• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Lu Xun

    Lu Xun
    Né en 1881 sous l’Empire, mort en 1936 en plein débat sur le front uni recommandé par le Komintern, Lu Xun est l’écrivain chinois emblématique de sa génération et de la modernité qu’elle appelle de ses vœux. Polémiste virulent glorifié après sa mort comme une icône du pouvoir maoïste, devenu le « Gorki chinois », il est encore aujourd’hui considéré en Chine comme le plus grand écrivain du XX° siècle, tout en demeurant mal connu en France. Ses trois recueils de fiction – nouvelles (Cris et Errances) et poèmes en prose (La Mauvaise Herbe) –, conçus dans les années 1920, sont des interrogations douloureuses sur la modernité et les rapports complexes qu’elle implique entre l’écrivain, une tradition qu’il renie alors même qu’il s’en nourrit, et un changement historique qui reste à inventer.



    Biographie

    "Les chemins divergents de la littérature et du pouvoir politique"
    Conférence prononcée à l'université Ji'nan de Shanghai le 21 décembre 1927

    "Je ne sors pas souvent faire des conférences. Si je suis venu ici aujourd'hui, c'est seulement qu'il en a été question plusieurs fois, et qu'ainsi ce sera une affaire réglée. La raison pour laquelle je ne fais pas souvent de conférences, c'est d'abord que je n'ai pas d'opinion à exposer; ensuite, comme ce monsieur vient de le dire, c'est parce que dans l'assistance beaucoup de personnes ont lu mes livres, j'ai donc encore moins de choses à leur dire. Les personnes dans les livres valent sans doute un peu mieux que dans la réalité : les personnages du Rêve dans le pavillon rouge, comme Jia Baoyu et Lin Daiyu2, ont provoqué chez moi une étrange sympathie. Plutard j'ai étudié plus précisément les réalités historiques; après être venu à Pékin, j'ai également vu Mei Lanfang et Jiang Miaoxang3 incarner Jia Baoyu et Lin Daiyu, mais je n'ai jamais trouvé cela aussi remarquable4.
    Je n'ai ni grandes théories bien ordonnées, ni opinions remarquables, je ne puis que raconter un peu ce à quoi j'ai réfléchi récemment. J'ai souvent eu l'impression que la littérature et le pouvoir politique se trouvent constamment en conflit. A l'origine, littérature et révolution ne sont pas en conflit, elles s'accordent au contraire pour ne pas se satisfaire de l'état actuel des choses. C'est seulement le pouvoir politique qui cherche à préserver cet état, et se place donc naturellement dans une optique différente de la littérature. D'ailleurs, la littérature qui ne se satisfait pas de l'état des choses n'a connu de véritable essor qu'au XIX° siècle : son histoire est très courte. Les hommes politiques n'aiment surtout pas que les gens résistent à leurs opinions, ils n'aiment surtout pas que les gens réfléchissent ou ouvrent la bouche. Et dans la société d'autrefois, il n'y avait certainement personne qui ait réfléchi à quelque chose ou qui ait ouvert la bouche. Même prami les animaux, les singes ont évidemment leur chef, et ils font tout ce qu'il leur dit. Dans les tribus, les hommes avaient leur chef de tribu, ils le suivaient, ce qu'il recommandait était leur seul critère. Même si le chef voulait qu'ils meurent, il ne leur restait plus qu'à mourir. A cette époque-là, il n'y avait pas de littérature et, même s'il y en avait eu, elle n'aurait pu que chanter les louanges d'un dieu (qui n'était pas encore aussi mystérieux que le Dieu des descendants de ces gens-là !) Où aurait-il pu y avoir une pensée libre ? Ensuite, certaines tribus, en en avalant d'autres, s'élargirent progressivement. Les prétendus grands pays ne sont en fait que des tribus qui en ont avalé beaucoup d'autres plus petites. Une fois transformés en grands pays, leur sitaution intérieure est devenue plus compliquée : elle comportait de nombreuses idées et de nombreux problèmes différents. C'est alors que la littérature est également apparue, continuellement en conflit avec le pouvoir politique. Celui-ci cherche à préserver l'état actuel des choses et à unifier, la littérature pousse toujours la société à évoluer et à se désunir progressivement. La littérature pousse certes la société à la division, mais c'est seulement ainsi que celle-ci peut commencer à progresser. Puisque la littérature représente une pierre dans le jardin des hommes politiques, on ne peut éviter qu'elle soit évincée. Beaucoup d'écrivains étrangers sont sur un terrain glissant dans leur pays, ils doivent s'enfuir l'un après l'autre et vivre à l'étranger : c'est méthode, c'est la fuite. S'ils n'arrivent pas à s'enfuir, ils sont tués, leur tête est tranchée. Trancher la tête est encore la meilleure méthode : ils ne peuvent non seulemement plus ouvrir la bouche, mais également plus réfléchir. Beaucoup d'écrivains en Russie ont connu cette fin, et beaucoup d'autres ont été exilés dans les glaces et les neiges de Sibérie."

