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    Francis Fukuyama

    Philosophe américain, auteur d'un ouvrage remarqué, La fin de l'histoire et le dernier homme, qui renoue avec la philosophie de l'histoire à la fin d'un siècle où elle avait été progressivement discréditée. Il est titulaire de la chaire Bernard L. Schwartz de politique et d'économie internationales à la Paul H. Nitze School of Advanced International Studies (SAIS), de la Johns Hopkins University. Il était auparavant titulaire de la chaire Omer L. and Nancy Hirst de politique publique à la School of Public Policy de la George Mason University.

    Biographie

    La Fin de l'histoire ou le triomphe de la démocratie libérale
    Lorsque Fukuyama évoque l'hypothèse que l'Histoire ait atteint son terme, il n'est aucunement question de l'histoire au sens événementiel, de l'histoire qui se développe à chaque jour, qui nourrit la chronique et charrie avec elle individus et nations dans un flot continu. Fukuyama ne fait que reprendre et confirmer la thèse de Hegel, revue par Kojève, sur une Histoire universelle dont le développement de la liberté serait le moteur principal. « Hegel avait défini l'histoire comme la progression de l'homme vers de plus hauts niveaux de rationalisme et de liberté, et ce processus avaint un point final logique avec la réalisation de l'autonomie absolue de la conscience. Celle-ci pensait-il, était incarné dans l'État libéral moderne apparut en Europe à la suite de la Révolution française et en Amérique à la suite de l'indépendance des États-Unis ». Lorsque Hegel affirme dès 1806, au lendemain de la bataille d'Iéna, que l'histoire était terminée, « il ne prétendait pas que l'État libéral était victorieux dans le monde entier : sa victoire n'était même pas certaine dans le petit canton d'Allemagne où il vivait. Il disait simplement que les principes de liberté et d'égalité qui sous-tendent l'État libéral moderne avait été découverts et réalisés dans les pays les plus avancés, et qu'il n'y avait pas de principes ou de formes d'organisation sociale et politique alternatifs qui fussent supérieurs à ceux du libéralisme. » Selon Hegel, la démocratie libérale était la seule forme d'organisation politique et social libre des « contradictions internes » inhérentes à toutes les modèles connus jusque là, contradictions qui conduisaient inévitablement ces modèles à leur déclin et à leur remplacement éventuel par d'autres formes plus élaborées.

    Que faut-il entendre par libéralisme politique et démocratie, par libéralisme économique ? « Le libéralisme politique peut être défini assez simplement comme un système légal qui reconnaît certains droits individuels ou libertés indépendantes du contrôle de l'État. » Ces droits, selon la définition classique proposée par lord Bryce, se limitent à trois catégories: « les droits civils, "exemption de contrôle du citoyen en ce qui concerne sa personne et sa propriété"; les droits religieux, "exemption de contrôle dans l'expression des opinions religieuses et de la pratique du culte"; ce qu'il [lord Bryce] appelle les droits politiques, "exemption de contrôle pour tout ce qui ne touche pas au bien-être de la communauté dans son ensemble au point de rendre un contrôle nécessaire et qui inclut les droits fondamentaux de la liberté de presse". » La démocratie « est le droit universel de participer au pouvoir politique, c'est-à-dire le droit qu'ont tous les citoyens de voter et de prendre part à la vie politique. » Par ailleurs, le libéralisme économique désigne « la reconnaissance du droit à la liberté des activités et des échanges économiques, fondée sur la propriété privée et les lois du marché ».

    La chute du communisme — principale alternative à la démocratie libérale — au XXe siècle ne ferait que confirmer la justesse de la thèse du philosophe allemand. Le recul des États totalitaires en Europe, la victoire de la démocratie sur les didactures militaires en Amérique latine, la conversion de la Chine à l'économie de marché « suggérerait que les principes de liberté et d'égalité sur lesquels le système est fondé ne sont pas le fait du hasard ou le résultat de préjugés ethnocentriques, mais sont vraiment la révélation de la nature de l'homme en tant qu'homme, dont la véracité ne diminue pas mais augmente au fur et à mesure que le cosmopolisme du point de vue grandit. [...] Si nous en sommes à présent au point de ne pouvoir imaginer un monde substantiellement différent du nôtre, dans lequel aucun indice ne nous montre la possibilité d'une amélioration fondamentale de notre ordre courant, alors il nous faut prendre en considération la possibilité que l'Histoire elle-même puisse être à sa fin. [...] N'est-il pas temps [...] de secouer notre pessimisme acquis et de reconsidérer s'il est possible ou non d'écrire une histoire universlle de l'humanité ? »

