Thalès de Milet

vers – 624-vers – 547

Thalès est une figure légendaire de la pensée.
Il faut rapporter la légende de Thalès au statut de premier penseur de la culture antique, et donc d'initiateur de la pensée occidentale, qui lui a été attribué.

Un penseur aux multiples titres de gloire

Toujours une légende déforme en magnifiant et simplifiant les caractères d'un personnage. Pourtant des éléments apportés par les historiens donnent un certain réalisme au récit de sa vie. Ceux-ci nous disent que Thalès connût un grande popularité pour avoir prédit, le premier, une éclipse de soleil ; or, les astronomes peuvent dater au 28 mai 585 avant J.-C. une éclipse totale de soleil en Ionie ; ce qui correspond bien à la période évoquée par les chroniqueurs antiques. Il reste que c'est un réel problème de déterminer sur quelle base de connaissances Thalès aurait pu s'appuyer pour faire une telle prédiction.

Pourtant il est confirmé que Thalès était très intéressé à comprendre l'ordre de l'Univers, puisque, nous raconte Platon, une servante se serait moquée de lui pour être tombé dans un trou, absorbé qu'il était par la contemplation du ciel. On le crédite, en tout cas, de la première description rationnelle du cosmos.

D'autres indications établissent qu'il était actif dans le commerce, ce qui est assez logique puisque les ports établis par les Grecs sur la côte ionienne avaient une vocation avant tout commerçante. Aristote nous conte ainsi que, s'appuyant sur sa science météorologique, Thalès aurait spéculé sur une récolte d'olives.

Reconnu comme important personnage politique dans sa cité de Milet, il aurait contribué à la législation qui instituait une forme inédite de gouvernement fondé sur la participation de tous les citoyens. Et de fait, historiquement, Milet est une des premières cités à avoir bénéficier d'institutions démocratiques. C'est pour cela que les Grecs ont inclus Thalès parmi les "Sept Sages" fondateurs de la démocratie.

Thalès est d'abord connu, aujourd'hui, comme mathématicien, auteur du fameux théorème des parallèles : si l'on mène une parallèle à l’un des côtés d’un triangle, on détermine un triangle semblable. Il en aurait tiré la technique dite de "triangulation", qui lui aurait permis, lors d'un séjour en Égypte, de déterminer la hauteur d'une pyramide en mesurant son ombre.

Tout cela indique que Thalès, était loin de n'être qu'un contemplatif comme le voudrait l'anecdote de Platon. Il était entièrement en prise sur la vie sociale, et savait tirer un parti technique de ses découvertes théoriques.

L’idée de théorie

Mais son plus grand titre de gloire est sans conteste d'être le premier théoricien, c'est-à-dire d'avoir inventé la "théorie".

La théorie est une forme de savoir qui conjugue deux caractères essentiels :

  1. Elle est pleinement dans le logos. Le logos, c'est la raison en tant qu'elle est portée par le langage. Le logos est le discours qui tire sa valeur du fait qu'il se conforme aux règles de la logique (dont la principale est la règle de non-contradiction) et à l'expérience commune. Il s'oppose ainsi au muthos discours qui met en scène des êtres surnaturels, et qui, s'appuyant largement sur la faculté d'imagination, n'est pas du tout gêné par la contradiction. Le logos est universalisable – tous les hommes peuvent tomber d'accord sur sa valeur ; là est sa grande supériorité sur le muthos.
  2. Elle est désintéressée au sens où, ce que vise la théorie n'est pas le savoir comme moyen pour agir, mais le savoir pour lui-même. La théorie pose le savoir comme valeur en soi. Elle manifeste ainsi le fait que savoir de manière rationnelle apporte une satisfaction propre, indépendante de tout intérêt particulier car réunissant tous les hommes. Ce type de satisfaction est bien indiqué par l'étymologie du mot : "théorie" vient de theôreîn qui signifie "contempler".

On peut interpréter l'apparition du projet théorique chez Thalès comme une extension du domaine de la raison. Thalès aurait été le premier à dégager la raison de tout intérêt pratique – maîtrise technique de l'environnement, maîtrise des relations sociales – pour la consacrer à l'intelligibilité de l'Univers. Pour préciser ce processus de promotion du logos, lire La leçon de Thalès.

Le premier principe

Cette ambition théorique l'a conduit à rechercher le premier principe de l'ordre de la nature. Parce qu'il  était fidèle au logos, il n'a pas été le chercher, comme tous les hommes avant lui, dans quelque entité surnaturelle, mais dans l'expérience commune.

Ainsi la proposition la plus connue de Thalès est : "L'eau est le principe de toutes choses".

L'École philosophique de Milet

Thalès est le premier maître d'une école de pensée qui s'est épanouie à Milet pendant le VI° siècle avant J.-C. Il a eu pour successeur Anaximandre qui professait que l'Apeiron – la matière indéterminée et illimitée – est à l'origine de tout ce qui existe. Le troisième Milésien cité par la tradition est Anaximène, lequel affirmait que c'est l'air qui est le principe de toutes choses.

On a considéré, et ceci dès l'Antiquité, que ces trois penseurs représentaient la première école philosophique : l'École de Milet. Peut-on vraiment les considérer comme des "philosophes" ?

En quoi les Milésiens ne sont pas philosophes

Le mot « philosophe » était encore étranger au vocabulaire des Milésiens. Ceux-ci se faisaient appeler phusiologos (physiologues), de phusis = nature, et logos = discours rationnel. Ils se considéraient donc comme ceux qui pouvaient rendre compte rationnellement de la nature.
La notion de « philosophie » indique quelque chose de différent – phileîn = aimer, sophia = sagesse – puisqu’elle exprime le désir d’atteindre la Sagesse, celle-ci étant d’abord le savoir du monde dans son unité. Or, les Milésiens ne sont pas dans ce désir, puisque, annonçant connaître le premier principe de la nature, ils se présentent comme des Sages.
En fait, la notion de philosophie est apparue dans la seconde moitié du VI° siècle, lorsqu’il a fallu se sortir de la contradiction entre l’idée de la Sagesse, qui est nécessairement unique, et le fait de la pluralité des doctrines qui prétendent la révéler. Elle exprime une position de retrait de ceux qui se consacrent à rendre compte rationnellement de la nature : la Sagesse qu’ils visent ne vaut plus comme résultat, elle vaut comme idéal.

En quel sens Thalès est le premier philosophe

La réelle valeur des Milésiens n’est pas dans leur doctrine, elle est dans leur démarche de pensée. Et cette démarche a été initiée par Thalès. Elle consiste dans le recours exclusif au logos pour développer le savoir. De ce fait, elle exclut toute causalité divine dans l’agencement de l’Univers. Il n’y a donc plus de domaine surnaturel. Le monde tout entier est pensé comme homogène à l’expérience humaine. Il s’agit d’une étonnante audace, car toujours, jusqu’alors, les hommes avaient eu recours au surnaturel pour donner sens au monde. Avec Thalès, pour la première fois, l’homme se donne une ambition de connaissance pour laquelle la raison ne démissionne jamais. Ce qui va de pair avec un désir de connaissance qui vaut pour lui-même. Toujours maintenir l’exigence de raison, même si celle-ci peut être amenée, comme avec Pascal, à reconnaître ses propres limites : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent » (Pensées).

Or cette prévalence de l’exigence de raison sur les connaissances acquises est l’essence même de la philosophie.

En ce sens, Thalès est bien le premier philosophe, et c’est dans cette primauté toujours maintenue du logos qu’il faut trouver l’unité de ses différents apports à la culture universelle.

 

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