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    Impression du texte

    Maladie créatrice

    Définition

    par Henri F. ELLENBERGER

    Article tiré du Traité d'anthropologie médicale, sous la direction de Jacques Dufresne, Fernand Dumont, Yves Martin, paru en 1985 aux Presses de l'Université du Québec, à l'Institut québécois de recherche sur la culture et aux Presses Universitaires de Lyon.

    Malgré d'innombrables recherches, notre connaissance du processus de la création philosophique, religieuse, artistique et littéraire reste très imparfaite. Il existe plusieurs catégories de processus créateurs. On a surtout étudié les cas où l’inspiration est subite, inattendue et de courte durée. Parfois un mot entendu fortuitement fait déclencher soudain un processus d'inspiration qui aboutit à la création d'un poème ou d'un roman. Pour ne donner qu'un seul exemple, H.G. Wells regardant avec son frère la planète Mars dans un ciel étoile entend celui-ci ire cette remarque: «Qui sait si la planète Mars n'est pas habitée par des êtres vivants supérieurs à nous et qui nous feront un jour la guerre?» H.G. Wells ressent alors une sorte de commotion qui lui donne en un éclair la vision de son roman La guerre des mondes. A l'opposé, on voit quelquefois le processus créateur s'allonger dans le temps et revêtir un caractère pénible et laborieux. De tels cas sont plus difficiles à étudier et il y a certainement plusieurs catégories de processus créateurs de longue durée.

    Quelquefois, il s'agit d'une maladie prolongée que le sujet utilisera d'une autre façon. L'histoire de la médecine nous donne plusieurs exemples de médecins qui, atteints d'une maladie aiguë ou chronique, étudieront celle-ci pour en fournir une description qui enrichira la science. Un exemple bien connu est celui de Burton qui souffrait de ce que l'on appelait à cette époque une scholar melancholy d'où il tira la matière pour son fameux ouvrage classique Anatomy of Melancholy. Un autre exemple plus récent est celui de B.A. Morel qui utilisa sa névrose pour en donner une description approfondie qui devint un des fondements de notre connaissance actuelle des névroses.

    Dans un autre groupe de faits nous trouvons des cas où le névrosé utilise sa névrose comme une barrière protectrice derrière laquelle il pourra accomplir une oeuvre créatrice. Un cas classique est celui de Charles Darwin. Homme très peu doué pour la lutte et la compétition, il fut affecté d'une maladie mystérieuse dont le diagnostic exact n'a pas pu être posé avec certitude jusqu'à présent. Il échappa ainsi aux obligations inhérentes à une carrière universitaire et mondaine. Ayant eu la chance d'avoir une fortune personnelle et une femme dévouée, il lui fut possible de se consacrer entièrement à ses travaux scientifiques.

    Un autre exemple est celui de Marcel Proust atteint d'une maladie asthmatique grave qui l'obligea à vivre dans une sorte de réclusion volontaire et put se consacrer à la rédaction d'une grande oeuvre littéraire.

    George Pickering, auteur d'un livre fort intéressant sur la maladie créatrice, a distingué un autre groupe: l'individu est à la fois malade et créateur sans que l'on puisse percevoir un lien quelconque entre la maladie et l'activité créatrice. Comme exemple, Pickering décrit le cas de la poétesse anglaise Elizabeth Barrett-Browning dont la névrose et l'oeuvre littéraire auraient évolué chacune de son côté, indépendamment l'une de l'autre.

    Nous voudrions attirer l'attention sur une autre forme de maladie créatrice: ici c'est le processus créateur qui crée la maladie et celle-ci disparaît au moment où le sujet atteint une sorte d'illumination créatrice.

    L'existence de cette maladie créatrice semble avoir été entrevue au début du XIXe siècle par Novalis: «Les maladies sont, certes, une chose importante pour l'humanité puisqu'elles sont si nombreuses et que chaque homme a tant à lutter contre elles. Nous ne connaissons que bien imparfaitement l'art de les utiliser. Elles sont probablement la matière et le stimulant les plus importants pour notre pensée et pour notre activité. Il y aurait là, me semble-t-il, une récolte abondante à faire dans le champ intellectuel, dans le domaine de la morale, de la religion, et Dieu sait dans quel autre merveilleux domaine». À un autre endroit, Novalis affirme qu'il existe une «petite hypocondrie» et une «hypocondrie sublime» par laquelle on peut trouver une voie d'accès vers l'âme. Il existerait donc des maladies d'essence supérieure et, pourrait-on dire plus saines que la santé, de même que pour Novalis il existe une apparence de santé qui cache une maladie incapable de se manifester en tant que maladie.

