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    L'Encyclopédie sur la mort


    L'Épopée de Gilgamesh

    Jacques Marchand

    Il est assez fréquent en Mésopotamie que les récits prennent une couleur épique. Certains textes racontent les exploits de divers dieux sur un mode qui les magnifie et les glorifie. Les chroniques dites historiques et les grandes inscriptions royales assyriennes se concentrent sur les exploits royaux et les utilisent comme symboles de l'idéologie impériale. Mais si l'on prend comme point de référence la construction d'un texte littéraire à partir d'un personnage historique et des légendes qui se greffent peu à peu autour de sa personne, alors il ne nous reste qu'un texte vraiment élaboré de cette sorte: l'Épopée de Gilgamesh. Il s'est d'ailleurs passé essentiellement la même chose en Grèce avec l'oeuvre d'Homère. Eu égard à la longue évolution qui a conduit à la version définitive du récit de Gilgamesh, on est amené à penser que toutes les ressources du genre ont été mises en contribution pour créer cette oeuvre élaborée, complexe et magnifique.
    La huitième tablette raconte la fin du grand rêve héroïque: les funérailles publiques, les lamentations d'usage, quoiqu'à la hauteur du disparu, puis la déploration infinie de Gilgamesh et enfin son deuil qui n'est rien d'autre qu'un désespoir sans fond, Il faut admirer encore ici l'extraordinaire retenue de l'auteur qui résume toute la situation en sept petits vers, au début de la neuvième tablette, et établit ainsi sa transition vers le quatrième et dernier personnage du drame: «Sur son ami Enkidu, Gilgamesh pleurait amèrement en courant la steppe. "Devrai-je donc mourir, moi aussi? Ne me faudra-t-il pas ressembler à Enkidu? I'angoisse m'est entrée au ventre, C'est par peur de la mort que je cours la steppe. Mais je vais tirer chemin et partir, sans tarder, rejoindre Utnapishtim, le fils d'Ubartutu"» (IX, 1-7). Le deuil, l'exil et le projet: tout y est, Gilgamesh vient de se rendre compte qu'il esl mortel et que la gloire ne compte pour rien devant cette réalité. Mais au moment même où il reconnaît le projet héroïque d'immortalisation de soi comme illusoire et futile, il se révèle incapable de se résigner à son sort et conçoit aussitôt le projet de conquérir la nouvelle immortalité qui lui paraît seule réelle: la vie sans fin, la victoire véritable sur la mort. Son plan est simple: il va aller retrouver Utnapishtim, celui qu'on appelle Atrahasis dans le poème du même nom, qui a vaincu la mort en survivant au déluge et en allant habiter pour la suite des temps à l'extrême orient du monde, dans un pays mythique où la mort n'existe pas,

    Le projet de Gilgamesh implique un interminable voyage vers le pays d'Utnapishtim. Cette équipée périlleuse ne nous intéresse guère en elle-même, mais pour les rencontres successives qu'elle l'amène à faire: les Hommes-Scorpions, la tavernière: Siduri et le nocher Ursanabi, rencontres à chaque fois racontées strictement dans les mêmes termes, dans le meilleur goût mésopotamien, Ainsi, dans chaque cas, les interlocuteurs sont d'abord effrayés par l'apparence défaite de Gilgamesh (par exemple, x, l, 40-49, puis ils mettent à l'épreuve sa détermination en lui exposant la difficulté de sa quête et s'offrent enfin à lui venir en aide lorsqu'ils constatent que Gilgamesh maintient le cap avec l'énergie du désespoir, Lors des trois rencontres, Gilgamesh exprime la nécessité absolu pour lui de poursuivre sa quête, considérant que la mort est une réalité totalement inacceptable et qu'elle est devenue le défi qu'il faut absolument relever.

    Dans la nouvelle description du héros défait et brisé par le destin, dans l'analyse de ce quatrième personnage qu'on peut bien appeler l'anti-héros, la version récente et la version ancienne convergent de façon saisissante, La rencontre avec la tavernière résume bien l'ensemble. Dans la version récente, elle réagit d'abord par la peur puis par une espèce de compassion mêlée d'étonnement: «Si c'est toi qui as mis à mort le gardien de la forêt; occis ce Humbaba qui demeurait en la forêt des pins, tué des lions aux passes des montagnes, vaincu et abattu le Taureau géant descendu du ciel, pourquoi as-tu les joues si amaigries, le visage aussi abattu, le cœur si triste, les traits aussi exténués? Pourquoi une pareille angoisse en ton ventre? Pourquoi cette apparence d'un voyageur arrivé de très loin?» (X, l, 40-47). Puis, dans la version ancienne, ce texte justement célèbre dans lequel Siduri cherche à ramener Gilgamesh à la raison: « Pourquoi donc rôdes-tu Gilgamesh? La vie sans fin que tu recherches, tu ne la trouveras jamais. Quand les dieux ont créé les hommes, ils leur ont assigné la mort, se réservant l'immortalité à eux seuls, Toi, plutôt, .remplis-toi la panse; demeure en gaieté jour et nuit; fais quotidiennement la fête; danse et amuse-toi, jour et nuit; accoutre-toi d'habits bien propres; lave-toi, baigne-toi, regarde tendrement ton petit qui te tient par la main, et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi, Car telle est l'unique perspective des hommes» (X, III, 1-14). Ce texte est la seule évocation de cette forme élémentaire d'immortalité qui consiste, pour le commun des mortels, à jouir de la vie et de prendre soin de sa descendance, Naturellement, le conseil de la tavernière tombe à plat, car un héros défait, ou si l'on préfère un anti-héros, demeure quelque part au fond de lui-même un être de démesure et rien ne peut entamer sa détermination,

