre pour régler un conflit par la négociation, une puissance, généralement la plus forte et la mieux préparée, ou des puissances alliées déclarent la guerre à une ou à plusieurs autres puissances. Selon le célèbre théoricien de la guerre et militaire prussien Karl von Clausewitz, la guerre est «la continuation d'un rapport politique, qui se fait par d'autres moyens». Au lieu de poursuivre le règlement du conflit par des moyens diplomatiques, on cherche à le régler par les armes.

    Le caractère irrationnel de la guerre
    Un adage de la Rome antique dit: «Si tu veux la paix, prépare la guerre.» Or, l'histoire nous apprend que ceux, qui préparent la guerre finissent toujours, ou presque toujours, par la faire. Georges Bouthoul, sociologue de la guerre, préfère l'expression: « Si tu veux la paix, connais la guerre.» Connaître la guerre, c'est chercher à comprendre ses causes, qui sont de tous ordres, autant social et économique que psychologique et culturel: l'instinct de survie d'une nation pliée sous le joug de l'oppresseur, la surpopulation d'un pays et son manque de ressources naturelles, la cupidité financière, le lobbying des fabricants d'armes sans scrupule, l’impérialisme et les idéologies politiques et religieuses, l'ethnocentrisme, la haine et la vengeance. Comme on peut le voir, toutes ces raisons sont loin d'être de l'ordre de la raison.

    Connaître la guerre, c'est aussi anticiper ses effets, qui sont par ailleurs très difficiles à prévoir. L'ignorance de l'avenir et l'incertitude qui en résulte enlèvent à la guerre beaucoup de sa rationalité et de sa légitimité. Connaître la guerre, c'est ne plus vouloir la faire. Dulce bellum inexpertis s'exclame Érasme *: la guerre est douce à ceux qui ne l'ont jamais éprouvée. La guerre paraît un jeu à ceux qui n'en ont pas étudié les facteurs politiques et démographiques, ni exploré les passions et les pulsions, génératrices des conflits armés. Elle paraît inoffensive à ceux qui ne mesurent pas avec toute la rigueur requise ses résultats en termes de bénéfices et de dommages pour l'humanité présente et à venir. Le chemin de la paix est un chemin de vérité, pensait Ghandi, car celui qui cherche effectivement la vérité ne peut pas demeurer violent longtemps.
    La guerre est, pour une bonne part, une aventure irrationnelle, car elle échappe à notre effort et à notre désir de connaissance. Elle donne raison au plus fort et à celui qui estime qu'il a le droit de son côté. Elle est la consécration de la force, car la victoire appartient au plus fort, qui n'est pas par principe le plus juste. En écrasant le plus faible, elle ne règle pas pour autant le conflit, qui persiste même après la cessation des combats. Ainsi, avec le recul du temps, on admet aujourd'hui communément que la Grande Guerre (1914-1918) a été une entreprise irrationnelle. Raymond Aron estime que la connaissance de la nature de ce conflit a échappé à tous ceux qui s'y sont engagés. Dans son Histoire de l'Allemagne, André Maurois écrit: «C'était un acte de folie collective. La civilisation occidentale se suicidait. Unies, les puissances européennes dominaient le monde et lui assuraient la paix. Elles allaient ensemble vers plus de bonheur et de justice. Divisées, elles se perdaient. La guerre de 1914 fut une guerre civile. Un peu d'intelligence et de conciliation l'auraient facilement évitée.»

    Que dire alors de la Seconde Guerre (1939-1945), de ses bombardements des centres urbains, de ses représailles nucléaires qui ont semé la terreur et la mort parmi la population civile et dont les non combattants, femmes, vieillards et enfants ont été les victimes? Lorsqu'on lit l'histoire de la Seconde Guerre, on ne peut qu'être stupéfait par l'inertie et la faiblesse des négociations entre les États alliés eux-mêmes et avec l'ennemi. Que penser de la souffrance que subiront, par les bombardements, les diverses communautés ethniques qui composent le peuple irakien et qui se déchirent, déjà écrasées par l'embargo et par les multiples exactions commises par le régime de Sadam Hussein? Que penser de l'avenir de l'Irak, décimé par une guerre éventuelle, de sa reconstruction matérielle et institutionnelle, sociale et culturelle? Comment préserver le patrimoine mondial dont l'Irak, comme berceau de la civilisation, est constitué le gardien? Comment préserver une ville comme Bagdad, appelée autrefois «maison de la paix» et dans laquelle fut fondée en 832 par Je calife al-Ma'mûm « la maison* de la sagesse»? L'administration Bush ne fait jamais mention de l'influence de Bagdad comme lieu de transmission de la philosophie, des mathématiques et de la médecine sur j'essor des sciences dans le monde occidental.