    Ces réflexions d'un penseur romantique furent souvent considérées comme des rêveries creuses. Avec l'avènement du positivisme prévalut la notion hédoniste-utilitaire de la maladie comme désordre pur et simple d'origine physiologique qu'il s'agirait de guérir ou de prévenir par des méthodes scientifiques.

    Sous l'influence de la psychanalyse et des nouvelles conceptions psychodynamiques, quelques corrections furent apportées aux théories positivistes. La médecine psychosomatique démontra le rôle capital des facteurs psychiques conscients ou inconscients dans la genèse de certaines maladies physiques. Quelques psychanalystes allèrent même plus loin et parlèrent d'un refoulement de la maladie et de la «névrose de ne pouvoir être malade» (on notera la ressem­blance de cette idée avec celle de Novalis où l'apparence de santé cache une maladie incapable de se manifester en tant que maladie). Quant à 1' «hypocondrie sublime» de Novalis nous la retrouvons aujourd'hui avec la conception d'une maladie créatrice.

    Il ne faudrait pas pour autant refuser d'admettre le rôle de facteurs physiologiques inconnus. Qu'on me permette d'en apporter ici un exemple personnel: il y a bien des années de cela J'ai eu l'occasion de rencontrer un auteur dramatique français qui avait écrit une trentaine de pièces de théâtre dont quelques-unes en vers. Il me confia que la pièce qu'il préférait parmi ses créations avait été composée pendant une cure de démorphinisation. Pendant cet épisode, disait-il, les alexandrins surgissaient de son esprit par paquets entiers sans souci de leur ordre chronologique dans la pièce et jamais dans sa vie il n'avait composé d'aussi bons vers. Mais il faut se garder de généraliser. J'ai connu par ailleurs une patiente dont le délire paranoïde avait surgi également au cours d'une cure de démorphinisation.

    Description de la maladie créatrice

    Comment se présente la maladie créatrice? Souvent comme une névrose banale, qualifiée de «neurasthénie» ou de tout autre diagnostic conforme aux théories psychiatriques du jour. On observe des symptômes de dépression, d'épuisement, d'irritabilité, de l'insomnie, des maux de tête, des névralgies. Plus rarement, la maladie créatrice prend l'allure d'une psychose plus ou moins grave, ou encore revêt le caractère d'une maladie psychosomatique. Dans tous les cas, cependant, elle se distingue par quelques traits caractéristiques. Généra­lement, le début succède à une période de travail intellectuel intense, à de longues réflexions, à des méditations, peut-être encore à un travail plus technique tel que la recherche et l'accumulation du matériel intellectuel.

    Pendant la maladie, le sujet est généralement obsédé par une préoccupation dominante qu'il laisse parfois apparaître mais cache souvent. Il est préoccupé par la recherche d'une chose, d'une idée qui lui importe par-dessus tout et qu'il ne perd jamais complètement de vue.

    La terminaison est vécue non seulement comme libération d'une longue période de souffrances, mais comme une illumination. L'esprit du sujet est alors envahi par une idée nouvelle qui lui apparaît comme une révélation ou un ensemble de révélations. La guérison est souvent brusque, à tel point que le sujet peut en donner la date exacte. Elle est généralement suivie d'un sentiment d'exaltation, d'euphorie et d'enthousiasme si intenses que le sujet peut arriver à se sentir dédommagé d'un seul coup de toutes ses souffrances passées.


    La maladie guérie est suivie d'une transformation durable de la personnalité. Le sujet a l'impression d'accéder à une vie nouvelle. Il a fait une découverte intellectuelle ou spirituelle qu'il s'appliquera maintenant à mettre en valeur. Il a découvert un monde nouveau pour lequel le reste de sa vie suffira à peine pour l'explorer. S'il s'agit d'une idée nouvelle, il aura tendance à l'ériger en vérité universelle; il le fera avec une conviction si profonde qu'il réussira souvent à la faire adopter par d'autres en dépit de toutes les difficultés.

