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    Impression du texte

    Imagination

    Essentiel

    Tout monde réduit à l’immédiateté est une prison ; pire encore qu’une prison si on n’imagine rien en dehors de celle-ci. Car, grâce à son imagination, même le prisonnier peut s’échapper au-delà des murs, jouir encore d’une certaine liberté, accéder à d’autres vérités que celles des sens, si bonnes et belles que puissent être déjà ces dernières. L’imagination n’est pas limitée aux choses et n’a pas à se laisser gouverner par l’empirique, elle joue et s’amuse avec des images qu’elle construit, elle nous affranchit de l’immédiat, fait découvrir de nouvelles dimensions de la réalité. Elle rend possible l’ubiquité, la sortie même du temps, de tout ce qui confine ; elle peut contribuer à créer d’autres mondes, d’autres cohérences, à pressentir d’autres vérités, à donner « corps aux choses inconnues », comme dit Shakespeare. Sans l’imagination, point de métaphores : il n’y aurait que la lettre bête comme une machine, celle qui tue. Point non plus de théories scientifiques. Elle permet de dépasser l’immédiat sensible pour mieux le connaître lui-même, mais aussi pour s’élever vers ce qui le dépasse, pour appréhender « ce que la froide raison ne pourra jamais comprendre (97) » . En réalité, comme l’écrit Jean-Jacques Wunenburger, « l’activité imaginative n’a jamais de fin, parce que l’image se dérobe à l’objectivation, à l’inventaire, à l’arraisonnement. L’imagination représente ce par quoi l’homme fait l’expérience de l’autre, de l’ailleurs, de l’illimité, et, en fin de compte, du sacré ». Ainsi que l’a bien marqué Kant au § 49 de la Critique de la faculté de juger : « L’homme n’est peut-être jamais davantage au faîte de lui-même que lorsqu’il touche à ce qui le dépasse ; or l’imagination est précisément cette instance par laquelle l’esprit transgresse ses limites, tout en ne pouvant jamais se représenter l’illimité que dans la figure de sa propre finitude. (98)»  

    Que l’on songe aussi bien, ne fût-ce qu’un instant, aux immenses trésors d’images que contiennent les champs et « les palais de la mémoire », dont parle si éloquemment saint Augustin au livre X des Confessions (X, viii, 12 sq.), conservant les innombrables réalités de toutes sortes livrées par les sens au cours des jours. Or il y a en ces palais bien plus que les couleurs, les sons, les odeurs, les goûts, les impressions tactiles, si infiniment variées qu’elles soient déjà. Toutes les images que nous avons pu construire, les pensées mêmes que nous avons pu avoir et que nous pouvons susciter à nouveau comme d’un puits rempli de richesses momentanément oubliées. Certaines reviennent tout de suite, d’autres doivent y être recherchées longtemps. Parfois nous cherchons une chose et une autre nous revient soudain à la même occasion ; petit à petit le brouillard se dissipe et voici que des choses qu’on croyait perdues, qui y étaient comme cachées en quelque sorte, réapparaissent, une lumière les séparant des ténèbres. Marcel Proust a décrit cela mieux que personne sans doute. Il est proprement merveilleux, ce pouvoir que nous avons de susciter en nous, dans la nuit et le silence, les couleurs, les sons sans les confondre, et toute la panoplie de l’expérience humaine, voire, dans le cas des grands artistes, de créer à partir de cela des œuvres inédites, splendides, chargées de sens et mystère à la fois. 

    Hegel rend bien le caractère étonnant de cette présence des êtres dans l’imagination humaine même lorsqu’elle n’est pas en exercice. 

    Cette image appartient à l’esprit ; il est en possession de celle-ci, il en est le maître ; l’image est conservée dans le trésor de l’esprit, dans la nuit de l’esprit ; elle est inconsciente, c’est-à-dire qu’elle n’a pas à être exposée comme objet devant la représentation. L’homme est cette nuit, ce néant vide qui contient tout dans la simplicité de cette nuit, une richesse de re-présentations, d’images infiniment multiples dont aucune précisément ne lui vient à l’esprit ou qui ne sont pas en tant que présentes (99).

