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Attention

«C'est la faculté qu'a l'esprit de se concentrer sur un objet déterminé. Suivant Condillac, l'attention se réduit à une sensation forte. Cette genèse de Condillac confond les conditions du phénomène avec le phénomène. Sans doute, nous ne faisons souvent attention à un objet que parce qu'il nous a frappé. Mais ces deux idées n'en restent pas moins distinctes, car la sensation n'est jamais qu'un phénomène affectif que l'esprit reçoit de la chose. L'attention est au contraire éminemment active. Ainsi donc, on ne peut confondre ces deux faits. De plus, très souvent, c'est la sensation forte qui résulte de l'attention. Un objet frappait peu; nous y faisons attention; la sensation devient de plus en plus forte.
[...]
L'attention est une des facultés les plus fécondes de l'esprit. C'est elle qui, s'appliquant aux faits ou aux idées, en fait jaillir toutes les conséquences. On peut dire que les deux facultés vraiment productrices sont l'imagination et l'attention. L'attention est la faculté du penseur, comme l'imagination est celle de l'inventeur. Buffon l'a dit, le génie n'est qu'une longue patience. Il faut comprendre par là une forte imagination, et une grande attention.»

ÉMILE DURKHEIM, Cours donné au Lycée de Sens, 1883-1884. Édition électronique disponible sur le site Les classiques des sciences sociales.

Pour Simone Weil, l'attention est aussi active certes, mais pour ainsi dire à la manière passive du désir. Elle ne consiste pas à subir passivement les sensations, mais elle ne consiste pas davantage en un effort de volonté semblable à celui qui permet de lever un poids.

«Le plus souvent on confond avec l'attention une espèce d'effort musculaire. Si on dit à des élèves : "Maintenant vous allez faire attention", on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n'ont fait attention à rien. Ils n'ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles. On dépense souvent ce genre d'effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l'impression qu'on a travaillé. C'est une illusion. La fatigue n'a aucun rapport avec le travail.

Le travail est l'effort utile, qu'il soit fatigant ou non. Cette espèce d'effort musculaire dans l'étude est tout à fait stérile, même accompli avec bonne intention. Cette bonne intention est alors de celles qui pavent l'enfer. Des études ainsi menées peuvent quelquefois être bonnes scolairement, du point de vue des notes et des examens, mais c'est malgré l'effort et grâce aux dons naturels; et de telles études sont toujours inutiles.»

Le désir est à l'étude ce que la volonté est au travail manuel.

«La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l'arme principale de l'apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l'on croit d'ordinaire, elle n'a presque aucune place dans l'étude. L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie. L'intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n'y a pas d'étudiants, mais de pauvres caricatures d'apprentis qui, au bout de leur apprentissage, n'auront même pas de métier. C'est ce rôle du désir dans l'étude qui permet d'en faire une préparation à la vie spirituelle. (...)

L'attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l'objet, maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu'on est forcé d'utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue, l'objet qui va y pénétrer. (...) Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. (...)

Les malheureux n'ont pas besoin d'autre chose en ce monde que d'êtres capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile; c'est presque un miracle, c'est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l'ont pas. La chaleur, l'élan du coeur ne suffisent pas. (...) Ce regard est d'abord un regard attentif, où l'âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l'être qu'elle regarde tel qu'il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d'attention.»

SIMONE WEIL, Attente de Dieu, Paris, Livre de poche, 1963, p. 85 à 97.

Essentiel

On peut aimer Beethoven ou Rousseau et être barbare, c'est-à-dire être capable d'une inattention à l'autre telle qu'on le réduit à une abstraction - juif, bourgeois, royaliste etc. - qui justifiera la pire cruauté à son endroit. C'est la qualité de notre attention aux êtres et aux choses qui accroît nos chances d'échapper à la barbarie tapie au fond de nous. Voir l'être concret au-delà de la chose abstraite!


«Si on cherche avec une véritable attention la solution d'un problème de géométrie, et si, au bout d'une heure, on n'est pas plus avancé qu'en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu'on le sente, sans qu’on le sache un effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, dans la prière. Il se retrouvera sans doute aussi dans un domaine quelconque de l'intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine.»

SIMONE WEIL, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1966, p. 92.

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