    Tel est le schéma général auquel il faudra apporter de nombreuses retouches. Auparavant, il convient de passer en revue quelques domaines où peuvent s'observer des maladies créatrices.

     Religions des peuples primitifs

    Chez beaucoup de peuples primitifs un personnage singulier, le chaman, joue un rôle fondamental dans la vie de la tribu. Grâce à une technique par laquelle il se met en extase, le chaman voyage dans le monde des esprits et sert d'intermédiaire entre celui-ci et le monde de la réalité. Il exorcise, prophétise, veille sur le salut et la prospérité du peuple et guérit ses maladies. Les ethnologues soulignent les curieuses relations qui existent entre la médecine des chamans et l'aptitude à présenter des manifestations psychopathologiques. Il existe plusieurs types de chamans, mais les seuls qui nous intéressent ici sont ceux qui, pour devenir chamans, doivent traverser une longue période de maladie initiatique: tels sont les chamans sibériens et ceux de quelques tribus de l'Afrique du Sud et de l'Indonésie.

    Les ethnologues russes, par exemple Nioradzé, ont décrit en détail comment le jeune adolescent qui se sent appelé à devenir chaman se retire de la compagnie des hommes, observe des périodes de jeûne, dort sur la terre nue, ou même dans la neige et éprouve mille souffrances et parfois s'entretient avec les esprits de sorte qu'un observateur non prévenu le prendrait pour un malade mental. D'ailleurs, ajoute Nioradzé, le chaman lui-même considère cette période comme une maladie dont la guérison coïncide avec le début de son activité publique. On s'est souvent demandé s'il ne s'agit pas là d'une schizophrénie banale ainsi que d'une coutume réservant la profession de chaman à d'ex-schizophrènes? À cela il faut répondre que cette singulière psychose commence au moment précis où le jeune homme se met à obéir à sa vocation de chaman, idée qui désormais ne le quittera plus, et que pendant toute la durée de cette psychose le sujet poursuit sous la direction d'un vieux chaman une initiation professionnelle qui se terminera en même temps que la maladie et sera sanctionnée par une cérémonie publique où la dignité de chaman lui sera conférée. On ne saurait comparer une maladie de ce genre à une schizophrénie banale: dans cette dernière manquent l'idée fixe d'un but poursuivi, la finalité du début et de la terminaison, la relation avec un maître qui dirige les efforts. Ajoutons que le schizophrène guéri se trouve généralement affaibli physiquement et mentalement pour une durée plus ou moins longue et aura de la peine à retrouver son équilibre antérieur, tout à l'opposé du chaman qui au terme de sa maladie accède à une vie supérieure.

    Les chamans de l'Alaska, qui ressemblent par certains traits essentiels à ceux de la Sibérie, mènent d'après Lopatine une vie très dure: ils doivent observer des périodes de jeûne rigoureux, garder une chasteté absolue, vivre dans l’isolement sans amis, exposés à la jalousie de leurs rivaux. Pourquoi ont-ils voulu adopter une profession aussi dure? Est-ce à cause du prestige très réel et prérogatives que leur assurent cette dignité? Sans doute, mais Lopatine croit qu’il y a une raison plus importante encore: car, dans son imagination, le chaman s’est créé un monde fantastique où il vit constamment.