    Le ciel étoilé, la mer, la terre sont là, disponibles, en moi, en chacune et chacun de nous. Dans un passage des Confessions (X, viii, 15) qui a beaucoup ému Pétrarque, saint Augustin faisait remarquer que « les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de l’Océan et le mouvement des astres et ils s’oublient eux-mêmes (100)» . On ne s’étonne pas devant le fait que toutes ces choses dont nous venons de parler nous ne les voyions pas alors avec nos yeux, cependant que nous n’aurions pourtant pu en parler si ces montagnes, ces océans, ces étoiles, nous ne pouvions les voir au-dedans de nous (pour les avoir vus auparavant au-dehors, certes) avec les mêmes dimensions qu’elles peuvent avoir au-dehors. Il y a « l’édifice immense du souvenir » (Proust) de ce que l’on a fait et subi, tout ce dont on a fait l’expérience ou dont on nous a parlé. Il y a les habiletés acquises, comme l’art d’écouter ou de parler, et les notions apprises qui font que lorsque vous m’expliquez quelque chose je puisse dire : oui, c’est vrai, non c’est faux. Il y a les nombres (le nombre de ceci ou de cela, mais aussi les nombres au moyen desquels nous comptons) et les figures géométriques (ce triangle-ci et cet autre, qui naissent et s’évanouissent à volonté, lorsque par exemple on démontre les propriétés du triangle, lequel échappe, lui, à la représentation). Il y a les émotions, les passions, les affections. Joie, peine, peur, angoisse, amour. Je puis en parler sans nécessairement éprouver au même moment ces passions, parler de la tristesse, par exemple, sans être pour autant triste ; ce qui prouve que les images sont distinctes des expériences elles-mêmes. Le fait que je puisse parler de la douleur sans la confondre avec le plaisir ni la subir, montre bien qu’ils sont alors présents tous deux en moi de quelque façon, mais autrement que lorsque je les éprouve.

    En nous également, en notre imagination, se trouve ce que nous aimerions faire, ce que nous avons l’intention de faire, nos plans, nos rêves, nos espoirs. La quête de sens suppose de l’imagination et de la mémoire. De même que tout exercice de l’intelligence (101). Gaston Bachelard et Gilbert Durand ont bien marqué le « dynamisme organisateur » de l’imagination, « facteur d’homogénéité dans la représentation » que l’intelligence est appelée à soumettre au discernement sans lequel il n’y a pas de véritable pensée : « L’unité de la pensée et de ses expressions symboliques se présente comme une constante correction, comme un perpétuel affinement. » Jacqueline de Romilly l’a magnifi-quement montré : un monde foisonnant de « savoirs oubliés », d’élans affectifs suscités par une connaissance et l’autre et qui, « peu à peu, dessinent nos goûts et nos aspirations », ont transformé nos vies, notre agir même, en profondeur, et continuent de le faire jusqu’à la mort, la plupart du temps à notre insu (102).

    C’est assez dire que les images de chaque instant de nos vies ne cessent d’affecter la qualité de nos pensées et de nos désirs. Aussi, écrit Iris Murdoch : « Le dommage causé à la vie intérieure, à la solitude et au calme, par l’imposition d’images banales ou pornographiques ou violentes à la télévision, est une blessure profonde. » Ce qui fait « fantasmer » l’imagination de tous ceux que figurent les prisonniers au fond de la caverne de Platon, est à vrai dire à l’opposé du dynamisme libérateur dont nous venons de parler. Car il s’agit de fantasmes qui emprisonnent littéralement l’esprit : fantasmes vaniteux, névrosés, vengeurs, mégalomanes. Ils empêchent les nouvelles idées, les nouveaux intérêts et les nouvelles affections, toute possibilité d’actions fécondes et vertueuses, suscitent l’ennui, la vie morne, dépressive. Peut-être est-ce là le sens de la question de Shakespeare : « O hateful error, melancholy’s child, / Why dost thou show to the apt thoughts of men / The things that are not ? » (103)

