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Lemaire Benoît

16 octobre 1929

Benoît Lemaire voit le jour à Saint-Bonaventure, dans le comté de Yamaska, en coïncidence avec la crise boursière qui marque le début de la Grande dépression. Deuxième d’une famille de sept enfants, il est baptisé quelques heures à peine après sa venue au monde. Son père et sa mère, de revenu modeste, doivent accomplir des prouesses pour faire instruire leurs enfants. Grâce à l’aide offerte par un prêtre américain de passage, Lemaire pourra poursuivre des études classiques au Séminaire de Nicolet, qu’il entame en 1942. Si les manuels de théologie et de philosophie ne l’intéressent guère, les grands auteurs, Thomas d’Aquin, Jean de la Croix, François de Sales... l’enchantent et le nourrissent.

Ordonné prêtre le 4 juin 1955, il se destine au ministère paroissial, mais après un an, il est nommé professeur à l’Externat classique de Drummondville. Commence alors pour lui une carrière d’enseignant qui s’étendra sur 41 ans. En parallèle aux cours qu’il donne et au travail paroissial et communautaire qu’il réalise (il pratiquera son ministère sacerdotal, entre autres, au Couvent des Sœurs de la Présentation), il mène de front des études en psychopédagogie, en philosophie et en théologie, disciplines dans lesquelles il sera licencié.

Intéressé par la culture occidentale comme par la sagesse populaire, il étudie à l’Institut Catholique de Paris et obtient un doctorat de philosophie à l’Université de Montréal en 1976. Grand ami de Gustave Thibon, il le visite en Europe puis l’accueille au Canada. En 1978, sur les ondes de CFCQ-FM, il anime une série de 24 émissions radiophoniques sur l’œuvre du philosophe français. Parmi les travaux qu’il fait paraître à l’époque, on compte en particulier celui-ci, commenté avec éloge par Thibon lui-même : L’espérance sans illusions – L’espérance chrétienne dans la perspective de Gustave Thibon.

La thèse de Benoît Lemaire lui vaudra d’excellents commentaires de la part de ses évaluateurs. Jacques Dufresne, qui en est, écrit notamment :

Je rends d’abord hommage au courage de l’auteur. À l’heure actuelle, Thibon n’est pas, au Québec du moins, un auteur à la mode. C’est de plus un auteur qui, en raison de son langage simple, peut faire sourire les intellectuels, de plus en plus nombreux, qui pensent que les eaux doivent être troubles pour être profondes. [...] Quant au contenu [de la thèse de Lemaire], il témoigne d’une parfaite compréhension de l’œuvre de Thibon. Benoît Lemaire aurait pu avoir la tentation de tirer Gustave Thibon du côté de la religion, d’en faire un gardien des dogmes de l’Église plutôt qu’un témoin vivant et déchiré. Il n’a pas succombé à cette tentation. C’est vraiment l’irréductible Thibon que l’on retrouve partout dans la thèse. [...] Les citations sont choisies avec un à-propos et un flair qui prouvent que la « mémoire vivante » de Benoît Lemaire a été à l’œuvre pendant toute la durée de son travail. Quand les citations sont si bien amenées, il faut en déduire qu’elles n’ont pas été amenées de force, à partir d’un fichier terne et mort, mais qu’elles sont venues d’elles-mêmes au moment opportun.

Si Lemaire a beaucoup commenté l’œuvre d’autrui, ce n’est pas pour s’inscrire docilement dans un sillage, mais plutôt pour former un orchestre de vérités. Orchestre dont l’accord mène à une vérité plus haute, conçue par un esprit critique qui prend, confirme ou rejette. Lui céder la parole ici revient à dévoiler ses influences et sa conception de la philosophie :

En philosophie, à part Thibon, les auteurs que j’apprécie le plus sont Aristote, Marc-Aurèle, Sénèque, Thomas d’Aquin, Simone Weil, Gabriel Marcel, Jean Daniélou, Maurice Clavel, Jacques Leclercq, Paul Ricoeur, Étienne Gilson et Jeanne Parain-Vial. Le professeur de philosophie qui m’a le plus impressionné et influencé fut le père Louis-Marie Régis o.p. de l’Université de Montréal. Ses cours sur l’initiation à l’expérience philosophique, sur l’épistémologie et sur la Question 13 de la 1re partie de la Somme théologique de Thomas d’Aquin sont, à ma connaissance, inégalés. J’ai rencontré et été impressionné par un grand nombre de philosophes québécois : Thomas de Koninck, Charles Taylor, Jacques Dufresne, Louis Walke, Jacques Lavigne, Jean-Paul Desbiens, Fernand Dumont, Georges Leroux, Benoît Lacroix, Marc-André Brie, Yvon Gauthier, Jean Grondin, Claude Gagnon, Benoît Patar, André Désilets et Jean Renaud. Il y aurait beaucoup à dire sur la « révolution tranquille » dans l’enseignement de la philosophie au Québec.

Avoir rencontré, noué amitié et vécu chez Gustave Thibon, le père Perrin o.p. (l’ami de Simone Weil), madame Jeanne Parain-Vial (fille spirituelle de Gabriel Marcel), Jacques Dufresne (spécialiste de Simone Weil), monseigneur Albertus Martin (spécialiste de saint Hilaire de Poitiers) constitue pour moi une faveur inespérée. J’ai sans contredit été formé plus par la rencontre d’êtres aussi inspirants que par des professeurs et des auteurs patentés.