     Les souffrances intérieures des mystiques

    Les historiens des religions nous décrivent les états de souffrances intérieures subies par certains mystiques des diverses religions. Bornons-nous à un seul exemple, celui de la «nuit obscure de l'âme» décrite dans les oeuvres du mystique et poète espagnol Juan de Yepes (saint Jean de la Croix). Le religieux qui s'engage dans cette voie doit traverser des épreuves si nombreuses et si profondes «que ni la science humaine ne suffit pour le comprendre, ni l'expérience pour l'exposer». Dans une première phase, ce sont des craintes de s'être égaré ou d'être abandonné et l'impossibilité de fixer son esprit dans la méditation. Dans une phase ultérieure, le sentiment d'être rejeté de Dieu, l'impossibilité de trouver aucune satisfaction ni dans les choses de Dieu ni dans celles du monde. À plusieurs reprises, saint Jean de la Croix indique comment on peut reconnaître s'il s'agit d'une véritable «nuit obscure» plutôt que des effets d'imperfections religieuses ou d'une «mélancolie» (au sens assez large que ce terme avait à l'époque). Dans l'état de sécheresse mystique authentique, l'âme ne cherche ni ne trouve aucune consolation dans les choses sensibles et ne se laisse pas distraire de sa préoccupation puissante de Dieu, même lorsqu'elle se sent abandonnée ou réprouvée par lui. On retrouve donc ici cette recherche dominante et incessante qui est un des caractères fondamentaux de la maladie créatrice. Les autres traits essentiels s'y retrouvent aussi: le début se rattache à un point précis et l'engagement dans la voie ascétique et mystique dont le but espéré est l'illumination et l'union mystique. Le mystique se place sous la direction d'un guide spirituel et des allusions sont faites aux souffrances inutiles déterminées par les erreurs de certains directeurs.

    Il y aurait une infinité d'autres points à citer. La maladie créatrice peut sans doute prendre bien d'autres formes que celle de l'aridité, de la sécheresse spirituelles. Telles seraient les épreuves extraordinaires de certains ascètes ou encore les phases d'angoisses précédant la conversion lors des mouvements revivalistes anglo-saxons.

    L'aridité littéraire

    On a abondamment parlé de l'inspiration poétique mais beaucoup moins de son contraire, l'aridité du poète qui n'arrive pas à créer, malgré ses efforts désespérés.

    Un écrivain dont nous ignorons l'identité a décrit de façon intéressante l'épuisement du romancier. Les faits qu'il rapporte «démontrent l'existence d'un malade inconnu qui est l'auteur en travail de gestation». On ne remarque rien d'anormal chez lui. Mais dès qu'il s'assied devant sa table et prend sa plume pour écrire, «c'est l'effondrement, la chute verticale, dans l'abîme d'impuissance... en trois secondes leur cerveau est devenu noir, d'un noir affreux. Ils fuient leur table, désolés, se demandant s'ils pourront encore écrire». L'opinion générale, partagée par cet auteur, est que tout écrivain disposerait d'une certaine quantité d'énergie nerveuse utilisable pour la création littéraire. En se surmenant, l'écrivain épuiserait cette provision d'énergie. «Le drame de la vie du créateur intellectuel est de concevoir une oeuvre toujours plus puissante que celle qu'il parvient à réaliser.»

    Mais n'y a-t-il pas d'autres formes d'aridité littéraire plus directement liées au processus créateur? Pour Edmond Jaloux, sans nier le rôle de la fatigue, ces crises d'aridité ne semblent pas avoir de rapport avec la santé ou la maladie. Il s'agit vraisemblablement d'une vitalité particulière, d'une force peu connue et qui reste à découvrir. Quoi qu'il en soit, Jaloux ne doute pas que cette aridité ne soit presque toujours féconde. Il s'agirait d'un processus intérieur par lequel se déchirent «ces parois de glace qui séparent le moi profond du moi superficiel et les empêchent de se rejoindre».

    Nous pouvons conclure qu'une partie au moins des états d'aridité poétique et littéraire sont dus à des causes autres que le simple épuisement. Il s'agirait d'un processus par lequel l'écrivain arrive à faire affleurer à la surface de l'esprit un monde d'images et de pensées enfouies dans les profondeurs de l'inconscient. Ce processus est affreusement pénible et constitue donc à proprement parler une maladie créatrice.

     Histoire de la philosophie

    La maladie créatrice a-t-elle joué un rôle dans la vie et l'oeuvre de certains philosophes? Pour pouvoir répondre à cette question, il faudrait connaître beau­coup plus de choses que nous n'en savons sur la vie intime des philosophes.

    Il serait bien utile que quelqu'un essayât de rassembler les données épar-ses que l'on pourrait trouver sur ce sujet. L'exemple le plus précis que nous ayons trouvé d'une maladie créatrice chez un philosophe est celui de Gustav Theodor Fechner (1801-1887). Fechner étudia d'abord la médecine, puis la physique et la chimie, sciences qu'il cultiva avec succès, tout en écrivant des
    manuels, des encyclopédies pour gagner sa vie. En 1833, à l'âge de 32 ans, Fechner fut enfin nommé professeur de physique à l'université de Leipzig. Dès ce moment, il commença à souffrir d'un épuisement complet que l'on attribua au surmenage. En 1840, à l'âge de 39 ans, sa santé s'effondra et il fut obligé d'interrompre toute activité pendant les trois années suivantes. L'étrange maladie qu'il subit nous est connue par un récit autobiographique écrit plus tard par Fechner.