    La «guerre juste», principe devenu obsolète
    La théorie de la guerre juste a deux volets: le droit de la guerre (jus ad bellum) et le droit dans la guerre (jus in bellum). Le droit de la guerre répond à la question : quelles sont les conditions qui rendent une guerre juste? Le droit dans la guerre se rapporte à la conduite des hostilités. Une guerre est juste si elle est déclarée par une autorité compétente, menée pour une juste cause, dans une intention juste, à l'aide de moyens proportionnés aux fins poursuivies et constituant un dernier recours avec un espoir raisonnable de succès. Le droit dans la guerre repose sur quatre principes. Le premier est celui de la proportionnalité (lié au principe du double effet) : les mauvais effets, non intentionnels et non directement visés, appelés si froidement «dommages collatéraux» même s'ils exterminent des villages ou des familles entières, ne l'emportent pas sur les bons effets (la libération d'un peuple ou le rétablissement de la justice). Le deuxième est celui de la discrimination: interdiction d'attaquer directement les non combattants et les préposés au ravitaillement, bon traitement des prisonniers et de la population civile, conservation du patrimoine de l'humanité et artistique. Le troisième concerne l'utilisation d'une force minimale: seule la force nécessaire pour atteindre des objectifs militaires est permise. En quatrième lieu, il y a le principe de la non-utilisation des armes interdites, les armes nucléaires, biologiques ou chimiques.

    Tous ces beaux principes volent en éclats dans la configuration internationale contemporaine. Les conditions d'une guerre juste ne sont jamais et de pourront jamais être satisfaites dans la pratique. N'est-ce pas significatif que l'encyclique Pacem in terris de Jean XXIlI, entièrement consacrée à la paix, ne mentionne nulle part le principe de la guerre juste? Que penser alors en 2003 d'une guerre nécessairement totale, lorsqu'on contemple d'une part toutes les formes de destruction massive disponibles un peu partout sur le globe et, d'autre part, la menace du terrorisme mondial! Celui-ci ne sera pas éradiqué par la guerre, bien au contraire, il s'aggravera. Il pourra frapper n'importe où et n'importe quand. Les militants qui en sont les auteurs considèrent la population civile non pas comme une «victime», mais comme un acteur «complice» du système «impie» qu'ils veulent combattre.

    Seul le principe de la résistance collective à l'agression armée ou de la légitime défense collective pourrait justifier une guerre, si toutes les possibilités d'un règlement pacifique avaient été épuisées et si la probabilité de succès était fondée. Ce serait une éthique de détresse dans une situation de détresse. Ce principe n'est pas à confondre avec le nouveau principe de «guerre préventive», évoqué par l'administration Bush dans le conflit qui ['oppose à l'Irak. Primo, ce principe n'a jamais été discuté ni approuvé par la communauté internationale. Secundo, une guerre ne préviendra pas une destruction massive des populations, mais elle l'accomplira. Tertio, elle n'évitera pas le pire, car elle le provoquera et le stimulera. Le pire, c'est l'embrasement de tout le monde arabe et musulman du Proche et du Moyen-Orient contre l'Occident au détriment des uns et des autres, la division de l'Occident.

