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Clavel Maurice

1920-1979

«L'ÉGLISE EST NOTRE SEULE ET DERNIÈRE CHANCE D'AVOIR DIEU SENSIBLE SUR TERRE,»

Maurice Clavel. Ce brillant élève de l’École normale supérieure eut un parcours de vie des plus inusités. Tout en préparant une thèse sur Kant, il s’engagea dans la Résistance (1942) et participa à la libération de Chartres où il accueillit le Général de Gaulle sur le parvis de la cathédrale. Il enseigna au lycée Carnot de Dijon en écrivant, parallèlement, des pièces mises en scène par Jean Vilar. À partir de 1955, il entama sa carrière de journaliste au journal Combat et renoua avec l’enseignement au lycée Camille Sée à Paris. En 1972, il obtint le prix Médicis pour son roman Le tiers des étoiles. Devenu vedette non-conformiste du Nouvel Observateur, il défendit l’encyclique Humanae Vitae — condamnant l’avortement et la contraception — et proclama « Révolution sexuelle, piège à cons » (21 février 1972). Persuadé que la volonté de Dieu est perceptible au sein de l’Histoire humaine, sa réflexion déborda cette question pour s’inscrire dans une opposition philosophique à Marx, Heidegger et Kant. Défenseur d’une foi catholique retrouvée, il devint le parrain, surtout l’ami d’un groupe (dont Edgar Morin, André Frossard …) qu’il recevait à sa maison d'Asquins où il s'éteignit le 23 avril 1979, d’une crise cardiaque1. Dans son Enquête sur les idées contemporaines, Jean-Marie Domenach campe ainsi le père des nouveaux philosophes :

« [On voyait Maurice Clavel] au Nouvel Observateur, dans les journaux gauchistes, dans les “manifs” et, surtout, dans son admirable Ce que je crois, mêler la polémique à la philosophie. […] Le projet de Clavel est simple. En s’appuyant sur le travail de déconstruction des idoles, démontrer que la foi en Dieu peut seule “garantir à l’homme ce que la philosophie et la science ne peuvent lui assurer”. […] À grands coups de massue, Clavel assomme toutes les philosophies issues d’un rationalisme devenu meurtrier de masse […] pour en arriver à ce dilemme : « Donc, aujourd’hui, Dieu ou rien2! »

Ce philosophe a d’abord combattu les idéologies de la mort de l’homme inspirées par un humanisme athée qui ne réussit pas à libérer. Sartre et Marx, par exemple ont laissé croire que Dieu aliénait l’homme. Clavel répond : « Expulser Dieu pour libérer l’homme est la plus sinistre farce dont nous crevons. Au contraire, ne faut-il pas revenir à la foi pour refaire l’homme? Dieu libère… et non pas aliène. » Ce journaliste transcendantal (comme il aimait s’appeler) a opéré un déblaiement salutaire depuis Kant qui liquide la métaphysique, depuis Hegel qui abolit la transcendance et depuis Nietzsche qui proclama la mort de Dieu. Il rendit possible l’émergence de la foi : « La vérité qui nous libère est celle qui nous transcende. Dieu n’est pas mort, nous l’avons tout au plus refoulé3. » Clavel ne prêche pas une régression vers l’irrationnel. Il ne veut pas glorifier le fidéisme. Il déplore et combat le scientisme et le rationalisme pour paver la voie à la Vérité qui seule peut nous apporter la Vie. Après la mort de Dieu, après la mort des demidieux : Marx, Freud et Sartre, l’homme crie avant l’asphyxie. Il se révolte. Cela s’explique. La rupture avec Dieu ne supprime pas le besoin de Dieu. Il revient comme une nécessité vitale. « À celui qui refuse l’eau, disait Gustave Thibon, il reste la soif. Il faut qu’une chose soit bien nécessaire pour qu’on éprouve à ce point son besoin4. » Nul mieux que lui peut en témoigner puisqu’il fut guéri d’un mal presque mortel. Pendant cinq ou six ans, il avait soigné ce mal « entre folie et suicide, ce mal donné par Dieu, soigné… au bismuth, au charbon, à la vitamine B12, à l’Épanil, au Lyrium, au Valium, au sport, au baisage, et à chaque succès, Dieu soit loué, empirant! » Il a payé pour apprendre et pour assister au retour du Grand Refoulé… « Dieu revient, mais souvent indéchiffré par ses porteurs mêmes… comme il est normal en névrose5. » La mort prématurée et subite de Maurice Clavel a provoqué tout un remous intellectuel dans les milieux tant de gauche que de droite. Dans un numéro spécial que lui consacrait le Nouvel Observateur, Jean Daniel écrivait de lui :