    Dans la terminologie psychiatrique moderne, on la diagnostiquerait «dépression névrotique grave avec préoccupations hypocondriaques peut-être compliquée par les effets d'une lésion de la rétine consécutive à des expériences dangereuses» (Fechner avait regardé directement le soleil afin d'étudier les images visuelles post-sensorielles). Pendant la plus grande partie de sa maladie, Fechner vivait complètement isolé, dans une chambre obscure dont les murs étaient peints en noir, portant un masque ou un appareil occlusif sur les yeux; il ne supportait presque aucune nourriture et son état physique devenait inquiétant. Il arriva alors qu'une dame, amie de sa famille, rêva qu'elle lui préparait un plat de jambon épicé cuit dans du vin du Rhin et du jus de citron. Impressionnée par ce rêve, elle prépara son plat et le lui apporta, le suppliant d'y goûter. Fechner le fit avec hésitation mais s'en trouva bien. À partir de ce jour il en mangea quotidiennement une petite quantité et ses forces physiques s'améliorèrent. Fechner entreprit alors de forcer ses facultés mentales à fonctionner, effort épuisant qu'il comparait à celui d'un cavalier domptant une monture rebelle. Au bout d'un an, il aperçut le chiffre 77 et en conclut que sa guérison aurait lieu le soixante-dix-septième jour, ce qui se produisit effectivement.

    Cette période de dépression de trois ans fut suivie par une période d'excitation intellectuelle et d'euphorie de quelques semaines. Fechner eut alors des idées de grandeur. Il se croyait capable de résoudre toutes les énigmes du monde. Cet état d'hypomanie (en langage psychiatrique actuel) disparut à son tour. Fechner eut alors la conviction qu'il avait découvert un principe universel comparable en importance au principe de la gravitation universelle de Newton. Il l'appela «principe de plaisir» (Lustprinzip).

    Nous avons ici un exemple typique de logophanie: l'euphorie hypomaniaque était remplacée par l'apparition d'une idée philosophique. En outre, au moment où dans son jardin Fechner avait ouvert les yeux pour la première fois depuis trois ans, il avait été saisi par la beauté des fleurs et avait compris qu'elles avaient une âme. Ce fut le point de départ de son Nana, ou l'âme des plantes, ouvrage fort curieux dans lequel le problème d'un psychisme végétal est examiné sous tous ses aspects. Après sa guérison, Fechner resta en bonne santé pendant le reste de sa vie, le physicien avait été transformé en philosophe. Effectivement, Fechner quitta la chaire de physique pour celle de philosophie où son premier cours fut consacré au «principe de plaisir» où il eut l'occasion de s'illus­trer plus tard par ses travaux de psychophysique. Rappelons en passant que c'est à Fechner que Freud, de son propre aveu, emprunta non seulement la notion du «principe de plaisir» mais celle du principe d'économie et de répétition ainsi que l'aspect «topographique» de la vie mentale.

    Dans le récit de cette maladie peu ordinaire, nous retrouvons les traits principaux de la maladie créatrice: l'effort constant pour se guérir soi-même, la terminaison brusque de la maladie, la métamorphose qui s'ensuivit dans sa personnalité et le jaillissement d'idées nouvelles au moment de la guérison. Avec raison, Wundt estimait que Fechner s'était guéri lui-même par un processus d'autosuggestion.

    L'influence de la maladie créatrice nous semble manifeste dans la vie de Descartes. Tous ses biographes ont raconté en détail le fameux épisode de son illumination philosophique. On sait que cet épisode survint pendant l'hiver en Allemagne dans un endroit dont nous ignorons le nom et la localisation exacte.