    Mais le jour où la démocratie et le libéralisme économisme régneront sans partage sur la planète entière, et que toutes les nations seront devenues semblables en vertu de la « théorie de la modernisation » selon laquelle toute nation qui adhère aux principes démocratiques et à l'économie de marché finit par adopter des valeurs semblables à celles des autres nations qui les ont adoptés avant elle, alors, nous assisterons au triomphe du "dernier Homme", plus soucieux d'assurer son bien-être que d'affirmer sa valeur par des oeuvres géniales ou par des guerres.
    «Ce dernier Homme, qu'on peut aussi appeler l'Homme démocratique, a été amputé de la partie centrale de l'âme humaine, le thumos, lequel avait été la principale caractéristique de l'Homme historique. Fukuyama se rattache ici à la tradition remontant à Platon, selon laquelle l'âme humaine est divisée en trois parties: le noos, correspondant à la tête; thumos, le courage, correspondant au coeur; l'épithumia, le désir, correspondant au ventre. Le thumos, dont l'atrophie signe l'identité du dernier Homme, est le siège de cette partie noble de l'affectivité qui est la source du courage, du sentiment de fierté et de dignité, des actions glorieuses en amour, dans les arts ou à la guerre. Chez le dernier Homme, ne subsistent donc que la raison et le désir. La raison du technicien, le désir du consommateur. «Pour Nietzsche, écrit Fukuyama, l'homme démocratique était entièrement composé de désir et de raison, habile à trouver de nouvelles ruses pour satisfaire une foule de petits désirs grâce aux calculs d'un égoïsme à long terme. Mais il manquait complètement de mégalothumia, se satisfaisant de son bonheur mesquin et étant hors d'état de ressentir la moindre honte de son incapacité à s'élever au-dessus de ses désirs.» (Jacques Dufresne, suite).


    *******

    La phase post-humaine de l'histoire
    Le dernier ouvrage de Francis Fukuyama, Our Posthuman Future, passe en revue les utopies négatives qui ont vue le jour pendant ce XXe siècle, de 1984 de Georges Orwell au Meilleur des mondes de Aldous Huxley. Les manipulations génétiques comme le totalitarisme informatif que peut représenter Internet remettent au goût du jour les menaces sur la liberté que pressentaient ces deux écrivains. Ainsi, Fukuyama se propose d'utiliser Huxley comme guide afin d'endiguer «la menace la plus significative que pose la biotechnologie contemporaine, celle d'altérer la nature humaine et de nous amener vers une phase post-humaine de l'histoire.»

    La révolte de Fukuyama sur la question du clonage montre bien le sens profond qu'il donnait à l'expression «fin de l'histoire»: il ne s'agissait pas de mettre fin à l'Histoire, mais de décréter que depuis la Révolution française (par exemple), nous ne pouvons plus ne pas savoir quels sont les grands principes autour desquels doit s'organiser la société civile. Il s'agit maintenant de les mettre en application. Et certes, les manipulations génétiques tout azimut, qui cherchent à changer la donne, mettent en péril l'humanité telle qu'elle s'est définie elle-même... même s'il y a toujours loin de la définition à l'application.
    «Une interdiction généralisée de toute recherche biomédicale n'est pas souhaitable car, si elles peuvent prendre des directions fort discutables, les futures biotechnologies apportent aussi la promesse de formidables progrès pour le bienfait de l'humanité. C'est pour cela qu'il faut mettre au point un modèle réglementaire. Mais une interdiction générale est justifiée dès lors qu'elle s'applique au clônage humain parce qu'il est nécessaire de bien poser, dès le début, le principe qu'une communauté démocratique a l'autorité et le pouvoir de mettre la science au service des fins humaines, et non d'en être le maître.»

