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Indignation

Le sentiment d'indignation est la preuve de l'existence de la Justice. Un innocent est-il sous nos yeux l'objet d'une violence sauvage, nous éprouvons, en même temps que la compassion pour la victime et la colère pour l'agresseur, le regret vif et spontané de ce qui aurait dû être et n'a pas été. Une attente en nous qui n'est ni un caprice, ni une revendication a été déçue; il s'ensuit une douleur qui est à la mesure de la profondeur de l'attente.

«La colère, écrit Victor Hugo, peut être folle ou absurde; on peut être irrité à tort; on n'est indigné au fond que lorsqu'on a raison par quelque côté. Jean Valjean se sentait indigné.» L'ancien galérien de Toulon, poursuit Hugo, «possède en effet dans son âme, une première étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et faire rayonner splendidement.»1

La plus belle interprétation que l'on puisse donner de ce sentiment est celle que Platon présente dans un mythe sous le nom de réminiscence. Avant de s'incarner dans notre corps, notre âme a séjourné dans un lieu divin où elle a pu contempler la justice parfaite. Elle en a conservé un souvenir trop faible pour rendre l'injustice impossible, mais assez fort pour rendre le spectacle de l'injustice intolérable.

Cette interprétation n'est-elle pas aussi la plus vraie? On peut au moins tenter de le démontrer, à l'instar de Jean-François Mattéi dans De l'indignation,par une réflexion visant à distinguer l'indignation authentique de ses nombreuses caricatures ou contrefaçons.

Pour bien comprendre le propos de Mattéi, il faut avoir à l'esprit la division tripartite de l'âme selon Platon: la tête, lieu de la raison, le coeur, lieu de l'affection, de la colère, le ventre, lieu du désir multiforme. Mattéi voit dans l'indignation l'un des deux commencements de la philosophie, l'autre étant l'étonnement. «Il est deux manières de s'éveiller à la vie et de s'ouvrir au monde: par l'étonnement devant les choses qui nous adviennent, certes, sur le fond d'indifférence quotidienne, dans cette nuit où tous les chats sont gris. Mais aussi par l'indignation devant les actions des hommes, sur le fond de la soumission aux faits. Le premier éveil, celui de la vérité de l'être, donne prise à ce qui portera plus tard le nom d'ontologie; il ouvre tout grand le chemin de la liberté. Le second éveil, celui de la dignité du bien, donnera naissance à ce que Levinas entend par le terme «d'éthique»; il explore les voies plus étroites de la justice.» 2

Mattei reprend fréquemment ce thème des deux commencements en le faisant voir chaque fois sous un jour nouveau. Dans le passage suivant c'est la rupture et l'éblouissement qui sont soulignés: «Mais le rappel à l'être dans l'étonnement, lorsque l'âme se trouve confrontée à une énigme, et le rappel du bien dans l'indignation, lorsque l'âme se trouve confrontée à une injustice, instaurent une double rupture dans la continuité de l'expérience. C'est à cette occasion, quand l'âme ayant rompu ses amarres se retrouve seule, qu'elle comprend d'un seul coup qu'elle est cet éclair même qui vient illuminer la pensée. L'étonnement et l'indignation sont donc les deux modalités de l'exaiphnes3, l'une qui nous tourne instantanément vers l'être, l'autre qui nous détourne aussitôt du mal. Il y a ici un double éblouissement, ontologique et éthique, qui accorde l'âme au monde, et qui accorde l'âme aux hommes en la détachant du monde pour se consacrer au bien. 4

