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    Guêpe

    Documentation

    La mort chez les Guêpes
    « La mort ne serait-elle que celle d'une Guêpe, est toujours chose grave, digne de nos méditations. Jour par jour, je surveille avec une curiosité émue la fin de mes bêtes. Un détail entre tous me frappe : les neutres brusquement succombent. Ils viennent à la surface, se laissent glisser, tombent sur le dos et ne se relèvent plus, comme foudroyés. Ils ont fait leur temps ; ils sont tués par l'âge, inexorable toxique.

    Ainsi devient inerte le mécanisme dont le ressort a déroulé sa dernière spire.

    Mais les femelles, dernières nées de la cité, loin d'être accablées par la décrépitude, débutent au contraire dans la vie. Elles ont la vigueur du jeune âge ; aussi, lorsque le trouble de l'hiver les saisit, sont-elles capables de quelque résistance, alors que les vieilles travailleuses brusquement périssent.

    De même les mâles, tant que leur rôle n'est pas terminé, résistent assez bien. Ma volière en possède quelques-uns, toujours dispos, alertes. Je les vois faire des avances à leurs compagnes, sans bien insister. Pacifiquement, on les repousse de la patte. Ces attardés ont manqué le bon moment ; ils périront inutiles.

    Les femelles dont la fin s'approche se distinguent aisément des autres par le négligé de leur toilette. Elles ont le dos poussiéreux. Les bien portantes, une fois réfection prise sur le bord du godet à miel, s'installent au soleil et continuellement s'époussettent. Les pattes d'arrière, en de doux étirements nerveux, ne cessent de brosser les ailes et le ventre ; celles d'avant passent et repassent les tarses sur la tête et le thorax. Ainsi se maintient dans un lustre parfait le costume noir et jaune. Les maladives, insoucieuses des soins de propreté, se tiennent immobiles au soleil ou bien errent languissamment. Elles renoncent au coup de brosse.

    Mauvais signe que cette insouciance de la toilette. Deux ou trois jours après, en effet, la poudreuse sort une dernière fois du guêpier, et vient sur le toit jouir encore un peu du soleil ; puis, les griffettes sans vigueur abandonnant l'appui, doucement elle s'affale à terre et ne se relève plus. Elle ne veut pas mourir dans sa chère demeure de papier, où le code des Guêpes impose propreté parfaite.

    Si les neutres étaient encore là, farouches hygiénistes, ils appréhenderaient l'impotente et l'entraîneraient au dehors. Premières victimes du mal d'hiver, ils manquent, et la moribonde procède elle-même à ses funérailles en se laissant choir dans le charnier, au fond du souterrain. Pour des raisons de salubrité, condition indispensable en telle multitude, ces stoïques se refusent à trépasser dans le logis même, entre les gâteaux. Les dernières survivantes gardent jusqu'à la fin cette répugnance. C'est pour elles une loi jamais abrogée, si réduite que soit la Population. Du dortoir des jeunes tout cadavre doit être écarté.

    D'un jour à l'autre ma volière se dépeuple, malgré la douce température de l'appartement, malgré le godet à miel où viennent siroter les valides. D'où provient cette mortalité moissonnant le total de mes Guêpes ? Mes soins les ont réservées des misères où tout d'abord on verrait la cause de leur fin dans les conditions habituelles. Sustentées de raisin et de miel, elles n'ont pas souffert de la famine; réchauffées à la chaleur de mon foyer, elles n'ont pas souffert du froid ; égayées presque journellement par les rayons du soleil, et logées dans leur propre guêpier, elles n'ont pas souffert de la nostalgie. De quoi donc sont-elles mortes ?

    Je comprends la disparition des mâles. Ils sont désormais inutiles. Je m'explique moins bien le décès des neutres, qui, le printemps revenu, seraient d'un si grand secours lors de la fondation des colonies nouvelles. Ce que je ne comprends pas du tout, c'est la mort des femelles. J'en avais près de cent, et pas une n'a vécu au delà des premiers jours de l'année. Sorties de leurs cellules de nymphes en octobre et novembre, elles avaient les robustes attributs du jeune âge ; elles étaient l'avenir, et ce caractère sacré de la maternité future ne les a pas sauvées. Comme les débiles mâles, retirés des affaires, comme les ouvrières, usées par le travail, elles ont succombé.

    N'accusons pas de leur mort l'internement sous cloche. Aux champs, les choses se passent de la même manière. Les divers nids visités en fin décembre m'affirment tous pareille mortalité. Les femelles périssent presque à l'égal du reste de la population.

    C'était à prévoir. Le nombre de femelles, filles d'un même guêpier, m'est inconnu. L'abondance de leurs cadavres dans le charnier de la colonie me dit cependant qu'elles doivent se compter par centaines et centaines, peut-être par milliers. Une seule suffit à la fondation d'une cité de trente mille habitants. Si toutes prospéraient, quel fléau ! Les Guêpes tyranniseraient la campagne.

    L'ordre des choses veut que l'immense majorité périsse, tuée non par une épidémie accidentelle et 1'inclémence de la saison, mais par une destinée inéluctable qui met à détruire la même fougue qu'à procréer et une seule, sauvegardée d'une manière ou de l'autre, suffit au maintien de l'espèce. »

    JEAN-HENRI FABRE, Scènes de la vie des insectes, Nelson, Paris, 1946, p 74 à 76.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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