« Nous avions pris l’habitude de le voir interrompre un article urgent ou une réunion importante pour se rendre à la messe et, peu à peu, les ricanements de surprise comme les moqueries attendries s’étaient transformés en considération. C’est lui qui nous imposait son rythme, si bien qu’en somme malgré nous, malgré lui, nous avons fini par vivre avec un être dont nous sentions obscurément qu’il n’était pas seul, qu'il était constamment accompagné. Quelque chose que les croyants peuvent qualifier de christique le suivait, qui nous était une présence6. »


Étonnant, n’est-ce pas? Peut-être moins encore que les propos d’Edgar Morin :

« Nous autres, sans-Dieu (mais encombrés de petites idoles), nous devons comprendre que ce n'est pas seulement bien que croyant, mais aussi parce que croyant qu'un chrétien comme Dostoïevski, Soljenitsyne, Bernanos, Clavel apporte une lumière là où nos lumières sont aveugles ou nous aveuglent. Clavel, myope extralucide, me fait sans cesse ressentir l'infirmité et la nécessité de la privation de Dieu7. »

Philippe Nemo voyait en Maurice Clavel « une des intelligences les plus fulgurantes qui aient été… Cet accoucheur d’âmes voulait que notre génération réinventât à zéro le christianisme venu jusqu’à elle; qu’elle lui donnât un visage devant lequel notre modernité ne pût que se prosterner. » Et Michel Foucault l’a situé dans l’histoire de la pensée en Occident :

« Kant et le Christ : ces deux-là ne s'étaient guère rencontrés jusqu'alors. Kant passe pour avoir vidé le ciel de tout ce qu'il avait de certain. Clavel, lui, se sert de ce même Kant pour alléger la terre de toutes ses plénitudes8. »

Maurice Clavel s’était lui-même donné le titre de « modeste cantonnier de la Voie Royale, celle qui fut ouverte par Kant, selon Kierkegaard et prolongée par Kierkegaard lui-même ». Comme Kant l’a fait pour la raison, il s’est fait critique de tout ce qu’il y a de trop humain dans l’Église et avec Kierkegaard il est devenu l’observateur attentif du Grand Refoulé. Ce grand perturbateur a quelque chose d’essentiel à nous dire alors que nous cherchons notre voie en Occident, même à l’intérieur de la chrétienté et, à la limite, au coeur même de l’Église catholique ou certains ne conserveraient du christianisme qu’un vague humanisme méconnaissant l’importance du Dieu incarné, de l’Église comme lieu de l’action de l’Esprit, des sacrements comme source de la grâce. Ceci entraîne une dévaluation de ce qui fait l’essentiel de la foi chrétienne; on observe même la dérive d’une religion révélée à une idéologie humanitaire. D’autres dans une grande ferveur laïciste veulent épurer le domaine public de tout symbole religieux. Même le crucifix doit être remisé au musée. Clavel réagit, il s’indigne. La foi chrétienne n’est pas une idéologie ni un système, mais une personne, nom de Dieu! Le Christ a voulu être confirmé par son Église :

« L’Église est notre seule et dernière chance d’avoir Dieu sensible sur terre »

Avant d’arriver à cette affirmation, il a voulu dissiper toute ambiguïté:

« L’Église est la vie de Dieu sur terre jusque dans notre chair pécheresse, de sorte que les péchés perpétuels de l'Église n'auront jamais d'autre remède qu'en elle-même, ou plutôt dans le Christ : l'Église est une prostituée que le Christ ré-épouse tous les jours, disaient déjà les Pères. Il lui faut et faudra sans fin, de son côté, recommencer, par la conversion9. »

Nous sommes bien conscients de cette réalité et nous pouvons ici reprendre l’expression de Newman : « Le Christ s’est humilié jusqu’à l’Église. » Ajoutons que l’essentiel de l’Église est invisible aux yeux. Clavel explique qu’elle n’est pas une communauté d’hommes choisissant de se réunir autour du Christ ou en son nom. « L’Église est par la foi le corps de Christ sur terre, sensible. […] Elle est la matérialité de Dieu. Elle est Dieu désormais dans l’espace et le temps de la terre10. » Cette affirmation abrupte nous plonge en plein mystère! La logique l’amène à conclure :

« Oui, je suis absolu, puisque, si l’Église est autre chose que Dieu sur terre, je n’en suis pas. Si elle est dé-gradée de Dieu, elle ne m’intéresse pas. Si elle n’est pas Dieu transcendant incarné jusques en moi, que m’importe? Je l’abandonne aux sociologues et je comprends qu’on la quitte, une Église qui ne serait que cette institution-là. Mais l’enfer ne prévaudra pas, même sous forme de science humaine, contre l’humanité retrouvant aujourd’hui à la fois le savoir et la réalité d’elle-même par le retour de sa Révélation Divine. Je ré-annonce l’Église... 11 »