    À l'âge de 21 ans, Descartes s'était engagé dans la carrière des armes et participa dans une campagne de Hollande qui ne semble pas avoir été bien pénible et où il se distingua surtout comme mathématicien. Il y eut une longue période d'attente et de négociation pendant laquelle il accomplit un travail intellectuel extraordinaire. C'est pendant cette époque qu'il eut une illumination. Le 10 novembre 1619, il eut la vision d'une «science admirable». Il eut trois songes dont il écrivit le récit après quoi il entra en prière et fit un voeu de pèlerinage pour recommander cette affaire à la Sainte Vierge.

    Paul Valéry déclare «le cas Descartes est peut-être le plus étrange qui se puisse imaginer». Il trouve extraordinaire que la philosophie la plus rationnelle que le monde ait connue ait pu être engendrée par un épisode aussi irrationnel que celui que vécut Descartes.

    Paul Valéry ajoute: «Je connais plusieurs autres exemples de ces illuminations de l'esprit, succédant à de longues luttes intérieures, à des tourments analogues aux douleurs de l'enfantement. Tout à coup la vérité de quelqu'un se fait et brille en lui. La comparaison lumineuse s'impose, car rien ne donne une image plus juste de ce phénomène intime que l'intervention de la lumière dans un milieu obscur où l'on ne pouvait se mouvoir qu'à tâtons. Avec la lumière apparaît la marche en ligne droite et la relation immédiate des coordinations de la marche avec le désir et le but. Le mouvement devient une fonction de son objet. Dans le cas dont je parlais, comme dans celui de Descartes, c'est toute une vie qui s'éclaire, dont tous les actes seront désormais ordonnés à l'oeuvre qui sera leur but. La ligne droite est jalonnée. Une intelligence a découvert ou projeté ce pourquoi elle était faite: elle a formé, une fois pour toutes, le modèle de tout son exercice futur».

     Histoire de la psychiatrie

    Il semble que l'on puisse aujourd'hui affirmer le rôle de la maladie créa­trice dans la genèse de deux des grands systèmes de psychiatrie des profon­deurs: la psychanalyse de Freud et la psychologie analytique de Jung..

    L’origine des concepts fondamentaux de la psychanalyse est restée longtemps mystérieuse. Pendant longtemps, il fut admis que Freud les avait découverts au cours de l'examen et du traitement de ses malades névrosés. La publication d'une partie de la correspondance de Freud avec Fliess nous a permis de connaître le rôle de l'autoanalyse de Freud. Nous savons maintenant que Freud souffrait de troubles nerveux mal définis qualifiés de neurasthénie et qu'en 1897 il commença à se traiter lui-même par la méthode des associations spontanées et de l'interprétation des rêves qu'il avait imaginée peu d'années auparavant. Au cours de cette autoanalyse Freud découvrit des faits oubliés ou demi-oubliés de son enfance: son attraction amoureuse pour sa mère, sa rivalité envers son père, bref, des éléments de ce qu'il appela le complexe d'Oedipe. Jones a décrit comment, en 1901, Freud émergea de son autoanalyse complètement transformé. Ses sentiments d'infériorité avaient disparu et furent remplacés par une entière confiance en soi. Il était maintenant en possession d'une doctrine et d'une méthode psychothérapique et en mesure de devenir chef d'École.

    L'autoanalyse de Freud nous apparaît comme une facette d'un événement dont l'autre facette était constituée par la névrose dont il souffrait depuis plusieurs années. Nous retrouvons ici les caractères essentiels de la maladie créatrice. Le début commence au moment où Freud s'oriente vers l'exploration des mystères de l'esprit humain, idée qu'il ne perdit jamais, au cours de la névrose et de l'autoanalyse. Pendant tout ce temps, Freud avait le sentiment d'un isolement absolu avec le seul soutien extérieur de son amitié avec Wilhelm Fliess. La terminaison fut marquée par une illumination intellectuelle, une transformation durable de la personnalité, la conviction d'avoir fait une découverte immense qui fera époque. Tous ceux qui ont connu Freud s'accordent à dire que, pour lui, l'existence universelle de la sexualité infantile et du complexe d'Oedipe étaient des vérités certaines et absolues qui ne souffraient aucune discussion.

