Merci d'encourager L'Agora
Faites un don via Paypal
Le site est en cours de modernisation. Nous vous invitons à utiliser la recherche pour repérer les contenus qui vous intéressent. Merci de votre patience et bonne lecture.

Authenticité

Nous nous arrêterons ici à l'un des sens du mot authenticité, le plus récent celui que Le petit Robert résume ainsi : « Qui exprime une vérité profonde de l'individu et non des habitudes superficielles, des conventions ». Nous verrons toutefois qu'entre ce sens et les sens plus anciens, il y a un rapport dont il faut tenir compte. Comme nous le rappelle l'étymologie, le mot authentique désigne une qualité intrinsèque telle qu'elle confère autorité aux personnes et aux objets qui la possèdent. En droit, un acte authentique est un acte qui fait autorité. Dans le même esprit, on parle des pièces authentiques d'une collection, ou d'un titre authentique de noblesse

Alors que dans le sens ancien on met l'accent sur l'aspect formel de la situation, dans le sens contemporain, on désigne une qualité intérieure si fondamentale et si complexe qu'on se demande s'il n'est pas présomptueux de tenter de la définir. Il faut pourtant le faire. L'authenticité est en effet une vertu de l'être que, depuis Kierkegaard, Nietzsche et les philosophes existentialistes surtout, l'on oppose à une vertu traditionnelle réduite au faire. Que valent nos bonnes actions, si elles ont un mauvais effet sur notre être, si elles nous rendent amers, envieux, vindicatifs? Cette question est au coeur de la critique contemporaine de la morale traditionnelle. Elle nous ramène à la question de la purification personnelle, à laquelle les philosophes grecs ont attaché une telle importance et, par là, à l'idée d'une vertu intégrale: celle qui n'empoisonne pas l'être quand elle touche d'abord le faire et qui ne paralyse pas le faire quand elle touche d'abord l'être. (J.D.)

Qu'est-ce que l'authenticité?

« Alieno ex ore sapiunt ». Littéralement : ils goûtent par une bouche étrangère. Lucrèce.

« A distinguir me paro las voces de los ecos ». (Je m'arrête pour distinguer les voix des échos.) Antonio Machado

.

Le mot authenticité a remplacé au vingtième siècle le mot vertu, qui était au centre de la morale occidentale depuis Socrate. L'homme, pense-t-on, depuis Nietzsche et Kierkegaard surtout, a été trop longtemps l'esclave des idéaux, il est temps qu'il pense a lui-même; jusqu'à maintenant ses actes étaient bons dans la mesure où ils étaient conformes a une norme; ils seront désormais bons dans la mesure où ils seront l'expression du moi.

Le mal était la désobéissance à Dieu : il sera une trahison de soi-même et plutôt que de se reprocher d'avoir transgressé des lois éternelles, on se reprochera d'avoir méconnu ses aspirations véritables.

Mais qu'est-ce que le moi véritable? D'ou vient que nous le percevons assez bien chez autrui pour avoir la certitude d'être tantôt devant une personne authentique, tantôt devant une personne empruntée? Les analyses les plus subtiles nous ramènent toujours a cette constatation du sens commun : nous jugeons de l'authenticité, sans raisonner, par intuition. Nous éprouvons un sentiment de plaisir ou de contrariété et notre jugement n'est rien d'autre que la traduction de ce sentiment. Notre certitude ressemble a celle du dégustateur. Ne dit-on pas d'ailleurs d'un vin médiocre qu'il manque d'authenticité?

Le dégustateur n'analyse pas, il flaire. Il connaît déjà les qualités intimes du vin qu'on lui offre. Il se demande si les qualités du vin contenu dans la coupe participent de ces souvenirs. Il attend une sensation bien caractéristique. Mais il demeure passif. Ce n'est pas lui qui juge, c'est le souvenir de vin d'hier qui, de lui-même, se détache de l'impression laissée par le vin d'aujourd'hui, pour la confirmer ou l'infirmer.