Clavel pense que si le Christ n’a laissé que son souvenir à ses amis convertis, l’Église ira s’évanouissant, comme elle le fait aujourd’hui. Ce n’est pas la sociologie qui va nous indiquer la voie à prendre. À ce niveau, on peut observer tragiquement une Église de moins en moins inhumaine et de plus en plus inutile. On peut dire que l’Église vit une crise majeure qui se manifeste entre autre par la crise d’identité qui atteint tant de ses prêtres. Clavel a une idée très surnaturelle des prêtres qui sont « ceux — ou ce — par quoi nous sommes réunis en un seul corps ressuscité mystique, celui du Christ, autrement que par une perpétuelle série de miracles, que Dieu ne peut ni ne veut12 ». Avec une verve qui rappelle les prophètes d’Israël, il interpelle les progressistes en quête d’identité et de réformes à
entreprendre : « Comment être quand on ne sait plus ce qu'on est, quand on n'a plus de quoi le penser, se penser? Et cela, c'est l'esprit du temps – auquel s'est fondu l'esprit de l'Église – qui vous l'a enlevé. Ce n'est pas une question de courage. Vous n'êtes que des victimes. Pourquoi désormais devenir prêtre, et comment le rester? Qui pardonner quand on ne croit plus au péché? Qui secourir, quand on ne croit qu'à la justice? Qui retenir à Dieu quand on n'en peut parler? Quelle est cette peur du pouvoir spirituel sur terre, dont vous ne rappelez les abus historiques qu'afin de l'abdiquer - et de fait le malade qu'on tue n'est plus malade! Pourquoi cette épouvante démissionnaire devant votre plus haute puissance, au moment du Saint Sacrifice, celle de faire surgir Corps et Sang du Christ en substance par votre appel à l'Esprit - au point que de nouveaux canons de la messe prolifèrent, qui escamotent ces phrases dans un bain de grande ferveur humaine. » Et encore : « Voici une autre ruse. Vous dites : Plus de prêtres! Un peuple de Dieu! Tous prêtres! D'accord, sous la décisive réserve que j'ai faite! Mais jurez-moi qu'en cela vous ne refilez pas le bébé! Tous prêtres! Soyez-le puisque je ne puis l'être, n'est-ce pas? Et que vous reste-t-il que le secrétariat, ou le vedettariat?... Ou alors, plus de prêtres mais des équipes sacerdotales! Bouleversant besoin de chaleur animale!... »

Ses amis nous ont révélé un Maurice Clavel indigné de voir « Notre putain de Mère l’Église » (l’expression est de lui). Il souffrait de son infidélité au Christ. Cependant il lui savait gré de lui avoir communiqué Jésus et de le lui transmettre; sa mission est toujours de donner Dieu au monde. Clavel a su diagnostiquer le mal qui nous atteint et proposer le remède qui peut nous sauver si nous ne bloquons pas les avenues au retour du « Grand refoulé » qui a voulu venir à nous dans et par l’Église. Il nous invite maintenant à prendre la perspective de Bernanos prêtant au Christ ces paroles : « Dès le commencement, mon Église a été ce qu’elle est encore, ce qu’elle sera jusqu’au dernier jour, le scandale des esprits forts, la déception des esprits faibles, l’épreuve et la consolation des âmes intérieures, qui n’y cherchent que moi. Oui, qui m’y cherche m’y trouve. » Clavel l’a vérifié et nous le fait savoir avec une éloquence émerveillée. 1


Notes
1Pour de plus amples informations voir : Monique Bel, Maurice Clavel, Paris, Bayard, 1992; et François Gachoud, Maurice Clavel, du glaive à la foi, Paris, PUF, 1982.

2 Jean-Marie Domenach, Enquête sur les idées contemporaines, Paris, Seuil, 1981, p. 60-61.

3 Clavel, cité par Gachoud, ibidem, p. 147, 169, 187.

4 Gustave Thibon, Nietzsche ou le déclin de l’esprit, Paris, Fayard, 1975, p. 27.

5 Maurice Clavel, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1975, p. 237.

6 Le Nouvel Observateur, no 755, 1979, p. 44.

7 Le Nouvel Observateur, no 755, p. 90.

8 Le Nouvel Observateur, no 755, p. 90.

9 Maurice Clavel, « Dieu est Dieu, nom de Dieu! », Montréal/Paris, Quinze/Grasset, 1976, p. 254.

10 Clavel, « Dieu est Dieu…, p. 256-257.

11 Clavel, « Dieu est Dieu…, p. 269. 12 Clavel, « Dieu est Dieu…, p. 280.

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