Madame Jeanne Parain-Vial m’a classé dans le courant de l’humanisme chrétien. Or je m’éloigne de tout système philosophique et de tout réductionnisme, qu’il soit scientiste, rationaliste ou fidéiste. J’essaie de me garder ouvert et accueillant, mais qu’on ne tente pas de me faire changer d’idée en cinq minutes alors que cela m’a pris cinquante ans à me faire une conviction, comme le disait Jean Rostand.

En plus de participer à des colloques, de collaborer à plusieurs journaux et revues (Critère, Appoint, Bulletin du Cercle Gabriel Marcel, Communauté chrétienne, Les Cahiers de l’Agora, Égards), et d’être membre d’associations savantes (Association de philosophie de langue française, Association internationale de philosophie médiévale, Association Présence de Gabriel Marcel, Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil), l’abbé Lemaire est l’auteur et l’animateur en 1988 de 13 émissions télévisées sur Les Béatitudes, réalisées par le Cégep de Drummondville et diffusées par Cogeco; en 1991 de 13 émissions sur Les grandes religions et les sectes; et enfin, en 1999 de 10 émissions dont le thème est Découvrir un sens à sa vie.

Le 15 mai 1995, il prononce une homélie à l’occasion de la fête de l’Ascension, et le 4 juin 2005, il en prononce une autre, à l’occasion de son cinquantième anniversaire d’ordination sacerdotale, toutes deux en l’église de l’Immaculée-Conception de Drummondville. L’une et l’autre cherchent à mettre en évidence la présence de Dieu dans le sensible, son ancrage dans le réel, tout en témoignant une admiration spéciale pour sainte Thérèse de Lisieux.

Dans ma carrière, affirme Lemaire au cours de la plus récente, j’ai été assisté; entre autres, j’ai été immunisé contre le conformisme. Le slogan à la mode « Tout le monde le fait, fais-le donc » me convulsionne. « Plaire à Dieu plutôt qu’aux hommes » a toujours été mon idéal. Je me demande si Dieu est content de moi... en tout cas, moi je vous dis que je suis bien content de Lui et que je veux m’employer à le faire connaître, connaître et aimer. Si les gens connaissaient Dieu, ils l’aimeraient sûrement.

Comme en fait foi un article paru dans La Presse en 1997, il travailla de concert avec Jean-Bernard Djoko afin d’expédier une cargaison de 60 000 livres vers le Cameroun.

Quelle impression garder de Lemaire, dont l’intention a été de servir à la fois Dieu et les hommes; les hommes au nom de Dieu, et Dieu à travers les hommes ? Peut-être ces remarques conclusives du philosophe, appelé à revisiter son parcours, permettent-elles d’esquisser une réponse :

À cinquante ans de mes études de Rhétorique, je trace les grandes lignes de ma trajectoire de vie. Ce qu’il y a de meilleur dans mon histoire s’est fait à mon insu par le mystérieux accord de l’« humble et ardente patience de l’homme avec la douce Pitié de Dieu », selon l’expression de Bernanos. Je dois tout à Dieu et à ma famille qui m’a appris à aimer, à travailler et à fuir le conformisme. La pauvreté m’a marqué, mais m’a aussi formé. [...] Mes quatre années de Grand Séminaire m’ont permis de vivre une intériorité comblante. J’ai appris à centrer ma vie sur l’Eucharistie, sommet de la vie chrétienne. Je suis devenu prêtre principalement pour célébrer l’Eucharistie, qui rend présent Dieu au monde. [...]

J’ai exercé le plus beau métier du monde en pratiquant « l’apostolat de l’intelligence » dont trop peu de pasteurs perçoivent l’importance irremplaçable et primordiale. En regardant le trajet parcouru, je suis reconnaissant d’avoir été choyé à ce point et d’une façon inespérée. Je poursuis ma trajectoire avec la même veine, mais devant un autre auditoire. Par la parole et par l’écrit, je continue d’essayer de réenchanter le monde. [...] Au départ de ma réflexion, je suis convaincu avec Maurice Zundel que tous les chemins de l’homme, s’ils sont parcourus jusqu’au bout, mènent à Dieu et que l’éducation ne consiste pas à donner une méthode mais à faire découvrir une Présence.

En regardant maintenant le siècle finissant, il y aurait bien des raisons de désespérer, à commencer par la faillite catastrophique des idéologies dominantes et la montée de l’athéisme mondial. [...] [L]e « catholicisme faisant maintenant défaut, qu’est-ce qui va donner à notre culture sa faculté d’alimenter des idéaux et des solidarités ? » Fernand Dumont s’exprimait ainsi dans son testament spirituel.

En pensant à tout cela, les vers prophétiques de Victor Hugo me remontent en mémoire : « Mais parmi les progrès dont notre âge se vante, Une chose, ô Jésus, en secret m’épouvante, c’est l’écho de ta voix qui va s’affaiblissant ». N’est-ce pas désespérant ? Dans un premier temps, il faut consentir à être lucide... « Pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de tout ce qui trompe », pensait Bernanos. Heureusement nous avons des « repères éblouissants ». Au-delà de tout espoir, il y a l’espérance. [...] Pour moi l’avenir n’est pas bouché; non seulement j’espère en Dieu, mais j’espère pour tous. Je poursuis ma route avec un souhait au cœur : « Il est maintes aurores qui n’ont pas encore brillé. Donne-nous de les voir. »

 

Cette notice a été rédigée par Pierre-Alexandre Fradet, pour l’Agora. [Sauf indication contraire, les citations proviennent d’entretiens inédits accordés par Benoît Lemaire au cours des mois de mai et juin 2011.]

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