    Aussi bien le rôle de l’imaginaire est-il fondamental pour toutes les sociétés, qui ne peuvent se passer de l’imaginaire collectif, de mythes, de rites et de symboles. « Les acteurs se rassemblent dans l’imaginaire et se donnent ainsi des raisons de vivre ensemble. Ils équilibrent le monde et le mettent en ordre » (Gilbert Larochelle). Le rêve individuel n’est pas moins essentiel à la vie de chacun, et l’œuvre de fiction, qui permet d’éprouver d’autres imaginations et d’autres imaginaires, joue un rôle capital. Or l’invasion des images que nous subissons aujourd’hui – « reçues plus passivement, à travers des écrans, et plus solitairement » – provoque une confusion de ces trois pôles de l’imaginaire, comme l’a bien mis en relief Marc Augé, faisant état d’un « nouveau régime de fiction qui affecte aujourd’hui la vie sociale, la contamine, la pénètre, au point de nous faire douter d’elle, de sa réalité, de son sens et des catégories (l’identité, l’altérité) qui la constituent constituent et la définissent ». C’est dire que « l’ennemi est en nous, déjà au cœur de la place, intra plutôt qu’extra-terrestre ». Qui plus est, la consommation passive des images qui circulent est « un puissant facteur de désintégration collective et d’aliénation individuelle » (104).

    Dans ces conditions, loin de libérer et de rendre créatif comme ils le devraient, voilà que l’imagination et l’imaginaire auraient bien plutôt pour effet d’enfermer et d’assoupir.

     

    Thomas De Koninck, La nouvelle ignorance et le problème de la culture, Paris, Presses universitaires de France, "Intervention philosophique", 2000

     

    Notes

    (97) Shakespeare, A Midsummer Night’s Dream, V, i, 14-15 ; V, i, 6 (Le Songe d’une nuit d’été, trad. François-Victor Hugo).

    (98) Jean-Jacques Wunenburger, « La “Bildung” ou l’imagination dans l’éducation », dans Écrits en l’honneur d’Olivier Reboul, dir. Renée Bouve-resse, Paris, PUF, 1993, p. 68 et 60.

    (99) G. W. F. Hegel, La philosophie de l’esprit de la Realphilosophie 1805, trad. Guy Planty-Bonjour, Paris, puf, « Épiméthée », 1982, p. 13.

    (100) Cf. Pétrarque, L’ascension du mont Ventoux, trad. du latin Denis Montebello, édition Maeght, revue Argile (1978), repris dans Joachim Ritter, Paysage. Fonction de l’esthétique dans la société moderne, trad. Gérard Raulet, Paris, Imprimeur, 1997, p. 50.

    (101) Cf. Cornelius Castoriadis, « La découverte de l’imagination », dans Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II, Paris, Seuil, 1986, p. 327-363 ; Aristote : « L’âme ne pense jamais sans images » (De anima, III, 7, 431 a 16-17) ; il n’y a pas non plus de désir sans imagination (ibid., III, 10, 433 b 28-29) ; saint Augustin, De Trinitate, XI, vii, 11 - xi, 18.

    (102) Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas, 1984, p. 26. Jacqueline de Romilly, Le trésor des savoirs oubliés, Paris, Fallois, 1998, p. 7-27, 107-112.

    (103) Julius Caesar, V, 3, 67-68 : « Ô erreur haïssable, enfant de la mélancolie, pourquoi montres-tu aux pensées impressionnables des hommes les choses qui ne sont point ? », Iris Murdoch, Metaphysics as a Guide to Morals, Londres, Chatto & Windus, 1992 ; Penguin Books, 1993, p. 308 sq.

    (104) Gilbert Larochelle, L’imaginaire technocratique, Montréal, Boréal, 1990, p. 13 ; Marc Augé, La guerre des rêves, Paris, Seuil, 1997, p. 39, 11, 19, 42.

    Documentation

    Wunenburger, Jean-Jacques. L'imagination. Paris, PUF, 1991. Coll. « Que sais-je? ». Réédition: 1993.

    Wunenburger, Jean-Jacques. « La Bildung ou l’imagination dans l’éducation », dans Renée Bouveresse, dir. Éducation et philosophie : écrits en l’honneur d’Olivier Reboul. Paris, PUF, 1993.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2014-09-28
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