    Notes du traducteur, Sebastian Veg.
    1. Wenyi signifie mot à mot "lettres et arts", mais Lu Xun ne fait jamais spécifiquement référence aux autres arts et utilise en revanche plusieurs fois le terme "écrivain" en conjonction avec wenyi, qui, dans son sens étroit, désigne la littérature. Pour ne pas alourdir la traduction nous avons préféré "littérature", bien que Lu Xun emploie également le terme restreint wenxue, que nous traduisons de la même manière. Le propos peut être évidemement étendu aux autres arts. Par ailleurs, nous traduisons toujours zhengzhi ("politique") par "le pouvoir politique", notamment pour rendre compréhensible l'opposition qu'élabore Lu Xun entre cette notion et celle de révolution.
    2. Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xuequin (1715-1763) est considéré comme l'un des quatre grands romans chinois classiques. Il fait le récit des amours malheureuses de Jia Baoyu, jeune fils d'une grande famille proche de la cour des Qing, et Lin Daiyu, sa cousine. Cf. Cao Xuequin, Le Rêve dans le pavillon rouge, trad. Li Tche-houa et Jacqueline Alézaïs, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de La Pléiade", 2 tomes, 1981.
    3. Mei Lanfang (1894-1961) était un célèbre acteur et chanteur, notamment d'opéra de Pékin, spécialisé dans les premiers rôles féminins. Il jouait depuis 1916 avec l'acteur Jiang Miaoxiang (1890-1972) dans un spectable inspiré du Rêve dans le pavillon rouge.
    4. Lu Xun oppose en fait les personnages de fiction - de ses nouvelles et du Rêve dans le pavillon rouge - aux personnes "réelles" : lui-même, les personnages histoirques de l'époque du Rêve et les acteurs d'une adaptation de ce roman pour l'opéra qu'il a vue à Pékin. Le parallèle sert à démontrer que les conférences de Lu Xun n'éclaireront pas plus ces oeuvres que l'étude de la société Qing ou les adaptaions théâtrales n'éclaireront le Rêve dans le pavillon rouge, et illustre donc la force de la "littérature".
    5. On reconnaît dans tout ce apssage, à partir de la référence aux singes et aux tribus, l'influence sur Lu Xun de la pensée évolutionniste issue de Darwin. Il rappelle le texte "L'histoire de l'homme" que Lu Xun a écrit en 1907 au Japon et a inclus dans le recueil La Tombe en 1927. Ce schéma d'évolution de l'humanité est peut-être inspiré de Thomas Huxley (1925-1895). Cf. "Regrets". Les pays "faibles" sont destinés à être avalés par les pays "forts".