    Les biographes de Freud ont qualifié «exploit héroïque» son autoanalyse. En quoi ils ont eu raison. Faut-il les suivre lorsqu'ils ajoutent, comme Jones, qu'il s'agissait là d'un événement unique dans l'histoire de l'humanité, qui n'avait aucun précédent, et n'aurait jamais de réplique? Ce serait méconnaître l'existence du groupe des névroses créatrices, groupe dans lequel se range aussi Cari Gustav Jung.

    L'oeuvre psychologique et psychothérapique de Jung est encore mal connue. Il est certain que les notions d'inconscient collectif, d'archétypes, d'animus et anima et d'autres semblent bien métaphysiques lorsqu'on n'a pas étudié en détail la vie et la doctrine de Jung. Ceux qui l'ont connu personnellement se rappellent que Jung parlait de ces choses avec une absolue certitude (de la même façon que Freud parlait de la sexualité infantile et du complexe d'Oedipe). Jung ne donnait pas l'impression d'être un mystique ou un métaphysicien: c'était un homme essentiellement pratique qui ne perdait jamais de vue la réalité concrète. Dans son activité psychothérapique, son premier souci était de placer son patient devant la réalité immédiate et concrète et de dissiper son inconscience. La plupart des hommes, disait-il, vivent dans la «vie provisoire», c'est-à-dire l'inconscience. Il les comparait à Tartarin faisant sans en éprouver de crainte des excursions dangereuses dans les Alpes car il les croyait truquées; au moment où il s'aperçut qu'il n'en était rien, il fut saisi de panique. Pour Jung, prendre conscience de la réalité était non seulement l'abc de la psychothérapie, mais le fondement de la morale. Une de ses maximes favorites était que «l'inconscience est le plus grand des péchés».

    On peut se demander comment un homme aussi proche de la réalité pouvait avoir acquis une telle certitude quant à l'existence des choses mystérieuses qu'il enseignait. La publication de l’Autobiographie a permis de verser quelque lumière sur ce sujet. Nous savons maintenant qu'après sa séparation d'avec Freud, Jung fut atteint de troubles d'aspect névrotique, angoisses, sentiment de solitude, et qu'en décembre 1913, il entreprit son voyage à travers l'inconscient en une sorte d'autoanalyse pratiquée d'une façon très différente de celle de Freud (dont il est très probable que Jung ignorait tout). Les deux grands procédés qu'il employa furent la technique de l'imagination forcée et celle des rêves dessinés. L’Autobiographie raconte comment Jung, explorant le monde des archétypes, fît connaissance avec son anima et découvrit vers 1918 le processus d'individuation et de son aboutissant Selbst (ou «soi-même»), ce centre invisible et inconscient de la personnalité. L'essentiel dans la doctrine de Jung est donc sorti de sa névrose créatrice, comme l'essentiel de la psychanalyse est issu de la névrose créatrice de Freud.

    Il y aurait bien d'autres choses à dire sur la maladie créatrice. Bornons-nous à deux points.

    D'abord, il est probable qu'il existe une certaine diversité parmi ces maladies. Elles peuvent être longues ou courtes, prendre l'allure d'une névrose, d'une psychose ou d'une maladie psychosomatique. Parfois, il s'agit d'un épisode unique qui souvent se situe vers le milieu de la vie, coupant celle-ci pour ainsi dire en deux moitiés, avant et après elle. Parfois le sujet est plus jeune, comme dans le cas de Descartes.

    Il faut distinguer surtout deux types de maladies créatrices: les maladies spontanées et les maladies dirigées. Dans les maladies créatrices spontanées, le sujet est abandonné à ses propres ressources, tandis que dans les maladies créatrices dirigées, le sujet est guidé et rassuré tout au long de ses épreuves.

    L'exemple de Freud et celui de Jung montrent qu'une maladie créatrice originellement unique et spontanée peut devenir le prototype d'une maladie créatrice stylisée, si l'on peut dire, et reproduite à de nombreux exemplaires. Rappelons que c'est Jung qui fit prévaloir le principe de l'analyse didactique lorsqu'il travaillait encore avec Freud; dans son esprit, il s'agissait d'une méthode d'apprentissage par la pratique, mais plus tard l'École de Jung en vint à assimiler l'analyse didactique à la maladie initiatique des chamans.

           Un second problème important et difficile est celui de la valeur heuristi que attribuable à une maladie créat

    Date de création : 2014-03-27 | Date de modification : 2014-03-27
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