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Edmondo De Amicis

1846-1908
Extrait du Livre Coeur (éd. Rue d'Ulm, 2005 pour la traduction française, traduction de Piero Caracciolo, Marielle Macé, Lucie Marignac et Gilles Pécout / Milano, Bompiani, 1973)

"La petite vedette lombarde"

En 1859, pendant la guerre de libération de la Lombardie, quelques jours après la bataille de Solférino et San Martino1, que les Français et les Italiens ont gagnée contre les Autrichiens, par une belle matinée du mois de juin, un petit détachement de chevau-légers de Saluzzo avançait lentement vers l'ennemi par un chemin solitaire, en explorant soigneusement la campagne. Un officier et un sergent étaient à la tête de ce détachement. Tous les soldats regardaient fixement au loin, droit devant eux, muets, s'attendant à voir d'un moment à l'autre l'uniforme blanc des avant-postes ennemis.
Ils arrivèrent ainsi à une maison de paysans, entrouée de frênes, devant laquelle se trouvait un garçon d'une douzaine d'années : il était seul et taillait avec son couteau un rameau pour en faire un petit bâton. Un drapeau tricolore pendait à une des fenêtres de la maison; à l'intérieur il n'y avait personne : les paysans, après avoir accroché le drapeau à la fenêtre, s'étaient enfuis par peur des Autrichiens. Dès qu'il vit les cheveau-légers, l'enfant abandonna son bâton et ôta son béret. C'était un beau garçon, au visage hardi, avec des grands yeux bleus, de longs cheveux blonds : il ne portait qu'une chemise, ouverte sur la poitrine.
"Qu'est-ce que tu fais ici ? lui demanda l'officier, en arrêtant son cheval, pourquoi n'as-tu pas fui avec ta famille ?
- Je n'ai pas de famille, répondit l'enfant. Je ne suis qu'un enfant trouvé. Je travaille un peu pour tout le monde. Je suis resté ici pour voir la guerre.
- As-tu vu passer les Autrichiens ?
- Pas depuis trois jours."
L'officier réfléchit quelques instants; puis il descendit de cheval et, laissant les soldats postés en direction de l'ennemi, il entra dans la maison et monta sur le toit. La maison n'était pas haute; du toit on ne voyait qu'une petite étendue de campagne.
"Il faut monter sur les arbres" dit l'officier, et il redescendit. Juste devant la maison se trouvait un frêne grand et mince, dont la cime oscillait dans le ciel azuré. L'officier réfléchit, regardant tantôt l'arbre, tantôt les soltats; puis soudain, il demanda à l'enfant :
"Et toi, garnement, tu as bonne vue ?
- Moi ? répondit l'enfant, je vois un moineau à un mille de distance.
- Tu serais capable de grimper jusqu'au sommet de cet arbre ?
- Au sommet de cet arbre ? Moi ? En trente secondes, j'y suis.
- Et tu saurais me dire ce que tu vois de là-haut, s'il y a des soldats autrichiens de ce côté-là, des nuages de poussière, des fusils qui scintillent, des chevaux ?
- Bien sûr que je saurais.
- Qu'est-ce que tu veux en échange de ce service ?
- Qu'est-ce que je veux ? dit l'enfant en souriant. Rien. Elle est bonne, celle-là. Et puis ! ... Si c'était pour les Allemands, à aucun prix; mais pour les nôtres ! Je suis Lombard, moi.
- Bien. Monte, alors.
- Un instant, que j'enlève mes chaussures."
Il enleva ses chaussures, serra sa ceinture, jeta son béret dans l'herbe pour le retenir, comme s'il avait été saisi d'une crainte soudaine.
L'enfant se tourna pour le regarder, avec ses yeux bleus, d'un air interrogatif.?
"Rien, dit l'officier, monte".
En quelques instants l'enfant fut au sommet de l'arbre, accroché au tronc, les jambes cachées dans les feuilles mais le buste découvert, et le soleil illuminait sa tête blonde qui semblait d'or. L'officier le voyait à peine, tant il était petit là-haut.
"Regarde tout droit et bien loin" cria l'officier.
L'enfant, pour mieux voir, détacha la main droite de l'arbre et la porta à son front.
"Que vois-tu ?" demanda l'officier.
L'enfant pencha son visage vers lui, et, se faisant un porte-voix de la main, répondit :
"Deux hommes à cheval sur la route blanche.
- A quelle distance d'ici ?
- Un demi-mille.
- Bougent-ils ?
- Ils sont à l'arrêt.
- Que vois-tu d'autre ? demanda l'officier après un moment de silence. Regarde à droite."
L'enfant regarda à droite. Puis il dit :
"Près du cimetièère, parmi les arbres, il y a quelque chose qui brille. On dirait des baïonnettes.
- Est-ce que tu vois des hommes ?
-Non, ils doivent être cachés dans les blés."
A ce moment-là, on entendit le sifflement d'une balle : d'abord haut dans l'air, puis atténué derrière la maison.
"Descend, mon garçon ! cria l'officier, ils t'ont vu. Je ne veux rien d'autre. Descends !
- Je n'ai pas peur, répondit l'enfant.
-Descends..., répéta l'officer; que vois-tu d'autre à gauche ?
- A gauche ?
- Oui, à gauche ?
L'enfant tendit la tête à gauche... A ce moemnt, un autre sifflement fendit l'air, plus bas que le premier avec un sifflement plus aigu. L'enfant tressaillit de tout son corps. "Diable ! s'exclama-t-il, c'est à moi qu'ils en veulent." La balle était passée tout près de lui.
"Descends ! cria l'officier, impérieux et irrité.
- Tout de suite, répondit l'enfant, mais l'arbre me protège, soyez rassuré. A gauche, vous me demandiez ?
- A gauche, répondit l'officier; mais descends.
- A gauche, cria l'enfant, en se penchant de ce côté-là, là où il y a une chapelle, j'ai l'impression de voir..."
On entendit passer en haut un troisième sifflement, et presque en même temps on vit l'enfant descendre, se retenant quelques instants au tronc et aux branches, puis précipité la tête en bas, les yeux ouverts.
"Malédiction !" s'écria l'officier en accourant.
Le garçon tomba brutalement sur les dos et resta allongé, les bras en croix; un petit ruisseau de sang jaillissait de sa poitrine, à gauche. Le sergent et deux soldats descendirent rapidement de cheval. L'officier se pencha et lui ouvrit la chemise : la balle avait pénétré dans le poumon gauche.
"Il est mort ! s'exclama l'officier.
- Non, il est vivant ! répondit le sergent.
- Ah ! Pauvre garçon ! Brave garçon ! s'écria l'officier. Courage ! Courage !"
Mais pendant que l'officier lui donnait du courage et qu'il rpessait son mouchoir sur la blessure, les yeux de l'enfant se révulsèrent et sa tête tomba : il était mort. L'officier blêmit, et le contempla un moment. Puis il l'allongea et lui posa avec soin sa tête sur l'herbe; il se leva et le regarda encore. Le servent et les deux soldats le regardaient aussi, immobiles; les autres étaient tournés en direction de l'ennemi.
"Pauvre garçon ! répéta avec tristesse l'officier, pauvre et brave garçon !"
Puis il s'approcha de la maison, prit le drapeau tricolore qui était fixé à la fenêtre, et l'étendit comme un linceul sur l'enfant mort, en laissant son visage découvert. Le sergent rassemblat à côté du mor ses chaussures, son béret, son petit bâton et son couteau.
Ils restèrent encore un instant silencieux. Puis l'officier s'adressa au sergent et il lui dit : "On enverra l'ambulance le chercher. Il est mort en soldat; les soldats l'enterreront. " Après avoir prononcé ces mots, il envoya de la main un baiser à l'enfant, et cria : "Remontez sur les chevaux." Les soldats s'exécutèrent, le détachement se rassembla et reprit son chemin."