    Ces trois rencontres ne sont donc qu'un long prélude à la seule rencontre et à la seule mise à l'épreuve qui importent, la visite chez Utnapishtim le supersage. Le dialogue du héros et du sage constitue le dénouement du drame, Gilgamesh commence par raconter sa quête folle à Utnapishtim et il en rend finalement compte en ces termes:«Si l'on pouvait l'obturer au bitume, à l'asphalte! Mais le destin ne m'a pas laissé m'amuser: il m'a déchiré, malheureux que je suis!» (X,V, 33-35) Mais c'est le long discours d'Utnapishtim qui replace le projet de Gilgamesh dans sa juste perspective et le montre sous son jour le plus cru, c'est-à-dire comme un rêve insensé et voué à l'échec. La communication semble si impossible entre le héros et le sage que l'oeuvre pourrait aussi bien s'achever là. Vu son importance évidente, j'en cite de larges extraits: «Pourquoi donc, Gilgamesh, exagérer ton désespoir ? Toi que les dieux ont fait de substance divine et humaine, qu'ils ont traité comme ton père et ta mère, serais-tu, Gilgamesh, comparable à un fou? ((X ,V, 37-40). Puis ce long fragment qu'on s'entend pour mettre à la fin de la tablette X: «Qu'as-tu gagné à te perturber de la sorte? À te bouleverser tu t'es seulement épuisé, saturant tes muscles de lassitude et rapprochant ta fin lointaine! Comme un roseau de la cannaie, l'humanité doit être brisée. Le meilleur des jeunes hommes, la meilleure des jeunes femmes, sont enlevés par la main de la mort, la mort que personne n'a vue, dont nul n'a aperçu le visage ni entendu la voix: la mort cruelle qui brise les hommes. Bâtissons~ nous des maisons pour toujours? [ ... ] Tels des éphémères [insectes] emportés par le courant, des visages qui voyaient le soleil, tout à coup il ne reste plus rien. Endormi et mort, c'est tout un» (X, VI, 6-25). Le jugement est sans appel. Puis, joignant Ie récit à l'admonestation, Utnapishtim reprend pour le bénéfice de Gilgamesh le long récit du déluge tel qu'on le trouve dans le Poème d'Atrahasis; le message de ce récit ne fait que corroborer le discours qui précède et n'appelle donc aucun commentaire détaillé. Il convient seulement de signaler le contraste saisissant que l'auteur parvient ainsi à créer entre le récit des exploits héroïques d'Enkidu et de Gilgamesh, et le récit des malheurs tragiques de l'humanité entière; encore ici, on mesure combien le discours du héros et celui du sage sont irréconciliables et surtout combien, aux yeux du sage, l'immortalité héroïque est chose vaine et dérisoire, Utnapishtim conclut son récit par ces mots simples et cruels qui expriment parfaitement la dérision mesurée du sage à l'égard du héros: «À présent, Gilgamesh, qui réunira de nouveau les dieux pour toi, afin que pareillement tu obtiennes la vie sans fin que tu recherches?" (XI, 197-198).

    Mais la véritable dérision éclate dans la mise à l'épreuve qui suit immédiatement. Le laconisme de l'auteur prend toute sa valeur ici: «Essaie seulement de ne pas dormir six jours et sept nuits d'affilée!» Mais Gilgamesh était à peine assis, accroupi, que le sommeil l'enveloppa comme un brouillard» (XI, 199-201). Ici, le héros est non seulement défait mais mis à nu, humilié; il subit le même sort qu'il a fait subir à ses victimes, mais simplement, Utnapishtim le décourage en douceur. Au moment où Gilgamesh reconnaît enfin son impuissance et se résigne à son sort (XI, 230- 233), et où Utnapishtim s'apprête à le renvoyer à la vie ordinaire, la femme de ce dernier intercède en faveur de Gilgamesh et obtient de son mari qu'il lui divulgue un secret bien gardé. Car il existe au monde une plante de jouvence qui rajeunit celui qui en absorbe sans toutefois lui conférer l'immortalité. Gilgamesh, dans son insondable naïveté, reprend aussitôt espoir, s'en va quérir la plante au péril de sa vie (comme de raison, il est disposé à risquer sa vie pour échapper au simple vieillissement!) et l'emporte avec lui dans son voyage de retour à Uruk. Mais au moment où il fait étape pour se restaurer, un serpent s'empare de la plante et dlsparait. C'est ce que j'ai déjà appelé, dans le langage héroïque, ajouter l'insulte à l'injure. Cette fois, le désespoir de Gilgamesh n'a plus d'attrait pour l'auteur car il s'est transformé en un simple sentiment de futilité. Gilgamesh rentre enfin chez lui et le récit s'achève sur les mots mêmes par lesquels il a commencé, Gilgamesh montrant fièrement sa ville, son œuvre, à son compagnon le nocher, et semblant bien se satisfaire de cette immortalité toute relative qui lui viendra de ses travaux de roi et de bâtisseur. Il est bon de clore notre analyse en observant que le récit ne comporte aucune conclusion, aucune leçon, sinon celle d'un retour à la vie ordinaire.

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    Il est sans doute regrettable que nous ne disposions, pour le moment, d'aucun point de comparaison solide pour proposer une interprétation d'ensemble de cette œuvre épique: l'exemple grec serait sans doute éclairant à ce propos. En contrepartie, je considère qu'on peut tirer bénéfice de ce contexte limitatif en s'en tenant à une confrontation du texte de Gilgamesh avec les autres textes mésopotamiens disponibles.
    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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