    Oeuvres

    La fin de l'histoire et le dernier homme (1992)
    The End of History and the Last Man (New York: Free Press, 1992)
    Notre futur posthumain (bientôt disponible)
    Our Posthuman Future: Consequences of the Biotechnology Revolution. Farrar, Straus, and Giroux, avril 2002.
    The Virtual Corporation and Army Organization (with Abram Shulsky), Santa Monica: RAND Corporation MR-863-A, 1997.
    Trust: The Social Virtues and the Creation of Prosperity (New York: Free Press, 1995). Also published in approximately 26 foreign language editions.
    The US-Japan Security Relationship Aftern the Cold War (with Kongdan Oh), Santa Monica: RAND Corporation MR-283-USDP, 1993 (published also in a Japanese edition by Tokuma Shoten, 1994).
    Gorbachev and the New Soviet Agenda in the Third World, Santa Monica: RAND Corporation R-3634-A, February 1989.
    Soviet Civil-Military Relations and the Power Projection Mission, Santa Monica: RAND Corporation R-3504-AF, April 1987.
    Moscow's Post-Brezhnev Reassessment of the Third World, RAND Corporation R-3337-USDP, February 1986.
    The Soviet Union and the Third World: The Last Three Decades, editor, with Andrzej Korbonski (Ithaca, NY: Cornell University Press, 1987). Chap. 2, «Soviet Strategy in the Third World».

    Documentation

    Commentaire de Jacques Dufresne
    Reptile pacifique, prédisait Chateaubriand! Chien heureux constate Fukuyama: «Un chien est heureux de dormir au soleil toute la journée, pourvu qu'il soit nourri, parce qu'il n'est pas insatisfait de ce qu'il est. Il ne se soucie pas que d'autres chiens fassent mieux que lui, ou que sa carrière de chien soit restée stagnante. Si l'homme atteint une société dans laquelle il aura réussi à abolir l'injustice, sa vie finira par ressembler à celle du chien» (ibid., p. 351). On perçoit l'écho lointain de la voix de Nietzsche, à propos du dernier Homme: «un peu de poison ici et là pour faire des rêves agréables, beaucoup de poison à la fin pour mourir agréablement» (Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Le livre de poche, 1963, p. 23)
    source et suite

    Commentaire de Jean-Pierre Labrés

    Pour le jeune Hegel, la victoire de Napoléon marquait le triomphe définitif des idées de la Révolution française et donc la fin de l'histoire. C'est la chute du mur de Berlin, symbole du triomphe des démocraties libérales qui, pour Francis Fukuyama marque la fin de l'histoire? L'histoire finit-elle donc chaque fois qu'une nouvelle idéologie s'impose. Voir la réponse de Jean-Pierre Labrès à cette question.


    Commentaires de Daniel Tanguay, revue Argument
    «Un spectre hante l'Europe: le spectre du communisme». Par cette phrase prophétique s'ouvrait le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, ouvrage promis à une longue postérité. Il aura fallu près de 140 ans pour que le spectre devienne réel, risque de triompher partout, et puis rejoigne à nouveau le royaume des ombres. Cette soudaine disparition fut si troublante, si inattendue, si déconcertante, que l'on a bien vite cru y voir le signe de la «fin de l'histoire». L'un des habiles propagateurs de cette thèse fut Francis Fukuyama qui, sentant bien l'air du temps, défendit en 1989 l'idée qu'avec le triomphe de la démocratie libérale sur le communisme, l'histoire était arrivée à son terme. Par là, il n'affirmait pas, bien sûr, que le flux des événements contingents de l'histoire arrêterait subitement de couler, mais bien que le sens profond de cette histoire avait été pleinement révélé. En d'autres mots, la quête historique de l'humanité pour satisfaire ses besoins à la fois matériels et spirituels avait atteint son but dans la démocratie libérale et le capitalisme. Ce n'était désormais qu'une question de temps avant que ce régime ne s'imposât à l'humanité entière comme la réponse la plus satisfaisante au problème humain. Le tribunal de l'histoire universelle avait finalement tranché en faveur de la démocratie libérale et l'échec des deux grands adversaires de cette dernière, à savoir le fascisme et le communisme, venait confirmer ce verdict.[...]
    Revue Argument, Automne 2000, Vol 3, No 1.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    Données biographiques
    Nationalité
    États-Unis
    Naissance
    27/10/1952, Chicago
    Documents Associés
    Maurice Lagueux
    Philosophie de l'histoire, libéralisme
    Francis Fukuyama
    Désir de reconnaissance, fin de l'Histoire, Hegel, Alexandre Kojève
    Raccourcis

    Référence


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