    Le principe du règlement pacifique obligatoire des conflits internationaux
    Dans la conjoncture présente, la paix devient un impératif éthique. Les esprits réclament de plus en plus l'abolition de la loi de la guerre. Il nous paraît opportun de nous rappeler le discours du pape Paul VI à l'O.N.U en 1965: «N'est-ce pas surtout dans ce dessein qu'est née l'Organisation des Nations Unies: contre la guerre et pour la paix? Écoutez les paroles lucides d'un grand disparu, John Kennedy, qui proclamait: L'humanité devra mettre fin à fa guerre, ou c'est la guerre qui mettra fin à l'humanité. Il n'est pas besoin de longs discours pour proclamer la finalité suprême de votre Institution. Il suffit de rappeler que le sang de millions d'hommes, que les souffrances inouïes et innombrables, que d'inutiles massacres et d'épouvantables ruines sanctionnent le pacte qui vous unit en un serment qui doit changer l'histoire future du monde: jamais plus la guerre, jamais plus la guerre! C'est la paix, qui doit guider le destin des peuples et de toute l'humanité!»
    « Jamais plus la guerre! », à cause du mal infligé aux acteurs et aux victimes. Les guerres entraînent des préjudices irréparables et des souffrances excessives, autant chez les gagnants que chez les perdants. Elles favorisent le renforcement du pouvoir de l'État et menacent les libertés civiles. Elles exercent un effet corrupteur sur l'ethos des sociétés, elles créent un climat de violence et de vengeance, de vol et de pillage, de démolition du patrimoine. Elles rendent, comme écrit Nietzsche*, «le vainqueur stupide et le vaincu méchant.» Elles nous entraînent dans la spirale infernale des représailles sans fin et toujours plus destructrices de la vie et des institutions. L'après-guerre est fort difficile à gérer en termes de reconstruction du tissu social et des structures des communautés directement touchées par la guerre.

    La norme du règlement pacifique obligatoire se trouve pour la première fois dans l'article premier de la Convention de La Haye du 18 octobre 1907 ainsi que dans Je Pacte de la Société des Nations. Elle est reprise et explicitée par le Pacte Briand-Kellogg ou Pacte de Paris de 1928. La Charte de la S.D.N. la définit comme suit: « Les parties à tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales doivent en rechercher la solution, avant tout, par voie de négociation, d'enquête, de médiation, de conciliation, d'arbitrage, de règlement judiciaire, de recours aux organismes ou accord régionaux, ou par d'autres moyens pacifiques de leur choix.» (article 33) En plus, le communiqué final de la Conférence Afro-asiatique de Bandoeng en 1955 fait du règlement pacifique obligatoire l'un des dix principes de la coexistence.

    Le désarmement, théoriquement objectif premier du Conseil de sécurité, ne peut pas se faire d'une manière unilatérale. Il doit être consenti par des accords internationaux, il doit être progressif et général. Il doit s'étendre à toutes les espèces d'armes, anciennes et nouvelles, et plus particulièrement aux armes bactériologiques, chimiques et nucléaires. Il doit être accompagné de contrôles et d1nspections efficaces. Il est un devoir éthique de tous les États, pas seulement de l'Irak et de la Corée du Nord, mais aussi de l'Europe et des États-Unis. Le désarmement matériel intégral n'est pas possible sans une volonté politique très ferme et doit s'appuyer sur un désarmement moral qui atteigne les âmes. Utopie? Oui, comme critique du présent et anticipation de l'avenir! Angélisme? Non! « La belle âme» qui refuse de se «salir les mains» (Jean-Paul Sartre) ? Non! Mais exigence éthique sévère! C'est pourquoi Karl Jaspers* proposait, après la Seconde Guerre, une conversion éthico-politique en profondeur pour tous les peuples.

    Le règlement pacifique des conflits n'est pas une forme de faiblesse, de fuite ou de lâcheté. Il réclame du courage et une disponibilité à sacrifier des intérêts nationaux pour maintenir la paix. C'est la capacité de résister à toute forme d'impérialisme et d'hégémonie. C'est la sagesse contre la bêtise, la patience contre la paresse, c'est l'imagination contre la rationalité instrumentale, le respect de la vie humaine contre la violence armée. La guerre est une décision paresseuse, car elle n'épuise pas toutes les possibilités offertes pour trouver des solutions à un conflit. La guerre est une insulte à l'intelligence humaine. Une attitude pacifique n'est pas l'inaction ou l'inertie des hommes bons. D'abord, le mal ne se trouve pas chez les uns et le bien chez les autres. Puis, la négociation, la diplomatie, la réflexion, la médiation, le dialogue, la communication, l'aide humanitaire, la coopération économique et scientifique et les échanges culturels sont des formes d'action beaucoup moins destructrices que la force brutale des armes.