En raison même de son importance dans la vie intérieure, l'indignation est sujette à bien des contrefaçons. L'indignation authentique a pour cause un événement singulier, une souffrance concrète et une action immédiate, plutôt qu'une vengeance différée et longtemps ruminée. «On ne saurait vivre dans une indignation permanente qui, refusant systématiquement tout ce qui advient, mettrait finalement le temps lui-même au banc des accusés. Ce sont les intermittences du coeur qui donnent son prix à l'intermittence des indignations.» 5 La fausse indignation prend souvent la forme d'une révolte constante contre un objet lui-même stable, puisqu'il s'agit d'un concept comme le temps, l'histoire, le capitalisme, la mondialisation. Tout se passe comme si, au lieu d'être un mouvement spontané qui, venu du fond de l'âme, brise les limites du monde, l'indignation n'était qu'une insatisfaction permanente n'attendant qu'une occasion d'éclater, si bien que même lorsque l'occasion est un événement réel, singulier, elle déclenche le même mécanisme artificiel que le fait divers des médias. «Le monde contemporain semble effectivement emporté par un Refus permanent et jeté dans une indignation constante que la rapidité des communications répercute d'un bout à l'autre de la terre. »6

Il faut être particulièrement attentif aux généralisations abusives qui consistent à mettre tout un peuple dans le camp des accusés ou dans celui de la victime. Ici encore l'indignation se dégrade en idéologie et en ressentiment. C'est ce qui s'est produit après les événements du 11 septembre 2001. Une fois passée la première indignation, largement partagée, une seconde vague orchestrée par les intellectuels embellira et excusera les actes terroristes en les faisant apparaître comme une juste vengeance des pauvres du monde, des pauvres musulmans en particulier, contre les excès d'un capitalisme symbolisé par les deux tours de New-York.

Notes
1. V.Hugo, Les Misérables, première partie, livre II, "La chute," VII Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p.95.
2. Jean-François Mattéi, De l'indignation, Éditions de la Table Ronde, Paris, 2005, p. 49.
3. Mattéi fait souvent le lien entre la rupture, la soudaineté de l'indignation, avec le célèbre passage de la Septième lettre,où Platon évoque l'origine du savoir philosophique: «Résultant de l'établissement d'un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce savoir, résultat d'une existence qu'on partage avec elle, soudainement (exaiphnes), comme s'allume une lumière lorsque bondit la flamme, la philosophie se produit dans l'âme et désormais s'y nourrit toute seule d'elle-même.» La Septième lettreest le seul texte où Platon prend lui-même la parole.
4. De l'indignation, op.cit. 59.
5. De l'indignation, op.cit, p. 161.
6. De l'indignation, op.cit, p. 163.

Essentiel

Dans un dernier retour au thème de son livre, Mattéi nous dit l'essentiel en mettant l'accent sur ce qui distingue l'indignation du ressentiment. «À prendre cependant l'indignation au mot, et au mot seulement, on risque d'oublier que ce tressaillement de l'âme n'a de signification profonde que si elle répond à l'adresse silencieuse de la justice. Dès que l'indignation n'obéit plus aux ordres du coeur, mais se plie aux décrets de l'entendement, elle trouble sa pureté pour se mettre au service d'une idéologie. Et l'idéologie, même lorsqu'elle affirme combattre le mal au nom de la justice, ne repose le plus souvent que sur le ressentiment. La différence entre les deux affections, qui a troublé Nietzsche, est pourtant bien réelle, dans leur fondement comme dans leur temporalité. L'indignation est l'ancrage de la loi dans la conscience, le ressentiment est l'ancrage de la vengeance dans l'idéologie. La première se dresse spontanément devant l'offense faite à autrui, là où le second, replié sur une blessure qu'il impute au monde entier, remâche inlassablement son désir de vengeance. L'aspect ruminatoire du ressentiment, cette indignation desséchée qui craquelle la conscience, a besoin du concept pour assurer sa légitimité formelle. »1

Le mot de Bernanos que Mattéi cite en exergue de son livre prend tout son sens à la lumière de cette distinction entre le ressentiment et l'indignation. «L'indignation n'est pas du tout un refus de l'âme comme le mépris, l'indignation n'est pas le fait d'un coeur avare... On méprise d'en bas, on ne saurait s'indigner qu'à partir d'une certaine hauteur où il faut se maintenir coûte que coûte, sauf à rougir de soi.» 2

Notes
1. Jean-François Mattéi, De l'indignation, Éditions de la Table Ronde, Paris, 2005, p. 264.
2. Georges Bernanos, Les enfants humiliés.

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