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Draveur

Menaud maître draveur de Félix Antoine Savard est l'un des classiques de la littérature québécoise.

Dans Menaud maître draveur, sont réunis les deux courants qui ont marqué les débuts de la littérature québécoise : le terroir et le patriotisme. L'histoire est simple : Menaud, un vieux draveur, n'admet pas que les Canadiens français en soient réduits au rôle de «porteurs d'eau» dans leur propre pays. Il n'admet pas que certains aient trahi l'héritage des ancêtres en vendant leurs bras aux Anglais, propriétaires de la forêt. Il essaie d'organiser une résistance, avec son fils Joson et son copain Alexis.

«Les tentes avaient été dressées une quinzaine de jours auparavant par les draveurs du «temps de glace».

On appelait ainsi, au pays du Québec, ceux qui, dès la première fonte des neiges, vont ouvrir les chenaux des rivières et préparer la grande drave.

C'est, de toutes, la corvée la plus dure et la plus hasardeuse.

Les hommes ont à se battre contre le froid, la neige et l'eau.

D'une étoile à l'autre, ils doivent dégager les billes encavées dans la glace, courir sur le bois en mouvement, s'agripper aux branches, aux rochers de bordure quand l'eau débâcle et qu'elle veut tout emporter comme une bête en furie.

On les vit revenir à la brunante, trempés jusqu'aux os, grelottant dans leurs hardes que le froid avait raidies.

Les deux équipes échangèrent des amitiés et se précipitèrent vers la mangeaille, sous l'appentis de toile.

Il faisait maintenant nuit.

Tout autour, les montagnes déjà noires encerclaient d'une sombre margelle le puits des étoiles claires.

Menaud s'informa des mouvements de l'eau, du bois et du travail des hommes.

Après quoi, pour se divertir un peu de toutes les misères qui s'annonçaient, les draveurs allumèrent un feu sous les épinettes.

On eût dit que la flamme réveillait le sang engourdi de cette race.

Sous les branches toutes flétries d'étincelles, dès que le Bourin eut embouché sa musique et battu des pieds, ce fut une débâcle, une poussée de gestes de délivrance et comme une revanche de ces âmes que les fatigues et le froid avaient rendues inertes.

René Richard a illustré une édition de luxe de Menaud Maître-draveur (Éditions La Frégate,1979).

Aussitôt qu'un danseur s'épuisait, un autre reprenait la gigue : visage en flammes, cris ardents, regards perdus vers un rêve mystérieux entrevu dans l'entrelacement des branches embrasée où les génies du feu dessinaient, à la complaisance de chacun, les figures qu'il aimait revoir.

Tout cela semblait remonter de la profondeur du sang.

Tout cela rappelait que les pères avaient été, d'un océan à l'autre, et même dans tous les périls, les plus gais des hommes, les fidèles échos de ce monde sonore, les amants passionnés de cette nature aux belles images sans cesse renouvelées, à laquelle, tous, dans la plaine, sur la rivière ou la montagne, dans la neige ou les jouailleries du printemps, ils avaient chanté une chanson d'amour et un hymne de liberté.

Personne ne parlait plus de drave maintenant.

La danse allait, légère, sur la pointe des pieds, comme pour un envol, et vêtue de feu.

Délivrés, inlassables, ils exprimaient, chacun, sa vie propre. Ils révélaient par les bras, les pieds, les yeux, les cris poussés dans la frénésie des cadences, ce qu'ils avaient reçu du passé et appris par eux-mêmes; ils animaient d'une sorte de lyrisme sauvage tout ce décor de misère.

(Félix-Antoine SAVARD, Menaud maître draveur, Fides, 1958 - Première publication : 1937)

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