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Montagne

Essentiel

"La montagne est un monde, non plus mystérieux, sans doute, mais encore très difficile et qui n’accueille pas indifféremment tous ceux qui veulent faire sa connaissance. Il faut lui plaire, et pour cela montrer beaucoup de docilité, beaucoup de patience. Des présomptueux, tous les étés, arrivent aux pieds de la montagne et veulent tout aussitôt entrer en conversation avec elle; mais elle, haussant un peu les épaules, les envoie rouler au fond des précipices. Pour être admis en sa familiarité, il faut lui faire la cour, il faut respecter ses habitudes et surtout ses caprices; il faut attendre qu’elle vous fasse signe. Schopenhauer disait : Comportez-vous avec les chefs-d’œuvre comme il est d’usage de se comporter avec les rois. On ne prend pas la parole le premier, on attend. Plantez-vous devant les chefs-d’œuvre et attendez qu’ils vous parlent. Ainsi faut-il agir avec la montagne. On la contemplera longtemps respectueusement avant d’oser grimper sur son dos royal, et encore ne le fera-t-on que pas à pas et avec l’assistance d’un guide expérimenté. Même quand on est devenu digne d’être soi-même un guide, on ne s’aventure jamais seul dans la montagne, à moins que d’être fou. C’est dans la montagne comme sur la mer que le mot du vieux Jéhovah prend toute sa force : Il n’est pas bon que l’homme soit seul. (...)

La montagne est une découverte récente. Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle que Saussure inventa les Alpes et Ramond les Pyrénées. Avant ces deux grands explorateurs, la montagne n’était ni un sujet d’étude ni un but d’excursion. Elle inspirait rarement d’autre sentiment que l’effroi. (...)

Il est vraiment suprenant que le goût de la montagne se soit développé si tard, chez les Européens, car il semble bien que l’homme a toujours été attiré par les sommets. L’enfant ne voit pas un arbre sans avoir envie d’y grimper. Les montées abruptes, les collines escarpées le tentent également et l’homme, tant qu’il possède quelque force musculaire, conserve souvent ce goût escaladeur. En tous les temps et tous les pays, les hommes se sont plus à élever des tours, quelquefois pour rien, pour le plaisir d’y monter, comme dans la chanson : « Madame monte à sa tour! » Ce n’est qu’après coup que l’on a réussi à utiliser la Tour Eiffel; elle ne fut d’abord qu’un exercice de hauteur, une Alpe bénigne opposée à l’Alpe homicide, une montagne mécanique où un treuil, dans l’instant, vous mène au sommet. Hélas! les vraies Alpes ne seront bientôt plus, elles aussi, que des Alpes à remontoir. Le treuil, le cric, la câble et le moufle déchirent leurs flancs hautains, et pour un écu on viole la Jungfrau. C’est un sacrilège, et qui ne sert à rien. On est enlevé le long d’un tunnel, d’un boyau noir, et souvent, arrivés en haut, les joyeux touristes ne voient rien qu’un immense nuage blanc. Mais ils ont satisfait leur manie d’animal grimpeur, et cela sans péril, sans fatigue, sans mouvement même. C’est le péril qui éloigna si souvent l’homme de la montagne, un péril réel, mais singulièrement grossi par la peur. La montagne était le séjour des dieux ou des démons. Il y avait à Saas-Fee, un bouc diabolique qui, dès que la nuit s’approchait, précipitait dans le torrent tous ceux qui s’aventuraient sur son chemin. Un jour, vers l’année 1750, un jeune héros osa tenir tête à la bête mystérieuse. Il entra en lutte avec bouc, put le saisir et alla le jeter, en récitant des prières, dans la Saasser-Visp. La montagne était exorcisée. Cette légende est symbolique : c’est la superstition religieuse, bien plus encore qu’une crainte légitime, qui barrait aux curiosités le chemin de la montagne. Maintenant nous sommes peut-être trop familiers avec elle et nous lui avons imposé trop de chemins de fer à crémaillère. Il faut rejeter toutes les superstitions, mais il est bon de garder certains respects, celui de la grandeur et celui de la beauté."

Remy de Gourmont, "La montagne", Promenades philosophiques. Deuxième série. Reproduit à partir de la dixième édition: Paris, Mercure de France, 1925, p. 248-253

"Ainsi la montagne a pu, de tout temps, communiquer à ceux qui la contemplaient certains sentiments comparables à des sensations et qui lui étaient en effet adhérents. Mais Rousseau a créé, à propos d'elle, une émotion neuve et originale. Cette émotion est devenue courante, Rousseau l'ayant lancée dans la circulation. Et aujourd'hui encore c'est Rousseau qui nous la fait éprouver, autant et plus que la montagne. Certes, il y avait des raisons pour que cette émotion, issue de l'âme de Jean-Jacques, s'accrochât à la mon­tagne plutôt qu'à tout autre objet : les sentiments élémentaires, voisins de la sensation, provoqués directement par la montagne devaient s'accorder avec l'émotion nouvelle. Mais Rousseau les a ramassés ; il les a fait entrer, simples harmoniques désormais, dans un timbre dont il a donné, par une création véritable, la note fondamentale."

Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932)

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La montagne

Remy de Gourmont