    Oeuvres

    Voeux de bonheur
    (extrait de Errances)

    C'est malgré tout la fin de l'année selon le vieux calendrier1 qui ressemble encore le plus à une fin d'année, a fortiori dans les villages, où le ciel lui-même laisse paraître une atmosphère de veille de Nouvel An. Au milieu des lourds nuages gris-blancs du soir, un éclair jaillit de temps en temps, suivi d'un bruit sourd, ce sont les pétards qui accompagnent le dieu du foyer2. Mais, quand ils s'appochent, ils deviennent plus violents, et leur fracas à ébranler toutes les oreilles ne s'est pas encore éteint que l'air s'emplit déjà d'une légère odeur de poudre. C'estjustement le soir de cette fête-là que je retournai dans mon village natal de Lu3. Bien que je dise mon village natal, je n'y avais déjà plus de maison, donc je ne pouvais que descendre pour quelques jours chez monsieur Lu le Quatrième. Il était de ma famille, de la génération précédant la mienne, je devais l'appeler "Quatrième Oncle", et c'était un lettré du Collège impérial5 adepte de l'Ecole du principe6. Il n'avait pas vraiment changé depuis la dernière fois, seulement vieilli un peu, mais il ne portait pas encore la barbe pour autant. En nous retrouvant, nous avons échangé les politesses habituelles, après les politesses, il a dit que j'avais grossi7, et après avoir dit que j'avais grossi, il s'est mis immédiatement à injurier le parti moderne8. Mais j'étais sûr que ce n'était pas un prétexte pour m'injurier personnellement, parce qu'il en était encore à injurier Kang Youwei9. Cependant, au total, la conversation ne fut pas très chaleureuse et, peu après, je me retrouvai seul dans mon cabinet de travail.


    7 février 1924

    Notes sur le texte
    1. C'est-à-dire le calendrier lunaire. Le Nouvel An lunaire se situe en général fin janvier et mi-février. Le calendrier lunaire n'était plus en vigueur pour le décompte des mois et des jours depuis le 1er janvier 1912, jour où Sun Yat-sen avait pris ses fonctions comme Président de la République. Cependant les années ont été comptabilisées à partir de 1911, notamment par le Guomindang (Parti nationaliste) sur le même modèle que les années d'un règne impérail (par exemple, l'année 1924 était désignée comme la 13° année de la République). C'est seulement à partir du 1er octobre 1949 que la République populaire de Chine a officiellement adopté le décompte des années à l'occidentale.
    2. Le 24° jour du 12° mois du calendrier lunaire, le dieu du foyer était supposé monter au ciel pour faire son rapport annuel. A cette occasion on allumait des pétards pour accompagner son ascension et on enduisait la bouche de son image de sucreries pour lui doller les dents et l'empêcher de parler. Lu Xun a décrit cette pratique dans "En raccompagnant le dieu du foyer" (février 1926, Suite du dais splendide) in Oeuvres Chinoises, II, p.270; voir aussi Jacques Pimpaneau, Mémoires de la cour céleste. Mythologie populaire chinoise, Paris, éd. Kwok On, 1997, pp.199-200.
    3. Ce "Lu" est le caractère du pseudonyme que s'est choisi Lu Xun (Zhou Suren de son vrai nom) parce que c'était le nom de jeune fille de sa mère, originaire d'un village du même nom dans le Zhejiang.
    4. Il est assez habituel dans les petits villages que tous les habitants portent le même nom de famille, parfois celui du village. C'est l'une des raisons pour lesquelles on a facilement recours aux noms de parenté pour désigner les habitants d'un village.
    5. Le Collège impérial (guozi jian) était la plus haute institution centrale d'enseignement sous l'Empire. A partir du règne de Qianlong (1736-1796) on pouvait acheter le titre de "lettré du Collège impérial" (jiansheng) grâce à une offrande sans devoir étudier au collège.
    6. Il s'agit du lixue ou daoxue, doctrine issue de la grande synthèse néoconfucéenne effectuée sous l'égide de Zhu Xi sous les Song du Sud au XII° siècle, devenue par la suite l'orthodoxie d'Etat jusqu'à l'abolition des examens impériaux en 1905. Cf. Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Le Seuil, 1997, chap. XIX, pp. 465 et sq.
    7. Un compliment banal que l'on fait à son interlocuteur pour le saluer, l'équivalent de : "Il m'a dit que j'avais bonne mine".
    8. Littéralement "le parti nouveau", c'est-à-dire les réformistes des Cent Jours de 1898 autour de Kang Youwei (cf. note suivante) et plus largement tous les réformistes et révolutionnaires dans les années précédant la révolution de 1911. Ce terme était surtout courant à la fin de l'Empire.
    9. Kang Youwei (1858-1927) : lettré de formation traditionnelle, par la suite intellectuel réformiste, chef de file des réformistes des Cent jours en 1898 dont le programme politique consistait essentiellement en l'instauration d'une monarchie constitutionnelle et la réalisation de la "Grande Unité" (Datong) sorte d'aggiornamento qui cherche à renouveler le confucianisme sans le renier. Dès les premières années du siècle, les thèses de Kang Youwei sont largement débordées par les révolutionnaires républicains, à leur tour débordés après la révolution de 1911.