    II y a un grand prix à payer pour la paix, mais ce prix n'est pas la mort des ennemis ni même la mort des jeunes soldats que nous envoyons au combat et à qui nous imposons le martyre* sinon une désillusion ou des troubles physiques et psychiques pour le reste de leur vie. Le prix à payer pour la paix, c'est la lente et laborieuse acquisition d'une connaissance suffisante de la culture et de la civilisation, de la religion et de l'histoire, de la littérature et des arts, de !'ethos et de l'univers symbolique du pays avec qui nous sommes en conflit. La paix est une œuvre de construction jamais achevée, toujours à parfaire, qui réclame une grande ouverture de l'esprit autant que des méthodes ou des techniques de communication et de coopération. Elle est une œuvre d'éducation et de raffinement des consciences, individuelles et collectives.

    La paix perpétuelle et universelle
    Le projet de paix perpétuelle, lancé dès 1713 par l'Abbé de Saint-Pierre et renouvelé par Jean-Jacques Rousseau* en 1761, a été développé plus rigoureusement par Emmanuel Kant* en 1795. Optimiste, croyant fermement dans la bonté foncière de la nature humaine, Emmanuel Kant ose espérer l'achèvement de la culture de guerre et l'avènement «Dieu sait quand », dit-il, d'une culture de paix salutaire et éternelle. « Un jour enfin, en partie par l'établissement le plus adéquat de la constitution civile sur le plan intérieur, en partie sur le plan extérieur par une convention et une législation communes, un état de choses s'établira qui, telle une communauté civile universelle, pourra se maintenir par lui-même et qui construira la paix.

    Thomas Hobbes estime, d'une part, que le conflit est inhérent à la nature humaine («l'homme est un loup pour l'homme») et, d'autre part, que la paix est une obligation interne à tout esprit. Le devoir fondamental de tout homme est de tendre à la paix, de «s'efforcer à la paix». Suivons son argumentation. Selon sa doctrine du «droit de nature», chaque homme a la liberté de faire tout ce que son propre raisonnement perçoit comme le moyen le plus approprié pour la préservation de sa propre nature. La destruction d'autrui est le meilleur moyen de sa propre conservation. Cependant, le «droit de nature» de chacun est contredit par le « droit de nature» de l'autre. Si j'ai le droit de détruire l'autre, celui-ci a lui aussi le droit de me détruire et je ne pourrai plus maintenir ma conservation. La paix deviendra donc une règle d'action qui interdît à l'homme de se servir du «droit de nature». Hobbes en conclut que «il ne peut jamais se faire que la guerre préserve la vie, et que la paix la détruise.»

    Au sujet de la guerre et de la paix, Nietzsche corrige Nietzsche. En effet, Zarathoustra proclame: «Vous dites que c'est une bonne cause qui sanctifie même la guerre? Je vous dis: c'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause. La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l'amour du prochain.» Par contre, il rêve «d'un grand jour où un peuple qui s'est distingué dans la guerre et dans la paix s'écrie librement: nous brisons le glaive. Se rendre inoffensif, tandis qu'on était le plus armé, et cela en s'appuyant avec la grandeur du sentiment c'est le moyen de la paix réelle.» Il prédit même l'avènement d'un « parti de la paix», qui évoquera infailliblement contre lui le combat, l'opposition, la persécution et sera donc le parti des opprimés, au moins pour quelque temps avant de devenir «le grand parti».