Nous avons une attente analogue a l'égard de toutes les personnes que nous rencontrons et de toutes les situations dans lesquelles nous nous trouvons. Cette attente repose sur un souvenir lui-même fondé sur une expérience antérieure où nous a été révélé ce qui, pour nous, constitue l'essence des êtres et des situations en cause.

Le mot essence provoque des malentendus aujourd'hui. Il n'en existe malheureusement pas de meilleur pour rendre compte de l'expérience la plus fréquente et la plus universelle : juger. L'essence des êtres ou des situations est analogue à un registre qui ne saurait être transgressé sans qu'il y ait fausseté. Des personnes empruntées, nous disons qu'elles forcent leur nature, comme nous disons d'un mauvais chanteur qu'il force sa voix. Nous disons également qu'elles font des choses qui ne sont pas dans leurs cordes, tel un violon qui, subitement, se mettrait à rendre des sons de guitare. Nous procédons de la même manière quand nous disons qu'une fête est ratée. Nous comparons la fête actuelle à une fête essentielle à laquelle, à tort ou à raison, consciemment ou non, nous nous référons.

La réflexion sur 1'authenticité nous replonge donc dans les grandes questions métaphysiques. Qu'est-ce que l'essence d'un être ou d'une situation? Pouvons-nous la connaître? Nous pouvons au moins préciser certains aspects et certaines conditions de l'authenticité.

L'authenticité, c'est l'accomplissement antérieur à toute prise en charge consciente et rationnelle de soi-même. Un simple geste, unique et sûr de lui-même, peut être un signe d'authenticité. Un sentiment est authentique si le réel y occupe tout l'espace affectif disponible, ne laissant aucune place a la conscience compensatoire. J'aime monter à cheval. Ce sentiment est authentique dans la mesure ou il est inspiré par le cheval plutôt que par l'opinion selon laquelle les gens biens se plaisent à cheval. L'authenticité dans cette perspective, c'est la liberté à l'égard de l'opinion; elle s'apparente ainsi à la vertu telle que la concevaient les stoïciens. Ajoutons, pour compléter cette définition, que les images peuvent être assimilées à des opinions.

Essentiel

Dans sa réflexion sur les causes de la perte d'authenticité, et du malheur qui en résulte, le romancier anglais John Cowper Powys dénonce le moi grégaire, le moi sensible aux opinions et aux images de la multitude. Il le tient responsable de la rupture de nos liens avec les éléments sub-humains comme avec les éléments super-humains de notre être. Au moi grégaire, il oppose « le moi-ichtyosaure afin de mettre en lumière le lointain arrière-plan, végétal-reptile-saurien, de l'âme humaine ».

« Si nous semblons de nos jours lamentablement malheureux, tous tant que nous sommes, c'est que les éléments humains grégaires de notre « Je suis moi » ont chassé de celui-ci les éléments sub-humains comme les éléments super-humains. Ce livre se propose donc de battre en brèche certains éléments grégaires de la vie dans le monde contemporain, ainsi que certaines traditions grégaires de l'humanité qui ont force de loi parmi nous, et qui me paraissent en passe d'exterminer à petit feu toute forme de bonheur calme et extatique, le seul qui soit réellement digne d'organismes comme les nôtres, avec derrière eux cette longue histoire et devant eux ces amples espérances ».(1)

La faculté par laquelle nous jugeons de l'authenticité, Powys l'appelle raison imaginative : « une sorte de vision complexe et sublimée de la totalité de la nature individelle de chacun, y compris ses cinq sens, ses facultés d'intuition et de connaissance, ses réactions imaginatives et émotionnelles, en même temps que ce que les dieux, dans leur bonté, lui ont donné en sus de raison et de logique ».(2)

(1)John Cowper Powys, Apologie des sens, Jean-Jacques Pauvert, Paris 1975, p.27.
(2) Ibidem, p.29.

Articles


Dossiers connexes