    Notes sur le traducteur
    Sebastian Veg est ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres modernes et diplômé de l’Université des langues étrangères de Pékin. Il prépare actuellement une thèse sur les fictions du pouvoir et du changement politique dans la Chine du début du xxe siècle.
    -----------
    Note sur le livre Errances de Lu Xun, éditions rue d'Ulm, 2004

    En 1926, trois ans après Cris, où sont rassemblées les nouvelles de la période du 4 mai 1919 (dont « Le Journal d’un fou »), Lu Xun publie Errances. Si ce recueil est resté inédit en français, c’est sans doute qu’il correspondait trop peu à l’image idéologique qu’on s’est longtemps faite de son auteur. Les onze nouvelles qui le composent sont en effet autant de variations sur l’errance des intellectuels chinois des années 1920, anciens lettrés devenus petits fonctionnaires, piégés entre leurs souvenirs d’un passé rural familier mais cruel et la modernité incertaine ou trompeuse des grandes villes occidentalisées où ils peinent à trouver une place.
    À travers ces textes et l’essai « Les chemins divergents de la littérature et du pouvoir politique » que nous leur avons joint, le lecteur pourra découvrir un autre Lu Xun, le moderniste hésitant, confronté à l’effondrement du monde traditionnel qu’il a pourtant souhaité, mais dont ne semble sortir aucun nouvel ordre historique et politique.




    Autres traductions de Lu Xun en français
    Cris (1923) trad. Joël Bellassen, Feng Hanjin, Jean Join et Michelle Loi, Paris, Albin Michel, 1995
    Brève histoire du roman chinois (1924) trad. Charles Bisotto, paris, Gallimard, 1993
    Sous le dais fleuri (1926) trad. François Jullien, Lausanne, Alfred Eibel, "La Chine d'aujourd'hui", 1978
    La Tombe (1927) trad. Michelle Loi et al., Paris, Acropole-Unesco, 1981
    Le Mauvaise Herbe (1927) trad. Pierre Ryckmans, paris, UGE, 1975
    Fleurs du matin cueillies le soir (1927) trad. François Jullien, Lausanne, Alfred Eibel, 1976
    Contes anciens à notre manière (1935) trad. Li Tche-houa, Paris, Gallimard-Unesco, 1959
    La littérature en dentelles. Essais (1935), trad. groupe "Lu Xun" de Paris-VIII, Paris, Acropole-Unesco, 1987
    Un combattant comme ça, textes choisis et présentés par Michelle Loi, Paris, Presses de Paris-VIII, 2° éd. 1982
    "Le journal d'un fou", "Le remède", "La véridique histoire d'Ah-Q.", in Treize récits chinois 1918-1949, trad. Martine Vallette-Hémery, Arles, Philipe Picquier, 2000.
    Oeuvres choisies, Pékin, éd. en langues étrangères, 4 vol. 1981-1985.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading
    Informations
    Références
    Données biographiques
    Nationalité
    Chine
    Naissance
    1881
    Déces
    1936
    Raccourcis
    Lu Xun Founder of Modern Chinese Litterature (en anglais)

    Lu Xun Website in Chinese

    Biographie en français de Lu Xun (fiabilité très inférieure à la biographie en anglais)

    Référence


    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.