    Le mouvement «Échec à la guerre», avec ses grandes manifestations à travers le monde, pourquoi ne deviendrait-t-il pas «le grand parti de la paix»? D'une certaine façon, il s'agit de sortir de l'histoire, c'est-à-dire de l'histoire des guerres et des armes, l'histoire de la vindicte, de la soumission aux puissants, de l'impérialisme et de l'hégémonie, de l'établissement d'une paix, imposée par les plus forts, qu'elle s'appelle pax romana, pax britannica ou pax americana. Il s'agit, par contre, d'écrire une page d'histoire alternative qui consistera dans la recherche laborieuse et patiente d'une solution pacifique en faveur d'un désarmement multilatéral. Dans ce contexte, il faut faire remarquer, que les États-Unis possèdent la plus grande quantité «d'armes de destruction massive» dans le monde. «ll faut laisser l'époque et ses fureurs adolescentes!» s'écria Albert Camus* face aux justifications du stalinisme par les intellectuels. Le même cri est d'actualité aujourd'hui. l'administration américaine actuelle, conservatrice et fondamentaliste, semble manquer de maturité éthique, si elle veut imposer ses valeurs et sa puissance financière, économique et militaire à un monde tant de fois millénaire, riche en histoire, en sagesse, en valeurs et en vertus. Du point de vue de l'éthique et du droit, en termes de dignité humaine et du respect que l'on lui doit, aucun peuple n'est supérieur à un autre. L'humanité entière doit refuser qu'un État soit un empire qui domine les autres. C'est contre le principe de l'égalité de tous les humains.

    Léon Tolstoî *voit venir le temps et effectivement «il vient déjà où les principes de fraternité, égalité, communauté des biens, non-résistance au mal par la violence, paraîtront aussi naturels que nous semblent aujourd'hui les principes de la vie familiale et sociale.» Selon l'auteur russe, la guerre constitue une accumulation de crimes. Dans La vingt-cinquième
    heure
    de V. Gheorghiu, le prêtre Koruga «ne pouvait se réjouir en pensant à tous les cadavres grâce auxquels la victoire avait été obtenue.» Le même roman reproduit un poème de Lao Tzé:

    «Même dans la Victoire il n'est pas de beauté
    Et celui qui la nomme belle
    Et celui qui trouvera de la joie dans le massacre
    Ne réussira pas dans son ambition à gouverner le monde
    Des lamentations de deuil devraient
    Accompagner les foules égorgées
    Et la victoire devrait être célébrée
    En des rites funèbres.»

    Bibliographie
    Raimon Panikkar, Paix et désarmement culturel, Actes Sud, 2008.
    Tout le monde parle de paix et prétend la souhaiter. Raimon Panikkar l'aborde ici en dépassant la simple lecture militaire voire politique, d'une manière globale qui nous remet en cause. Toute attitude qui suppose un rapport de forces, comme l'idée de vaincre ou de convaincre l'autre, est intrinsèquement contraire à la paix. Et de fait, même victorieuse, ce type d'attitude porte la défaite, la défaite de la paix car il prépare la revanche, et nourrit le cycle sans fin de la violence.

    « Guerre, mort amère »
    Frontières, volume 15, numéro 2, printemps 2003
    Ceux qui sèment la terreur et ceux qui la subissent existent depuis la nuit des temps. Le terrorisme, qui sème la mort à tout vent, a mille et un visages : terrorisme politique, économique, religieux, biologique, nucléaire, etc. Pour mieux comprendre ces phénomènes, il importe certes d'en interroger les causes et les motivations, mais aussi et surtout d'en cerner les effets. Quels sont les profils psychologiques des terroristes ? Comment intervenir en situation de catastrophe ? Quels nouveaux visages de la mort les médias nous présentent-ils depuis les événements du 11 septembre 2001?
    http://www.frontieres.uqam.ca/15_2.html

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-17

    Notes

    Sources principales ayant servi à la composition de l'article:
    M. Canto-Sperber, (dir.) Dictionnaire d'ëthique et de philosophie morale. Paris, PUF, 1996, « Guerre et paix», «Thomas Hobbes» et «Politique»; R. Coste, Les communautés politiques, Paris, Desclée, 1967; V. Gheorghiu, La vingt-cinquième heure, Paris, Plon, 1950; K. Jaspers, Nietzsche, Paris, Gallimard, 1950; E. Kant, La philosophie de l'histoire, Paris, Gonthier, 1965; L. O'Neil, Initiation à l’éthique sociale, Montréal, Fides. 1998.

    La version présente est une modification mineure de
    É. Volant, «Guerre et paix. Réflexions éthiques», Pour la suite du monde, n° 23, mai 2003, p. 2-5.

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