Notes
1. Cette bataille est l'une des dernières de la Deuxième Guerre d'indépendance menée de mai à juillet 1859 par les Piémontais et leurs alliés français. La victoire franco-piémontaise remportée le 24 juin 1859 fait suite à celle de Magenta vingt jours plus tôt. Les Autrichiens, commandés par l'empereur François-Joseph en personne, rencontrent les Français à Solférino et les Piémontais à San Martino, à quelques kilomètres de là. Malgré leur infériorité numérique (140 000 hommes contre plus de 160 000) les alliés brisent les défenses autrichiennes et la bataille s'achève dans une extrême confusion par la retraite des Autrichiens au-delà du cours du Mincio. Après Solférino et San Martino, les Italiens contrôlent la Lombardie et sont aux portes de la Vénétie. En France, malgré la victoire, les 40 000 victimes et la cruauté des combats - qui inspirèrent l'idée de la Croix-Rouge au Suisse Henri Dunant - rendent de plus en plus impopulaire la campagne d'Italie; ce qui explique le brusque retrait français en juillet 1859. Sur l'écho et la mémoire nationale de Solférino et de San Martino, on consultera Nina Quarengli, L'Altra Battaglia. Solferino e San Martino tra realtà e memoria, Vérone, Cerre Edizioni, 1999.

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